Contre le culte de la différence

Entretien de Boniface Mongo-Mboussa avec Ananda Devi

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Servi par une langue poétique et dense, Moi, l’interdite (Editions Dapper) raconte l’histoire d’une fille née avec un bec de lièvre et abandonnée par ses parents. « Récupérée » par sa grand-mère paralytique, elle-même reléguée au fond du grenier, elle aura ensuite pour compagnon un chien. Plus tard, elle connaîtra l’amour, donnera la vie à un fils qu’elle tuera de ses propres mains, lui épargnant ainsi la souffrance de vivre.
Le récit d’Ananda Devi est une méditation sur la solitude et sur l’intolérance de la différence. A la fois récit réaliste et conte fantastique nourri des mythologies de l’Ile Maurice, il paraît plus proche des contes orientaux, notamment des Milles et une nuits, que du roman tel que nous l’enseigne la tradition occidentale.

Votre livre est poétique, violent, voire tragique. Il semble être un récit réaliste, un conte et une réflexion sur la mémoire, la discrimination.
C’est un livre qui est davantage proche du conte que du roman. En tous cas, c’est dans cet esprit que je l’ai conçu. Il s’agit au départ d’une histoire réaliste qui bascule très vite dans une atmosphère surnaturelle où tout est en décalage. L’héroïne est en porte-à-faux avec le monde réel. Ce qui est pour elle, une façon de sortir de son enfermement, parce qu’elle est toujours cloisonnée, cloîtrée même dans son cœur. Finalement, elle abandonne l’humanité et devient une sorte de personne hybride mi-humain mi-animal. Ce qui lui permet de se découvrir, de savoir qui elle est.
Peut-on le lire comme un livre sur la solitude ?
Oui, il y a des non-dits. Physiquement, l’héroïne ne peut pas parler, parce qu’elle a un bec à la place de la bouche, mais mentalement, elle parle beaucoup. C’est une solitude terrible d’avoir des choses à dire, et que personne ne vous comprend. Cela dit, il y a dans cette solitude un petit brin de lumière, puisque l’héroïne connaît l’amour. Il y a quand même quelqu’un qui l’aime, qui lui dit qu’elle est belle, même si à la fin elle est abandonnée…
Le corps est omniprésent dans ce livre. Il semble que la libération ici passe par la libération du corps. Cela participe t-il d’une expérience vécue, observée ?
C’est lié à tout cela. Peut-être pas dans le présent. Mais il y a encore vingt ans, beaucoup de femmes étaient opprimées, réprimées, mutilées comme l’héroïne de ce roman. Dans le cas précis, on est en face d’une femme qui revendique une certaine liberté à travers son corps, qui est pourtant un corps mutilé. C’est aussi une renaissance du corps. Vers la fin du récit, l’héroïne se transforme en chien. C’est une façon de dépasser toutes ces mutilations, ces tares physiques. C’est un peu poussé à l’extrême je le reconnais. Mais tout cela reprend l’idée selon laquelle, on marginalise les gens selon leur apparence physique, etc. Pour mon héroïne, c’est une façon de sortir de son carcan.
Parallèlement à la solitude de l’héroïne, il y a aussi celle de la grand-mère. Voulez-vous nous dire par là qu’il n’y a que les femmes qui soient victimes de ces marginalisations ?
Votre question est très intéressante. Mais je crois que dans beaucoup de sociétés, il y a encore de nombreux carcans autour des femmes qui les empêchent de s’épanouir. Les êtres humains naissent hommes ou femmes dans des rôles préétablis. Je crois qu’il nous faut remettre en question ces rôles que les sociétés nous imposent, malheureusement nous acceptons souvent ces constructions sociales.
Il y a une trentaine d’années, les femmes étaient mariées à 15 ans sans que l’on demande leur avis. En Inde dans certains villages, naître femme est considéré comme une malédiction. En Chine, il y a encore des infanticides de filles, en raison de la limitation des naissances : on n’a droit qu’à un seul enfant et on espère un garçon.
Je crois que dans le monde, il y a encore des lieux où le statut de la femme est préoccupant. Certes, les femmes contribuent parfois elles-mêmes à leur assujettissement. Je ne dis pas quelles soient totalement innocentes, étrangères à leur sort. Elles répètent généralement les schémas elles aussi. Elles élèvent les enfants d’une certaine façon…
En lisant votre roman, on pense irrésistiblement à L’Enfant de Sable de Tahar Ben Jelloun.
J’aime énormément Tahar ben Jelloun. Mais je n’ai pas pensé à lui quand j’écrivais ce livre. Il y a peut-être des similitudes dans la manière de concevoir le récit, puisqu’on s’inspire l’un et l’autre de la technique du conte oriental. Mais si similitude il y a, elle est inconsciente.
Vous êtes anthropologue de formation. Votre métier a t-il contribué à votre écriture littéraire ?
Je crois que ma formation m’a donné des histoires. J’ai emmagasiné au cours de mes recherches beaucoup d’histoires en écoutant les gens. J’ai fais ma thèse sur l’Ile Maurice. L’anthropologie m’a aidée à comprendre comment fonctionnent les sociétés. Cela dit, j’écrivais déjà avant d’entreprendre ces études.
Comment doit-on lire votre récit ? Est-ce une mise en garde contre les discriminations ?
C’est une mise en garde contre le culte de la différence. Dans le cas de mon livre, on est face à une différence qui renvoie à une malformation physique. Cela aurait pu être d’autres aspects physiques (comme la couleur de la peau) qui sont utilisées pour se séparer des autres, l’apartheid par exemple. Mais j’ai également voulu pousser cette réflexion au-delà de l’histoire locale, voir plus large. Certes, dire cela peut laisser entendre que l’écriture a un rôle social à jouer. Mais le seul fait d’amener l’écrivain à réfléchir sur un tel sujet est déjà important en soi.

///Article N° : 1734

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