« C’est un retour aux sources des langues, des rythmes, des danses »

Entretien de Julien Le Gros avec Dobet Gnahoré

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Chanteuse danseuse percussionniste, Dobet Gnahoré est une artiste complète. Formée dans une famille d’artistes, cette Ivoirienne a grandi au cœur du village panafricain Ki-YI M’bock, foyer de création de Werewere Liking Le quatrième album de Dobet Gnahoré, Na drê (Contre-Jour, 2014) est irrigué par cette force.

Artiste complète, Dobet Gnahoré, comment vous définissez vous ?
Je suis une chanteuse, danseuse, percussionniste. Je viens d’une famille d’artistes. Mon père Boni Gnahoré est comédien, chanteur, percussionniste. Il donne des cours de percussions à Strasbourg. Il a trois albums à son actif. Ma grand-mère est chanteuse. Mon grand-père est cultivateur et percussionniste. J’ai pris cette voie. J’ai commencé par la danse et un peu de théâtre. Sur scène, j’essaie de rendre toutes ces connaissances en chantant en différentes langues.

Le Village Ki Yi a été votre école de musique
Avec mon père j’ai eu la chance de participer à l’aventure du village panafricain : Ki-Yi M’bock, dont il est l’un des fondateurs. L’idée de ce village panafricain initié par Werewere Liking (1) est de se donner les moyens pour que les artistes africains vivent de leur art. Pour s’en sortir, il faut savoir tout faire. Quand on est danseur on est aussi chanteur, rythmicien, comédien… Tout le monde est polyvalent. Ça m’a donné une clé avec des bases dans le chant, la percussion, le théâtre que j’essaie de fructifier.

Que représente Werewere Liking pour vous ?
En tant que femme africaine sa personnalité m’a beaucoup forgé. Werewere Liking est, avec Angélique Kidjo et Miriam Makeba, l’un de mes modèles féminins. J’ai eu la chance de la voir créer. Quand elle a commencé sa carrière elle ne savait ni lire ni écrire. Aujourd’hui, elle écrit des romans. Elle peint. Son dévouement pour la culture et son village Kiyi-Mbock sont reconnus internationalement. Je suis d’une lignée de jeunes filles qui ne sont pas allées à l’école. J’ai appris à lire, à parler le français toute seule. J’ai beaucoup appris et grandi, en ayant vécu pendant quatorze ans en France et maintenant à Bruxelles. Dans quelques années, je pense retourner au pays pour donner une chance à de jeunes artistes. Comme Werewere Liking l’a fait pour moi. Suivre les traces de ces grandes dames qui donnent de l’espoir et de la valeur aux cultures africaines…

Votre premier album sorti en 2004 s’intitule d’ailleurs Ano neko qui signifie « créons ensemble ». Cette époque est charnière dans votre existence…
C’est mon premier album. J’ai rencontré mon mari, le guitariste Colin Laroche de Féline. On a établi ensemble un style tradi moderne qui correspond à ce que nous sommes. C’est un Français qui a appris le Jazz, la musique classique. On a mixé nos influences. Avec Ano neko, beaucoup de gens ont découvert une jeune femme qui chante, danse et fait des percussions. Ça a continué avec Na Afriki. On a eu un peu plus d’ouverture au niveau musical : de la basse, de la batterie. J’ai continué à chanter dans différentes langues africaines. J’aime trop ces langues : j’ai envie de les chanter, même si je ne les parle pas. Le troisième album Djekpa la you est dédié aux enfants du monde. Ça a été apprécié. À chaque album on essaie plein de choses…

Dans votre dernier album Na drê il y a en effet plusieurs langues africaines comme le lingala, malinké, dida, bété et même le créole haïtien…
À force de voyager en Afrique j’ai des affinités avec les langues. Elles sont mélodieuses, rythmiques. J’aime les chanter. Ça me prend beaucoup de temps pour réussir à chanter dans une langue que je ne connais pas. J’aime faire cet effort. Je peux reprendre huit langues différentes dans un album. Chaque artiste africain devrait le faire. C’est une manière d’unir l’Afrique, faire en sorte que nous soyons tous fiers de notre patrimoine culturel. Nous n’avons pas accès aux richesses du sous-sol. Ceux qui y ont accès ne le gèrent pas à bon escient. Mais nous avons la richesse pure des langues, des danses, des rythmes que nous pouvons exploiter et que nous devons sauvegarder. J’essaie de mettre cela en valeur et que l’auditeur africain se sente fier.

Considérez-vous que c’est un acte panafricain ?
En effet. C’est un retour aux sources des langues, des rythmes, des danses. On doit contribuer à faire valoir ces cultures en dehors de l’Afrique. À dix-sept ans je connaissais toutes ces cultures grâce au village Ki-Yi. Comme j’étais dedans ça me semblait normal. Le fait de venir en Europe, de voir autre chose, de grandir autrement, me fait prendre conscience de nos richesses qu’on doit préserver. Ça me donne envie de retourner à la source et y créer.

Sur une chanson précédente : « Ma Côte d’Ivoire » vous évoquiez la crise de votre pays
Je crois à la réconciliation. Le métissage existe et existera, malgré les résistances. Le but des politiciens est de diviser pour mieux régner. Si les populations comprennent que l’union fait la force, on pourra dépasser ces politiciens qui n’ont rien compris. Si on continue à créer des guerres on n’avancera pas et on parlera toujours de nous en termes négatifs dans le reste du monde. On a tout. Mais nous sommes assis dessus, sans rien faire. Les Européens se ressourcent chez nous. On doit être conscients de notre richesse et faire des choses tous les jours, à notre niveau.

Comment avez-vous vécu cette crise ?
J’étais en Europe. Je faisais des cauchemars. Je pleurais tous les jours. Le Ki-Yi c’est ma famille, mes amis. Je vis dans un pays d’accueil, de passage. Si demain tout le monde meurt en Côte d’Ivoire qu’est-ce que je deviens ? Que deviennent les enfants ivoiriens exilés ? J’ai eu très peur. Je suis contente qu’aujourd’hui, les choses se remettent petit à petit en place. C’est triste que, alors que ça s’arrange en Côte d’Ivoire, ça se soit envenimé au Mali ! Quand est-ce qu’il y aura la paix ? J’ai envie que les Africains soient heureux. Ce continent est un paradis. Nous sommes assez intelligents pour faire régner la paix. La guerre, les divisions me tuent.

Avez-vous des projets au pays natal ?
J’ai envie… mais sans argent on ne peut rien faire. Quand j’ai commencé ma carrière, en tant que jeune africaine, mon but était d’aider ma famille. J’ai pu construire une maison pour ma mère, mes frères. Quand j’y retourne je fais de petites actions pour aider, en attendant d’avoir les moyens d’en faire de plus grandes.

Quelles sont ces actions ?
Je retourne à Abidjan pour la famille et pendant les concerts. J’anime des conférences pour donner mon point de vue. Je vais sur le terrain. Je rencontre des gens dans le besoin. Je visite des hôpitaux, des orphelinats. J’essaie d’être concrète. Je suis fatiguée des gens qui ont appris à bien parler, font de beau discours et n’ont pas d’actes réels derrière.

Quel est le concept du projet « Acoustic Africa » avec Manou Gallo ?
Je connais Manou depuis l’enfance.. On a grandi et évolué ensemble au Ki-Yi. On a réuni nos forces pour la cause ivoirienne. On a eu l’idée de faire une chanson pour la Côte d’Ivoire qui a touché pas mal d’Ivoiriens. Notre producteur Michel De Bock a fait venir Manou Gallo en Belgique pour travailler avec Zap Mama. Il a eu l’idée de créer le concept « Acoustic Africa » avec moi, Manou et la Camerounaise Kareyce Fotso. On a voulu réunir des femmes artistes autour d’un projet qui donne une bonne image de l’Afrique. Faire en sorte que de jeunes artistes émergents se mettent ensemble. Les gens sont touchés par le fait qu’on mélange le Mali, le Togo, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Burkina Faso sur la même scène. C’est ça qui peut marcher pour l’avenir du continent.

D’où vous vient cette extraordinaire énergie sur scène ?
C’est une énergie qui me vient de ma volonté de réussir. Quand je suis sur scène les gens se disent : « Cette femme vient d’Afrique et a des choses à exprimer ». Ma force sur scène vient de ma foi. Je crois en Dieu, en l’amour, au métissage, à tout ce qui est positif. Je balance tout ce qui est mauvais. Les gens qui m’ont inspiré sont généreux. Mon père, Werewere Liking, ont toujours tout donné. Je vais continuer ainsi. Si je meurs sur scène ça sera mon destin !

Quels sont vos projets ?
Je viens de sortir Na drê. J’y ai collaboré avec Paco Séry et Lokua Kanza. J’ai envie de rencontrer d’autres artistes. J’aimerais travailler avec Asalfo de Magic System, avec la super chanteuse sud-africaine Simphiwe Dana. J’ai envie de faire un spectacle de danse qui mixe danse contemporaine et africaine. J’aimerais faire une création avec d’autres danseurs africains et tourner. Mettre en valeur la danse en Côte d’Ivoire. C’est un pays où l’on crée tout le temps.

(1) écrivain, peintre, sculpteur, metteur en scène camerounaise, fondatrice du village Ki-Yi d’AbidjanEn concert avec Habib Koité et Kareyce Fotso au Cabaret sauvage à Paris le 16 mars 2014///Article N° : 12121

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