Branchements : penser le métissage autrement

Entretien d'Ayoko Mensah avec Jean-Loup Amselle

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Vous avez été l’un des premiers à employer la notion de métissage en anthropologie, notamment dans votre ouvrage  » Logiques Métisses – anthropologie de l’identité en Afrique et ailleurs  » (1). A quoi ce terme renvoie-t-il pour vous ?
A l’époque, j’ai employé la métaphore du métissage pour rendre compte d’un terrain particulier au Mali, à savoir les relations entre plusieurs populations : les Peuls, les Bambaras, les Malinkés et les Sénoufos. Dans ce contexte, il m’apparaissait que l’identité n’était pas figée, immuable mais au contraire douée d’une certaine plasticité. Il n’y avait pas de différence de nature entre ces populations. Il existait entre elles une sorte de continuum culturalo-linguistique.
Cette perspective m’a amené à remettre en question la démarche discontinuiste de l’anthropologie qui est l’un des fondements de la domination occidentale sur le reste de la planète. A la  » raison ethnologique  » qui consiste à extraire, purifier et classer afin de dégager des types – que ce soit dans le domaine politique, économique, religieux, ethnique ou culturel -, j’ai opposé une logique métisse, c’est-à-dire une approche continuiste qui met l’accent sur l’indistinction, le syncrétisme originaire.
Aujourd’hui, vous dénoncez l’emploi généralisé de la notion de métissage. Pourquoi ?
Au départ, dans mon esprit, ce n’était pas un concept mais une métaphore. Il se trouve qu’elle a fait flores. Beaucoup se sont mis à écrire sur la  » pensée métisse  » (2),  » l’histoire du métissage « , etc. La métaphore est devenue une tarte à la crème, un concept de marketing intellectuel, culturel et commercial. Il est très employé dans le monde des arts : de la mode à la littérature en passant par les arts plastiques, la musique et le spectacle. Il désigne quelque chose comme le libre mélange des genres, sur fond de mélange des couleurs de peau.
C’est aussi un concept commercial. La nouvelle Toyota, très prisée en Californie, dont le moteur fonctionne soit à l’essence soit à l’électricité, se nomme ‘Hybride’. L’hybridité, le flou sont à la mode. Ce sont des concepts postmodernes qui mettent l’accent sur l’absence de ruptures.
Qu’est-ce qui vous choque dans la notion de métissage culturel ?
Le métissage est une idée du 19ème siècle : c’est le mélange des sangs, du point de vue racial. A l’époque, deux courants s’affrontaient : les mixophobes, farouchement contre ces mélanges, tel le théoricien du racisme Gobineau qui voyait en eux la cause de la décadence de l’Occident, et les mixophiles, tel Faidherbe qui faisait du métissage le salut de l’Afrique. Ce dernier encourageait d’ailleurs les mariages entre Noirs et Blancs dans la perspective de produire une race métisse censée combiner les fortes capacités intellectuelles des premiers et les qualités physiques des seconds ! Seuls les métis lui semblaient capables de pouvoir développer le continent africain.
La problématique du métissage repose sur deux conceptions. Tout d’abord, le polygénisme qui postule l’existence de races différentes, contrairement au monogénisme pour lequel il n’existe qu’un unique genre humain. Deuxièmement, le modèle zootechnique : méthode qui vise l’amélioration de lignées animales par leur croisement ou miscégénation.
J’ai renoncé à la métaphore du métissage à cause du poids du polygénisme et de la zootechnique. Les sciences sociales ont beaucoup de mal à échapper à la référence biologique quand elles abordent le métissage.
Vous dites aussi que cette mode des métissages culturels en France renvoie une conception très ambiguë de l’Afrique…
Oui, cela me gêne. Ce mouvement fait référence à une conception coloniale de l’Afrique, à la fois continent de mort (avec ses conflits ethniques, la pauvreté, le sida, etc.) et source de jouvence. Surprenant paradoxe ! L’Afrique est l’objet d’un investissement, au sens psychanalitique, à la fois libidino-négatif et très positif. Le continent noir est censé être revigoré, régénéré le vieux monde, dit développé. On retrouve fortement cette idée chez les artistes : l’Afrique, mais ce peut être aussi l’Asie, revigorerait de son sang neuf un art occidental qui s’étiole, un répertoire qui s’épuise.
Cette conception ambivalente est encore très prégnante aujourd’hui. D’un côté, il ne faut pas se mélanger avec les Africains et de l’autre, au contraire, il faut le faire car ils sont source de jouvence. La façon dont l’Occident perçoit la thématique de la récupération dans l’art africain contemporain renvoie à cette ambivalence.
L’image négative de l’Afrique fascine. Je pense à un livre de Tituan Lamazou et André Magnin sur Kinshasa dont les photos constituent une esthétique de la ruine, de la décomposition. Ce qui fascine les Occidentaux aujourd’hui, ce n’est plus les Dogons ou les soit disant peuples primitifs mais les villes africaines et cette esthétique de la fange urbaine. On retrouve d’ailleurs cette ambivalence dans la fascination pour les banlieues, les zones sensibles qui ont vu fleurir le hip-hop. Ce mouvement fascine bon nombre de chorégraphes qui voient en lui une capacité à régénérer.
Il y a un deuxième aspect de la notion de métissage que vous critiquez : c’est de laisser croire qu’il existerait des cultures pures amenées à se mélanger…
La notion de métissage évoque la rencontre des cultures. Cela présuppose que celles-ci seraient distinctes ou pures. Or, il n’existe pas de cultures isolées, discrètes. Elles sont toutes déjà métisses, hybrides. C’est le fait de se rencontrer qui les fait exister comme éléments discrets. En réalité, elles forment des ensembles ouverts.
C’est dans le choc colonial que se constituent les cultures. Ce choc est donc un ‘mélange de mélanges’, un ‘patchwork de patchworks’. Le métissage est toujours au deuxième degré puisqu’il fait suite à un syncrétisme originel.
C’est pourquoi je ne peux être d’accord avec les penseurs de la créolité par exemple. Edouard Glissant oppose cultures ataviques, enracinées et cultures créoles qui n’auraient pas d’autre ancestralité que celle du bateau négrier. C’est une conception maurassienne, d’extrême droite du social. Il n’y a jamais eu de culture pure. Même dans les sociétés les plus traditionnelles, fermées, il y a un constructivisme social. Voilà ce qui me gêne : la théorie du métissage est liée à celle de la pureté des cultures…
Vous avez donc proposé il y a quelques années un nouveau concept : celui de branchements (3) que vous substituez à la notion de métissage. En quoi consiste-t-il ?
Employée par tout le monde, dans des champs très différents, la notion de métissage s’est galvaudée. J’ai donc préféré lui substituer la métaphore de branchement, tirée de l’informatique ou de l’électricité. Je pars de l’idée qu’il existe des signifiants à prétention universelle (tels la Bible, le Coran ou Coca Cola) qui ne sont pas appropriés par tous, partout, de la même façon. Prenons la Bible : en Afrique, le phénomène des églises indépendantes représente ce que j’appelle une torsion du signifiant universel (la Bible) dans un idiome particulier (de telle société africaine). Cette torsion donne une certaine coloration – sans référence à une couleur de peau ! – à la langue universelle du christianisme.
Il existe donc des logiciels à prétention universelle, des religions conquérantes qu’elles soient du livre ou des multinationales. Mais elles n’écrasent pas nécessairement les acteurs sociaux de la planète car il y a permanemment des possibilités de réinterprétation, de réélaboration, de  » vernacularisation  » d’idiomes véhiculaires. Une société clique sur un fichier pour l’ouvrir et s’approprie son contenu.
Comment avez-vous appliqué ce concept de branchements à des phénomènes culturels en Afrique ?
J’ai analysé ce processus dans le cadre du N’ko (4), une sorte de multinationale culturelle, d’autres diraient un mouvement ou une secte, qui combine les apports arabo-musulmans, malinkés et européens. Le fondateur de ce mouvement s’est servi de l’islam contre la culture européenne pour mieux revaloriser l’identité du peuple mandingue. Paradoxalement, il refuse le métissage. Il ne faut pas oublier qu’en Afrique, comme ce fut le cas en Europe, les cultures restent dans des logiques aristocratiques, de pureté du sang, de lignées. Même s’il y a branchements, les acteurs eux-mêmes ne revendiquent pas nécessairement ce mode d’existence du social.
Autre exemple : le parcours très intéressant du musicien sénégalais Youssou N’Dour. Il y a une quinzaine d’années, ce dernier jouait avec Peter Gabriel pour entrer dans la world music, le marché du métissage en Occident. Aujourd’hui, c’est différent. Son dernier album ‘Egypt’, enregistré avec un grand orchestre du Caire, représente un débranchement de la culture occidentale et un rebranchement sur le monde arabo-musulman. En se présentant comme musulman sénégalais, Youssou N’Dour dit incarner une forme apaisée de l’islam, à l’opposé de Ben Laden et Al Qaïda. Son initiative figurerait une sorte de remède au fondamentalisme musulman. Cette vision reprend une conception coloniale de l’islam noir longtemps considéré tranquille par opposition à celui des Maghrébins, plus conquérant, vindicatif. C’est une totale invention. Il y a toujours de vieux schèmes coloniaux qui reviennent sur le devant de la scène.
Dernier exemple : j’ai entendu que la prochaine édition de la biennale de Dakar allait peut-être disparaître au profit de la renaissance du festival des arts négro-africains. Or, beaucoup d’artistes primés lors de la dernière édition de Dak’Art étaient originaires d’Afrique du Nord Cette décision marquerait un débranchement du Maghreb et un recentrement sur l’Afrique noire. Ce choix politique du président Wade pourrait s’expliquer par une volonté de se rapprocher des Etats-Unis, de la diaspora africaine-américaine.
Quelle fortune connaît ce concept de branchement auprès des intellectuels, des artistes et du public ?
Tout d’abord, mon livre (5) s’est bien vendu. Il va être réédité en format de poche, dans la collection Champs Flammarion. Ensuite, j’interviens régulièrement dans le domaine culturel, comme observateur privilégié, notamment à la Fondation Royaumont. La métaphore de branchements fait son chemin mais l’on reste indéniablement sous l’emprise massive du métissage. C’est difficile d’aller à contre-courant de cette notion, constamment reprise, notamment dans la presse.
Le concept de métissage n’est-il pas aussi porté par l’idéologie de la mondialisation marchande ?
Oui, bien sûr. Mais attention : il existe plusieurs mondialisations. Coca-Cola ou Mac Do en sont une forme mais ce ne sont pas les seules. Dans mon quartier parisien, je constate par exemple depuis plusieurs années, la prolifération de traiteurs asiatiques, sans que l’on sache très bien leur nationalité : chinoise, vietnamienne, cambodgienne, japonaise. Cette  » asianisation  » est une autre forme de mondialisation. D’ailleurs ces restaurants proposent des plats qui n’existent pas dans les pays d’origine. C’est ce que l’on appelle en marketing la  » glocalisation « , une adaptation au goût local. Ce phénomène n’est pas une américanisation.
Autres exemples : le succès des télénovelas brésiliennes en Afrique. C’est une coopération sud-sud. Ou encore les musulmans soufis du nord du Nigeria qui chantent sur de la musique tirée de films indiens de Bollywood. Il existe plusieurs mondialisations qui s’entrecroisent, s’entremêlent.
Comment l’Afrique est-elle aujourd’hui présente dans cette mondialisation culturelle ?
C’est le sujet de mon dernier livre (5). J’y montre combien la culture française ne serait plus rien sans ce que l’on appelle avec condescendance les cultures francophones. Sans elles, les départements de littérature française dans les universités américaines n’existeraient plus ! De la même manière, l’Afaa (Association française d’action artistique), à travers son département Afrique en Créations, exporte les cultures africaines dans le monde entier. Cela profite aux Africains mais aussi à la France qui vit de l’exportation des biens culturels africains ! C’est ce que j’appelle la  » Françafriche « . L’Afrique est une friche pour la France et pour l’Occident en général. C’est la Françafrique dans le domaine culturel et artistique.
C’est une image terriblement signifiante ! Est-ce à dire que la Françafriche fonctionne sur le même modèle d’exploitation néocolonial que la Françafrique ?
Je le crois. L’Afaa, Afrique en Créations et les centres culturels français sont ce que j’appelle des opérateurs d’universalisation. Ils mettent en contact entre eux les artistes africains mais aussi caraïbéens ou asiatiques. Ce ne sont pas les artistes mais la France qui organise ces rencontres. Les Africains n’ont donc pas le contrôle de leurs productions. L’incident qui s’est produit aux dernières Rencontres chorégraphiques de Antananarivo (6) est de ce point de vue très significatif. Les danseuses nues d’Augusto Cuvilas ont été choisies par le jury de cette manifestation mais rejetées par les Malgaches.
Finalement ces métissages culturels ne peuvent se penser hors de leurs enjeux politiques…
Bien sûr. Cela pose le problème de l’internalisation de la hiérarchisation des cultures, du choix entre cultures dominante et dominée. Il y a une pensée afrocentriste encore présente en Afrique. Mais je ne pense pas que de s’accrocher à une spécificité africaine soit la meilleure voie. Il faut assumer le passé dans ses contradictions, accepter de complexifier.
Céder au démon des origines, vouloir toujours trouver l’origine des éléments me semble vain, comme de chercher ce qu’il y a de yoruba dans le candomblé brésilien ou traquer les africanismes des productions métisses. Revendiquer une identité pure préservée de tout contact avec les Blancs est aussi pernicieux que la notion de diaspora, très raciologique qui suppose une continuité biologique entre Africains et Africains-Américains.
Ce qu’il faut retenir, c’est que plus les chercheurs en sciences sociales présentent le métissage comme un progrès politique, la reconnaissance de la complexité réelle, plus il est refusé par certains acteurs auxquels il s’adresse. C’est toute l’ambiguïté postcoloniale de l’identité africaine.

1. J.-L. Amselle, Logiques métisses, Anthropologie de l’identité en Afrique et ailleurs, Payot, 1990.
2. Serge Gruzinski, La Pensée métisse, librairie Arthème Fayard, 1999.
3. Voir J.-L. Amselle, Branchements, Anthropologie de l’universalité des cultures, Flammarion, 2001.
4. Idem.
5. J.-L. Amselle, L’Art de la friche, essai sur l’art africain contemporain, Flammarion, 2005.
6. Concours de la création chorégraphique de l’Afrique et de l’Océan Indien, organisé depuis 1995 par l’Afaa, cette biennale est le plus important rendez-vous chorégraphique panafricain sur le continent. 10 compagnies finalistes, une cinquantaine de chorégraphes et de programmateurs invités, une trentaine de nationalités représentées.
///Article N° : 3760

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