compagnie Agbo-Nkoko

Entretien de Claire Ruffin avec Ousmane Aledji

Bamako, décembre 2002
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Ousmane Aledji est auteur et metteur en scène au Bénin. Il a créé « Imonlé », qui est joué du 3 au 11 juillet à Vitry, au festival « Nous n’irons pas à Avignon »

Quel est ton parcours, comment en es-tu en es arrivé à faire du théâtre ?
Je m’appelle Ousmane Aledji, je suis auteur metteur en scène du Bénin. J’ai été journaliste pendant plusieurs années. Je dirige la compagnie de théâtre Agbo-Nkoko que j’ai créée en 1993. Qui je suis, comment j’en suis arrivé au théâtre ? Je pense qu’à l’origine je n’étais qu’un spectateur attentif de la vie. J’aime beaucoup écouter les gens, je regarde les yeux écartés, et puis j’écris, j’aime écrire depuis le bas âge. Je pense que ce sont ces choses là, les unes ajoutées aux autres, qui ont fait de moi qui je suis. D’abord l’écoute, ensuite le regard, et le « transmettre », la manière de dire. J’ai été comme tout le monde à l’école française, et puis, sans formation, j’ai décidé que j’étais journaliste, et je l’ai été vraiment. J’ai publié des articles dans des journaux, à Lomé. J’ai même été viré de Lomé par mon père parce que j’ai fait publier un article qui selon lui était trop dangereux pour que je reste encore sur le territoire togolais. Le système politique en place à Lomé et qui demeure encore, malheureusement, était pour moi un système dépassé, archaïque, et, à la limite, méchant. Il ne fallait pas le laisser en place. Je trouvais que ce n’était pas bien que les gens cautionnent cela par leur silence, par leur indifférence, leurs éloges, leurs acclamations. J’ai publié un article qui s’appelait « Le silence qui tue ». Mon père m’a viré de Lomé, donc je suis retourné au Bénin, d’où je suis originaire. Arrivé à Cotonou, il me fallait d’abord survivre, trouver un job, me présenter comme journaliste, non formé, mais qui écrit et aime écrire dans les journaux. Parallèlement à tout ça, j’écrivais beaucoup de choses, des nouvelles, des poèmes, du théâtre. J’écrivais pour le plaisir d’écrire. J’ai rencontré un homme de culture à Cotonou à qui j’ai parlé de mes textes, de ce que j’avais dans mes tiroirs. Il m’a dit : essaye de te rapprocher des gens qui font du théâtre, essaye de faire parler de toi. J’ai décidé de faire le tour des compagnies déjà constituées au Bénin pour leur présenter ce que je faisais, mais c’était des cercles fermés, l’accueil n’était pas des plus sympathiques, il me fallait me débrouiller tout seul. D’où la création de la compagnie Agbo-Nkoko. Au début, je travaillais encore dans la presse, et j’avais confié des responsabilités à des gens. Moi, j’étais le patron, là-haut, paresseux, qui ne foutait rien, et il y avait un directeur administratif, un metteur en scène, des gens qui me rendaient des comptes. Ensuite il s’est passé quelque chose qui m’a amené à conclure qu’avec ces gens, nous étions ensemble, mais que nous ne partagions pas les mêmes rêves, les mêmes idéaux, les mêmes convictions. Tout le monde est parti, il ne me restait plus que le percussionniste, que j’avais recruté à prix d’or. Lui n’est pas parti car il n’avait pas eu de contrat. Les autres sont partis car un autre metteur en scène béninois, beaucoup plus riche que moi, leur a proposé des rôles mieux payés, avec des promesses de tournées au Bénin et en Europe. Donc, je suis resté seul, à penser mes plaies, j’ai traversé un petit moment de dépression, je n’avais personne. Je suis un gros solitaire, toute ma vie j’ai été seul. J’étais par terre, mais par chance, j’ai eu une amie qui m’a engueulé. Elle avait raison, je ne devais pas baisser les bras, il me fallait me relever. C’est comme ça que je suis parti sur un autre principe. Désormais je ne veux plus de troupe, je ne veux plus de groupe. C’est une compagnie, c’est-à-dire que je suis le seul et le responsable, il n’y a pas de débat, pas de réunion, je décide, j’invite les gens, ils viennent, on signe le contrat. On mène le projet à terme et chacun retourne d’où il vient. Puis, basta. S’il y a un autre projet je fais pareil. Depuis 95, j’ai repris avec ce système-là. Imonlé est ma 18ème création. J’ai commencé avec des déclamations, j’étais avec un ou deux partenaires sur scène, un humoriste, un musicien. Moi j’étais le poète qui déclamait, l’humoriste faisait son humour et le musicien qui nous accompagnait. Je disais des textes que j’avais écris. Il y a eu aussi une période où j’avais des commandes de spectacles pour la loterie nationale du Bénin. Pas pour faire de la publicité. La loterie profitait de notre spectacles pour vendre ses produits, mais la prestation était complètement indépendante. Il fallait beaucoup créer, et créer vite. C’était en amateur, ce n’était pas professionnel et engagé, comme c’est le cas aujourd’hui. J’ai écrit beaucoup de pièces, mais je ne les ai pas toutes montées. Des pièces de théâtre montées, je crois qu’Imonlé est la douzième. Pendant longtemps, je montais deux spectacles par an. Sauf l’année dernière, car Imonlé m’a pris beaucoup de temps. Au début, ça ne pouvait pas être professionnel, car pendant tout ce temps, j’étais encore journaliste, je ne me consacrais pas entièrement au théâtre. A partir de 95, j’ai décidé de me consacrer entièrement à cette activité. C’est à partir de ce moment-là que la compagnie a pris un nouvel élan. Il y avait plus de rigueur, plus de sérieux, plus d’ambitions. Mes convictions sont là depuis l’enfance, car j’ai eu la chance ou le malheur de vivre beaucoup plus à côté de mon père qu’à côté de ma mère. Papa était un idéaliste fou, il m’a habitué à certaines idées, qui continuent à alimenter l’homme que je suis.
Pourquoi as-tu écrit Imonlé ?
En 99, j’étais à Abidjan, dans le cadre du MASA, où je jouais un spectacle, et j’ai rencontré Eric Prémel, directeur du festival Paroles d’Hiver, autour des arts du récit. Je suis allé à son festival, pour m’en faire une idée. Un an après je suis allé à Limoges, pour une résidence d’écriture. Eric Prémel m’a demandé de lui proposer quelque chose pour l’année suivante. Je lui ai dit : je ne suis pas un conteur, je n’ai jamais créé un spectacle de contes et je n’en créerai pas. Je vais te proposer quelque chose qui ne sera pas un spectacle de conte, ni du théâtre à proprement parler. Je te proposerai plutôt de la parole, mais de la parole forte. J’en ai marre de voir des conteurs africains sur la scène raconter la brousse et les bêtes sauvages, des histoires de grands-pères ou d’aïeux mal barrées. C’était pour moi une parcelle pour régler mes comptes avec ces gens-là. Je lui ai dit : je vais te proposer quelque chose comme ça qui sera vraiment délirant. Il m’a dit : ok, on met ça sur papier tout de suite. Donc, on jette des petites idées, moi je rentre à Cotonou pour faire le travail d’écriture. Je ne savais pas comment j’allais écrire. C’est là que mon père est intervenu, non pas physiquement, mais dans mes souvenirs, à travers sa bibliothèque. Il a beaucoup de bouquins que j’avais lus il y a longtemps. Je savais quel auteur je voulais, quels passages. J’ai fouillé, cela m’a pris pratiquement une année. Je ne savais pas ce que j’allais faire, ce qui allait sortir. Je partais de l’oralité Nago, je voulais offrir de la poésie et de la parole forte à un public potentiel, et en faire un spectacle.
Au moment où tu veux faire un spectacle sur la parole, tu vas chercher dans les livres ?
Tu sais, le savoir pour moi n’a pas de prison. On peut l’avoir dans les livres, dans la tête, en écoutant par-ci, par-là. Bref, je ne savais pas ce que je voulais, mais je savais qu’il y avait quelque chose à faire. Par exemple, je voulais explorer l’histoire d’un masque qui est une divinité encore vénérée de nos jours chez moi au Bénin. Je voulais percer le mystère de ce masque. J’ai eu neuf légendes différentes, mais qui se recoupaient sur des points précis. Ca m’a permis de réécrire cette légende-là, de me rapprocher autant que possible de la vérité des choses. Puis je quitte cela, parce que ne parler que d’un masque, ce n’est pas intéressant. Je vais dire les choses essentielles, celles que j’ai envie de dire depuis un certain temps. J’écris une phrase, je la laisse. J’en écris une autre, je la laisse. à la fin ça donne une belle salade. Je me suis dit : je vais faire un spectacle avec ça. Ca faisait juste deux ou trois pages au début. J’ai fait un casting, j’ai donné ces feuilles aux gens. Aucun comédien ne savait avec précision ce que ça allait donner. J’ou oublié un détail. Quand j’étais à limoges, j’ai vu le film sur Lumumba qui venait de sortir. La première fois, ça m’a complètement bouleversé, parce que je suis aussi un passionné de Lumumba. J’ai revu le film cinq ou six fois, je ne sais plus. Quand le travail de création a commencé, je me suis dit que je n’avais pas les moyens de faire un film, mais je voulais raconter cela au monde entier, à ces milliers d’ignorants. Il y a des choses comme ça vers lesquelles je suis allé, et qui ont constitué le travail littéraire. Il fallait raconter une histoire, mais je ne voulais pas raconter la brousse, le blabla. je voulais raconter une histoire vraie, qui allait informer le monde entier sur un drame, sur une tragédie, et qui constituerait un motif de satisfaction personnelle, ce serait ma manière à moi de rendre hommage à cet homme illustre qui a disparu subitement. C’est l’égoïsme artistique, on se sert soi-même avant de servir les autres, et puis parfois ça marche bien. Imonlé, ce sont des bouts de textes. J’ai aussi suivi l’actualité. Le titre est arrivé à la fin, c’est un mot Yoruba qui veut dire « lumière ». Par ces temps de ténèbres, l’humain a besoin de lumière, ne serait-ce que pour sa remise en cause. Elle est là la lumière, mais elle est tellement évidente qu’on ne la voit pas. Mais quand elle nous tape dans l’oil, le simple fait de cligner de l’oil est une prise de conscience. J’insiste sur les choses. Les gens me disent : est-ce que ce spectacle n’est pas dénonciateur ? Je leur réponds : vous réduisez. Je veux interpeller les gens, ça me choque l’indifférence humaine, ça me fout en colère de voir qu’à côté, il y a des millions d’hommes qu’on bombarde, et qu’au même moment dans une boîte de nuit ça danse, ça baise et ça chante. On dira que c’est logique, mais moi je dis que ce n’est pas logique. Ce sera logique quand on sera des bêtes, et qu’on acceptera notre statut et notre état d’animal. Un regard sur l’autre, se poser des questions, pour moi, déjà, ça provoque quelque chose. Ce sont des folies, des délires qui ne changeront certainement pas le monde, mais je les dis, je les assume, je les assumerai jusqu’au bout. Pour moi, le créateur, l’artiste, l’auteur, le metteur en scène est un privilégié, son art est un pouvoir. L’art est une parole, et la parole est un pouvoir, et en tant que privilégié, quand on s’en saisit, on a pas le droit de dire du blabla, de raconter des sottises. Moi, l’Africain, encore moins que l’Américain ou l’Asiatique. Il y a d’un côté des rêveries, des fantasmes, de l’autre côté, des douleurs, des angoisses. l’Africain aujourd’hui doit cesser de danser et de chanter, de raconter la brousse et les bêtes sauvages. Il doit dire les choses essentielles. L’humain est sacré. Il faut que l’homme interpelle l’autre homme en face. Je m’interroge dans la création. Je n’ai pas la réponse. Je demande : est-ce que tous les hommes sont des hommes ? J’ai dit dans un passage, que les gens ont peut-être trouvé dur, mais c’est ma conviction : les bêtes sauvages aujourd’hui ne sont pas que dans nos forêts et dans nos brousses, on les a là, à côté de nous. Il faut être animal pour ne pas regarder à côté quand ça tue, quand ça bombarde, il faut être cruel pour ne pas frémir, quand on entend que l’autre meurt. Pour moi c’est inadmissible. Le monde de demain sera un monde de vérité, ou rien du tout. Moi, j’y crois. C’est une conviction bête, mais j’y crois.
Aujourd’hui, quels sont tes projets ?
J’ai écrit un texte, il y a deux ans, mais ce n’est jamais fini. Il s’appelle Les signes de la cora. C’est une pièce qui traite de l’humain, forcément, et surtout du sort qui est réservé à nos parents, à nos vieilles personnes. Amadou Ampaté Ba disait qu’en Afrique, « un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Aujourd’hui je ne suis plus sûr qu’il ait raison. Le monde évolue, qu’on le veuille ou non, par mimétisme bête des valeurs. Aujourd’hui, je ne dénonce pas, c’est bête, c’est petit, de dénoncer. Aujourd’hui, les maisons de retraite commencent à s’installer en Afrique. Moi, j’ai été à l’école de mon grand père quand j’étais petit. Entendre une personne de cet âge parler, ça a beaucoup de signification. On commence à créer des maisons de retraite en Afrique, pour les vieillards. On les pose là, sans se demander comment ils vont passer la journée. A quoi pensent-ils ? Que ressentent-ils ? Comment vivent-ils ? Est-ce que c’est ce qu’il faut ? Qui sommes nous, et au nom de quoi pouvons-nous décider d’aller ranger ceux qui nous ont donné la vie ? On dira qu’on a autre chose à faire, qu’on doit vivre sa propre vie, chacun aura ses raisons. Je veux juste poser le débat, je n’ai pas de solution. Moi j’ai peur que l’Afrique en arrive à cet extrême, j’ai peur qu’un jour l’Africain se lève et aille jeter son parent, son grand père dans un coin et l’oublie pendant plusieurs années. C’est par coup de fil qu’on lui dira : il a crevé, viens le récupérer. Peut-être que le gars pourrira à la morgue, sans que personne ne vienne le chercher. J’ai peur que ce phénomène-là gagne du terrain et je veux poser ce problème à travers ce texte-là. Je ne suis pas sûr de pouvoir rassembler tout l’argent dont j’ai besoin pour faire la création, mais ça se fera. Tu sais comment mon père est mort ? Il est mort le jour où je faisais une représentation à Lomé. Il m’a dit qu’il était gravement malade. Imonlé devait être joué dans un festival à Lomé. Je suis allé le chercher, pour le mettre dans un hôpital à Cotonou, et je lui ai dit que je devais aller répéter. J’ai répété et j’ai amené le spectacle à Lomé. J’ai pas eu le temps de m’occuper de lui à cause d’Imonlé. Et j’étais à Lomé quand on m’a appelé pour me dire qu’il était mort. Sur le coup, je me suis dit : j’ai tué mon père. S’il n’y avait pas eu Imonlé, si j’avais été là, il aurait peut-être crevé, mais je n’ai pas eu le sentiment d’avoir essayé de faire quelque chose, parce que j’étais ailleurs. Voilà, c’est le prix qu’on paye pour ce qu’on aime, pour ce qu’on fait, ça fait mal de le dire, mais tant pis, il est mort, il est mort, il ne reviendra pas.

///Article N° : 3017

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