Claudia Tagbo : « On cantonne trop les comédiennes noires aux nounous ! »

Entretien avec Julien Le Gros

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Survoltée, explosive, toujours à cent à l’heure, Claudia est de retour avec un spectacle comme par hasard intitulé… Crazy !

Miss dynamite, portrait
Nom : Tagbo
Prénom : Claudia
Profession : pile électrique, comédienne, humoriste, chroniqueuse, chanteuse, danseuse de claquettes
Âge : On ne dit pas l’âge des dames
Signes particuliers : boule d’énergie en fusion, comédienne – humoriste -chroniqueuse – chanteuse – danseuse de claquettes
Devise : « Les hommes il faut les drrrrrresser »

Ne vous fiez pas au personnage qui l’a rendue célèbre avec le Jamel Comedy Club. Sous son numéro d’ogresse qui remue son derrière et son public se cache une comédienne versatile « En ce moment j’ai une teinte humoristique donc je fais de l’humour. Demain je peux très bien jouer dans des films dramatiques. Je fais mon métier. Que ce soit sur scène en tant qu’humoriste que ce soit demain en drame, dans Iphigénie. C’est la même chose. Juste une transmission d’émotions. » Dans son spectacle Crazy, Claudia fulmine, rugit, éclate, nous bouscule pour mieux nous emmener dans son univers. Elle y alterne pêle-mêle claquettes à la Fred Astaire, une reprise de New York-New York pour évoquer son arrivée à Saint-Denis et une reprise tonitruante de Oh Happy Day ! – pas question de reprendre son souffle.

Donner toujours à fond
« Tu vois une noire ronde sur une affiche tu t’attends à ce qu’elle te chante du gospel ! » s’amuse-t-elle en prenant à témoin le spectateur. Comme par hasard les inspiratrices de Claudia sont des femmes « que j’aime par leur dynamisme, par ce qu’elles dégagent : Joséphine Baker, Tina Turner, Angela Bassett.«  De l’énergie, ce n’est un secret pour personne, Claudia en a à revendre. Mais où trouve-t-elle ce peps contagieux à faire danser la gigue à un ayatollah ? : « C’est la soif de vivre tout simplement. Le fait d’être en vie. Je n’ai pas le droit de faire la gueule. Je donne… »

Claudia au Gévaudan
L’histoire de Claudia c’est celle d’une petite ivoirienne qui débarque avec sa famille à quatorze ans dans la France rurale, celle de la Bête du Gévaudan : Chanac en Lozère. Bien sûr, à son arrivée, elle y rencontre la méfiance, la peur de l’inconnu… de part et d’autre. Puis peu à peu, la famille y trouve sa place. Contre toute attente, le racisme ordinaire, Claudia le subira davantage plus tard, à Paris, dans sa vie professionnelle. Claudia la déterminée impose sa silhouette généreuse entre cinéma Congorama, série télé RIS police scientifique ou théâtre Appel à poète de Paul Éluard. La petite fille qui rêvait de devenir comédienne vit pleinement son rêve. Et ce n’est que le début !

Claudia, entretien
Qui y a-t-il dans le spectacle Crazy ?
Il y a, j’espère, de la bonne humeur, de l’énergie, de l’amour, de la danse, du chant, du texte. C’est un concentré de « dream », de rêve d’une petite fille, qui est sur scène, qui s’amuse, qui rit à la fois avec et aux dépens du public et d’elle-même.
Ton rêve c’était d’être une chanteuse si j’en crois le spectacle ?
Il y a plein de femmes que j’aime bien. J’avais des références comme Joséphine Baker, Angela Bassett, Tina Turner… Ce sont des femmes que j’aime par leur dynamisme, par ce qu’elles dégagent. De là à les égaler j’en suis encore loin. Je les ai en tête en tout cas.
Il y a aussi un gimmick : la comparaison France/États-Unis, plutôt en défaveur de la France non ?
En France aussi on a la classe. On ne la traduit juste pas de la même manière. Les Américains sont dans le show : il faut que ça envoie. Nous sommes peut-être plus réservés mais c’est aussi une forme de classe. C’est une petite boutade pour dire que tout est exagéré chez eux. Ce sont des gens qui sont beaucoup dans l’optimisme. Ils sont en train de couler : une branche passe par là et ils s’accrochent. Tant qu’ils ont le nez hors de l’eau ils disent : « Tout va bien ! It’s ok, you know !«  Nous, on a tendance à dire : « ça y est c’est foutu ! » La branche peut passer. On est capable de la scier parce qu’on ne s’en rend même pas compte. Après j’ai ce regard comme tous les enfants vers les États-Unis car on est toujours dans cette comparaison. Ça reste le pays dont on dit que tu peux y accomplir ton rêve. Mais le mien, pour l’instant il est ici. Je crois que j’y arrive un peu. Je vis de mon métier. Je joue sur scène. Les gens viennent voir mon spectacle.
C’était comment l’arrivée à Chanac en Lozère de ta famille ivoirienne ?
Je pense que c’est pour tout le monde pareil. Ça peut être la même chose pour ceux qui viennent d’Afrique et arrivent dans la grande banlieue. C’est la même chose car les codes ne sont pas les mêmes. Là il s’avère que, effectivement, quand ma famille est arrivée, à l’école on était la seule famille noire. On a l’impression que c’est plus difficile. Mais tout est toujours plus difficile quand c’est l’inconnu, l’autre. Ce n’étaient pas des gens agressifs mais des gens qui ne connaissaient pas. C’est la peur de ce qu’on ne connaît pas, tout simplement. Après, on apprend à connaître. J’en garde de très bons souvenirs. Je crois qu’on ne parle pas des trucs vraiment graves en public. J’en parle dans mon spectacle, je mets un petit accent dessus car ça, c’est bien terminé ! L’image de Chanac que je garde c’est que quand on est arrivé, bien sûr, les gens regardaient derrière leur fenêtre. Ils bougeaient les rideaux. Dès qu’on tournait la tête vers eux, ils baissaient les rideaux Mais par la suite, chez ces mêmes personnes, des vieilles dames m’ont donné leur porte-monnaie pour aller faire les courses. Elles ont même engueulé mon père parce qu’on déménageait dans une autre ville : « Jean tu t’occupes bien de tes enfants. Tu ferais mieux de rester ici ! Là-bas, dans les grandes villes, les enfants tournent la tête quand tu vas travailler. Ils font des bêtises, du n’importe quoi ! Alors qu’ici en province, tu es tranquille ! » Je me souviens de ça. On était vraiment intégrés dans le coin. On nous connaissait. Mon père vit toujours au Vigan, dans le Gard. Mon petit frère qui a huit ans prend le bus pour aller à l’école à côté, parce que le chauffeur de bus le connaît, la boulangère. C’était juste l’inconnu qui nous faisait peur. De là à dire que c’était difficile. Je trouve que je me suis plus bagarré avec le froid qu’avec le racisme. Je dirais même que le racisme, il était plus important quand je suis arrivée à Paris, contrairement à ce qu’on pourrait croire.
À quel niveau as-tu ressenti ça ?
Dans mon métier par exemple. Quand on cherche une jeune fille de trente, trente-cinq ans et qu’on n’avait pas imaginé – alors que cette histoire est récente, 2009-2010 – qu’une jeune femme noire pouvait se présenter dans un casting. L’annonce disait : « cherche jeune femme d’environ trente ans pour rôle. » On m’a regardé et fait : « Ah ouais ! » J’ai envie de dire : « Hé mon frère, on est en France au vingt-et-unième siècle. Quand tu écris : « cherche jeune femme », je suis comédienne donc je me présente ! Ça veut dire que quand tu écris ton scénario, tu te réveilles. Ouvre ta fenêtre. Il y a plein de femmes comédiennes de toutes les couleurs. » C’est ça qui fait la richesse de ce pays.
Tu as fait beaucoup de séries, films… Fatou la Malienne très critiqué à l’époque. Comment vois-tu l’évolution des rôles attribués aux minorités ?
Il y a eu un vrai problème sur ce film-là. Bizarrement ça ne venait pas des milieux européens mais d’Africains. On parlait d’un sujet tabou : l’excision, le viol, le mariage forcé. Dès que vous touchez à tout ça, il y a une polémique. Pour revenir aux rôles attribués aux Noirs, effectivement on a tendance à nous cantonner aux infirmières, aux femmes de ménage, aux nounous. C’est dommage parce que je connais plein de femmes noires qui sont dirigeantes, docteurs… Pourquoi on ne parle pas de celles-là ? Pourquoi on ne veut pas ouvrir vers ça ? Pourquoi toujours cataloguer ? Ce sont des questions que je pose. Je n’ai pas moi-même la solution. C’est juste que je me dis que ça vient des dirigeants, les gens à la tête des chaînes. Je ne veux pas croire que notre génération de nouveaux réalisateurs, de jeunes scénaristes ne veut pas faire travailler des comédiens noirs. Je me refuse à croire ça. À un moment donné, il doit y avoir des blocages quelque part.
Selon toi, est-ce que des films comme Case départ ouvrent des portes ?
Au-delà du côté « ça ouvre des portes » parlons déjà juste en terme financier. Parlons business. Les gars ont fait deux millions d’entrées. Hé ! Ça veut dire qu’il y a des gens qui attendent ce genre de film. Ça veut dire qu’il y a des gens qui désirent que ces comédiens soient à l’écran. Il y a une demande. Je pense pas qu’ils soient moins ou plus bons que les autres. En terme de pur business : ça marche ! Alors pourquoi on ne le fait pas ? Après ça ouvre des portes parce que tout d’un coup, à la télé, je vois des Blancs, des Noirs… Je reconnais les gens que je vois dans la rue, dans le métro en tout cas. Il y a toutes ces couleurs-là. Pourquoi je les vois pas à la télé quand je l’allume ? Qu’est-ce qui se passe ?
Quand tu étais au Jamel Comedy Club certains parlaient d’ « humour métissé ». Que penses-tu de ces catégorisations ?
Les gens qui disent ça, je leur dis que c’est une solution de facilité. Ils viennent de banlieue. « Diversité » c’est facile. Ça les arrange, donc je les laisse dans leur caca. Qu’est-ce que je peux faire pour eux ? J’ai juste envie de leur dire : « Fais un effort. Viens au spectacle et tu verras. Tu décideras si vraiment c’est un humour de banlieue, de noirs… » Solution de facilité. On n’a pas envie de faire l’effort. On cloisonne. Moi, je vais au Théâtre du Rond-Point sur les Champs-Élysées. Ça ne m’empêche pas d’aller au théâtre, à Asnières, Gennevilliers ou Porte de Bagnolet. C’est parce qu’on a cette étroitesse d’esprit. Chacun fait ce qu’il veut. Mais si quelqu’un vient me dire : « tu fais des trucs pour les Noirs ! » Et bien crois-le ! C’est dommage, ça limite. Ça « bébêtise » si le mot existe.
Pour passer de comédienne à humoriste, il y a eu un déclic ?
Pas de déclic mais une rencontre avec Monsieur Debbouze. Pour moi, il n’y a pas de comédienne ou d’humoriste. Je suis juste quelqu’un qui fait mon métier. En ce moment j’ai une teinte humoristique donc je fais de l’humour. Demain je peux très bien jouer dans des films dramatiques. Après je suis comédienne. Je fais mon métier. Que ce soit sur scène en tant qu’humoriste que ce soit demain en drame, dans Iphigénie. C’est la même chose. Juste une transmission d’émotions. Je fais mon boulot de comédienne.
Que penses-tu d’éditoriaux assez « border line » sur l’immigration dans les médias ?
Moi je dis que quand on a la chance d’avoir un micro devant soi et de pouvoir s’exprimer, il faut faire attention à ce qu’on dit. Je ne suis pas là pour dire aux gens de ne pas s’exprimer. Il faut faire attention car on est écouté par un grand nombre. Souvent les gens sont sur le premier degré. Ils peuvent prendre les choses mal. Je ne suis pas branchée politique mais quand j’entends ces gars-là, j’ai envie de leur dire : « Méfiez-vous ! Vous faites tellement vite l’amalgame. » On peut facilement jeter de l’huile sur le feu. Ça ne sert à rien de le faire, surtout quand on est en place à la télé, aux infos. Faisons attention et n’allons pas juste dans la solution de facilité : ce sont les Noirs, ce sont les Roms, etc.
Il va y avoir les élections présidentielles en France. Un humoriste doit pouvoir en parler ?
Nous, les humoristes, on est là pour ça. On met des points d’interrogation, d’exclamation. On ouvre le couvercle un peu. On tire. Je ne pourrais pas le dire comme ça dans mon spectacle. Mais si on arrive bientôt aux élections, je vais dire : « Hey les gars, réveillons-nous ! » Le Pen en 2001, quand c’est arrivé, on était tous par terre. Exprimons-nous ! Allons voter. Ne jouons pas avec ça. C’est un geste civique très important. Pareil, quand je vois l’UMP qui tire la couverture vers l’immigration pour s’attirer des voix de qui on sait, je trouve ça honteux. C’est juste sale, de se servir toujours de ces mêmes points-là pendant les élections. Après on n’en entend pas parler. Mais dès qu’il y a les élections, on met la lumière là-dessus. On ne parle pas des problèmes de fond. Les gens, qu’ils soient blancs, noirs, bleus, rouges, verts, de Chanac, du Vigan ou de Paris, ont du mal à finir leur mois. Il ne faut pas oublier ça. Les gens ne finissent pas les devoirs avec leurs enfants car il faut bosser le matin très tôt et qu’ils sont fatigués. Il y a de vrais problèmes : scolaires avec les enfants, de gens qui vont encore dormir dans la rue. On n’en parle pas. Juste quand on va arriver aux élections, on va se jeter sur eux parce qu’il y a les élections. Tout d’un coup, on réalise qu’il y a des sans-abri. Il y a tout ça à s’occuper, avant de dire : « Celui-là a volé votre portefeuille. Quand il y en a un de plus ça craint, etc. » Faisons attention.
Quel est ton ressenti par rapport aux troubles en Côte d’Ivoire ?
Je trouve ça juste triste. C’est tout ce que j’analyse. Tout ce qui en ressort, c’est que c’est très triste. Quand on a un très beau pays comme la Côte d’Ivoire, où les gens sont forts et généreux, ma voix change mais… on arrivait à vivre les uns avec les autres. Comment on en est maintenant à se taper dessus. À voir ce qui s’est passé à la télé, aux infos. Je me suis dit : « Ouah ! » Cela m’a juste achevé, frappé, attristé. J’étais très triste de voir mon pays comme ça. Des gens qui se tirent dessus. Voilà…
Tu as l’impression d’être pionnière en tant que femme noire humoriste ?
Il y en a plein. Elles sont peut-être moins médiatisées. Mais il y a des femmes comme Shirley Souagnon, Clair… C’est juste qu’elles sont moins médiatisées. C’est comme tout. Si je vous dis de me citer cinq comédiennes noires qui passent à la télé, vous allez sécher. Pourtant il y en a plein. Et encore, vous êtes journaliste. Imaginez celui qui ne s’intéresse même pas au milieu artistique. Ça veut dire qu’on est inexistantes. Je ne me considère pas comme une pionnière. Ce métier, je ne le fais pas toute seule. J’ai eu la chance de faire des rencontres qui m’ont permis d’en être là. Avant moi il y a eu des femmes comme Félicité Wouassi, Firmine Richard… Toutes ces femmes ont besoin de travailler et sont de très bonnes comédiennes.
Essayes-tu d’encourager d’autres comédiennes par votre médiatisation ?
Je ne suis pas là pour encourager qui que ce soit. Si les gens ne sont pas capables de voir qu’il y a des comédiennes qui sont là qu’elles soient noires, bleues ou rouges. Il y en a. Elles sont là. Elles veulent travailler. Elles ne demandent que ça. Bossons ! Il y a des projets qui sont là. Allons-y ! Proposons ! Innovons ! Que ce ne soit pas toujours les mêmes qu’on voit qui font trois ou quatre films en même temps. Il y a des projets qui attendent que, eux, finissent de faire un film pour pouvoir en faire un autre.
Où puises-tu cette énergie ?
Dans les gens qui m’entourent, que je vois tous les jours. Dans ce qui m’anime. Mes colères, je les transforme en énergie. J’espère qu’elle est positive cette énergie-là. Des fois, je peux être en colère sur certaines choses que je vois, des injustices dans la vie. Sinon l’énergie vient du kiwi, de ma maman qui me fait à manger du mafé, du yassa ! (Rires.) C’est la soif de vivre tout simplement. Le fait d’être en vie. Je n’ai pas le droit de faire la gueule. Je donne. Là j’ai fini de jouer. Vous entendez ma voix. Je la pose demain et on est reparti ! Peut-être que je vais traverser la rue tout à l’heure et bing, c’est fini. J’ai au moins envie de donner toujours à fond. Je vis comme si c’était le dernier jour.
Au fait c’est vrai que ton père ressemble à Derrick ?
Non, mon père est trop beau. Je le kiffe ! Quand je peux le casser je le casse parce qu’il est trop beau. Il me pourrit la vie parce qu’à cause de lui, les mecs je peux pas les regarder autrement. Je les compare toujours avec mon père. (Rires.)
Quels sont tes projets ?
Il y a le spectacle. Au mois de janvier, on va le jouer à l’Européen. J’ai joué dernièrement dans un téléfilm pour TF1 qui va être diffusé. Et puis je participe au projet intitulé « Canal plus fait sa crise » D’autres choses arrivent mais je préfère ne pas en parler. Je croise les doigts, même les mains et les bras !

En savoir plus :
« Crazy » mise en scène de Fabrice Éboué, tous les dimanches, 19 heures au Théâtre des Mathurins (8e arrondissement de Paris) et dès le 6 janvier 2011, du mercredi au samedi à l’Européen (17e arrondissement de Paris)
[http://www.crazyclaudia.com]
Des extraits de cet entretien sont également publiés dans Afriscope 23, novembre 2011.///Article N° : 10518

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