Corne de l’Afrique : enjeux de cinéma

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Le festival des Trois Continents de Nantes offre chaque année « un aperçu d’un cinéma d’ailleurs et d’aujourd’hui ». La 31ème édition (24 novembre – 1er décembre 2009) a ainsi proposé une programmation spéciale sur la Corne de l’Afrique, groupant des films d’Ethiopie et d’Erythrée.

On savait que, en dehors des Ethiopiens émigrés, à commencer par Haïlé Gerima, partout célébré en ce moment dans les festivals du monde entier pour son « grand œuvre », Teza (cf. [critique n°8417]), l’Ethiopie connaissait dans le pays même un renouveau cinématographique notable à la faveur de la révolution numérique. Dans le catalogue du festival, Abraham Haïlé Biru, chef opérateur qui a beaucoup travaillé avec le réalisateur tchadien Mahamat Saleh Haroun et lui-même réalisateur, mais aussi directeur fondateur de la Blue Nile Film and Television Academy, seule école de cinéma existante à Addis Abeba, rappelle que le cinéma a fait son entrée en Ethiopie en 1923 avec une salle de cinéma à Addis, que le public a aussitôt nommée Seytan Bet (la maison du diable) ! Les premières réalisations éthiopiennes datent du règne d’Haïlé Sélassié et ne dépassent pas 30 films produits en une quarantaine d’années, surtout documentaires. Mais voilà qu’à partir de 2001, des fictions locales en amharic se produisent qui rencontrent un grand succès populaire. Le festival de Nairobi avait par exemple présenté en 2007 Red Mistake (2006, 110′) de Teshome Kebedre Theodros, qui, lorsqu’il ne vire pas dans le chromo, manie habilement la reconstitution historique aussi bien que l’idylle paysanne. Le film est passionnant par le sujet abordé : le destin tragique du jeune Tamuru, lequel cherche à échapper à la féroce répression du régime militaire Dergue qui avait renversé le roi le 12 septembre 1973 et à dépasser le traumatisme de la mort de sa femme. Des documents d’époque ancrent le film au départ mais le témoignage des horreurs est ensuite sans recul, le réalisateur cherchant à choquer le spectateur.
D’après Abraham Haïlé Biru, la vague s’épuise car le public éthiopien est de plus en plus critique face à la qualité des films, ce qui témoigne du déficit de formation des professionnels locaux. Depuis la fermeture de la Ethiopian Film Corporation en 1996, le financement du cinéma est essentiellement privé, dans un but purement lucratif. Les Trois Continents présentait cependant une série de courts métrages (que je n’ai malheureusement pas pu visionner), signe d’une ébullition que Biru nomme « un nouvel élan cinématographique » avec « des jeunes gens talentueux qui tentent désespérément de raconter leurs histoires ». « Dans le chaos le plus fou, ils développent leur propre style », ajoute Biru, tandis que « de plus en plus de professionnels vivant à l’étranger sont de retour et disposés à contribuer ».
C’est le cas d’Adia Ashenafi, diplômée en cinéma, photographie et arts visuels du Ithaca College de New York, qui produit de nombreux films avec sa société de production Mango Films à Addis Abeba. Avec The Journey (101′, 2008), elle réalise une sorte de télé-réalité parfaitement maîtrisée avec deux jeunes de classe moyenne d’Addis, Lydia et Robera, transplantés une vingtaine de jours dans un petit village près de Debre Berhan pour partager la vie des paysans. Cette plongée est suivie jour après jour par l’équipe de tournage, qui, en recueillant les témoignages des uns et des autres, se situe surtout du point de vue des deux jeunes, lesquels subissent littéralement le choc d’une vie bien plus dure qu’ils ne l’imaginaient. La litanie de leurs plaintes sur leur fatigue et la nourriture inhabituelle lasse un peu mais on capte nombre d’éléments de la vie rurale, on s’attache aux personnes, et notamment à ces paysans extrêmement pauvres et crevants de solitude dans des paysages d’une incommensurable beauté. Nous ne saurons pas grand-chose du contenu des discussions de Lydia et Belgnesh, la paysanne qui l’accueille, mais c’est déjà un grand moment de voir Belgnesh suggérer en riant qu’elles ont parlé de choses intimes. Lorsque les deux jeunes reviennent de leur aventure dans un Addis Abeba que la réalisatrice ne montre qu’en accéléré pour en signifier la différence de rythme, on les sait épuisés mais enrichis.
Si la formule du cinéma populaire semble s’épuiser en Ethiopie et déboucher sur une recherche de forme (phénomène que l’on relève aussi au Nigeria aujourd’hui, dans l’antre même de Nollywood, modèle continental du cinéma populaire endogène), ce n’est pas encore le cas de l’Erythrée, qui fut lié à l’Ethiopie par une fédération sous l’égide des Nations Unies en 1952. Cette fédération éclata lors des manifestations indépendantistes qui débouchèrent sur une dramatique guerre civile à partir de 1961, laquelle s’achève en 1991 par la victoire des troupes érythréennes et la déclaration d’indépendance de 1993. De l’Erythrée dont les nouvelles nous indiquent un fort contrôle politico-social, nous ne connaissions que The Beautiful ones de Rahel Tewelde (cf. notre entretien, [n°7958] en français et [n°7693] en anglais), un récit sentimental livrant un lourd message d’intervention sociale. L’étudiante en médecine Milena est fiancée à Dani mais ignore que celui-ci drague, fume et boit. Son professeur, le Dr Josi, essaye de l’en prévenir mais elle l’ignore jusqu’à découvrir la vérité et se rapproche alors de son professeur… Suite de saynètes parlées, cadrées proches des visages dans une série de champs-contrechamps, ce téléfilm (visible sur Youtube en 13 parties sous le titre Shikorinatat) a les défauts habituels d’un montage manquant de rythme et d’une image sans perspectives mais là n’est pas le problème : les gens se reconnaissent dans les situations et le fait que le film soit tourné en tigrinya conforte l’identification. Ceci dit, la lourdeur de la pédagogie marginalisera vite ce genre de films lorsque la production se développera, au profit de films plus légers.
Les Trois Continents montraient deux longs métrages, dont le fondateur Tears Along Trail of Fears (En’be Dib Edra, 110′, 2001) de Mohammed Asenai, Mohammed Abdallah Saleh et Tesfaberham Mehari, un étonnant film politique où le pays est un village ! Premier film tourné en tigrinya, il participe de la volonté de construire une nation contre les forces de la division, orchestrant le sacrifice du héros Amer. Au départ, le traître Gulgoub, assoiffé de pouvoir mais bien seul avec son acolyte avec qui il constitue un duo redoutable quand il s’agit de mépriser ses ennemis, s’entend avec les forces anti-nationales Weyane, une révolte qui menace le pouvoir officiel Sha’ebbiya (la révolte Weyane ayant bien existé, le film est véritablement un film de propagande, Gulgoub ayant tous les traits du méprisable méchant). Mais plutôt que de se placer sur le terrain militaire, c’est au niveau de la romance que se situeront les tentatives de déstabilisation et de corruption de Gulgoub. Le film se fait même musical lorsqu’Amer rencontre secrètement Selemet, mariée de force à un homme trop vieux pour elle. Et dans le seul rassemblement militaire du film, c’est un poème que dira le principal orateur. Quand Gulgoub rêve, il se trouve confronté à un groupe de génies féminins, « esprits de la destruction, du mensonge, de la guerre et de la mort » qui lisent son destin dans une marmite infâme, lui qui a sacrifié sa patrie pour le pouvoir. Le scénario théâtral et la dramaturgie grimaçante limitent la portée de cette épopée mais elle se laisse regarder, tant elle est riche en rebondissements.
Milenu (102′, 2006) d’Isaias Tsegai profite de la qualité de l’image de Franco Zardella qui cadre avantageusement les visages, mais reste extrêmement parlé. Basé sur un conte traditionnel sur des parents qui veulent marier leur fille à son propre frère, il se situe en milieu rural et met en scène la détermination de Milenu à échapper à son sort, soutenue par son frère plus jeune. Elle se réfugie dans le sycamore sacré qui l’accueille en son sein avec de savoureux effets spéciaux. Sa mère chantera à son pied pour la faire revenir.
Tedros Abraham, membre du Eritrean Film Rating Commitee (EFRC, comité de classification des films érythréens), insiste sur la qualité des salles de cinéma dans le pays et l’engouement de la population pour les comédies de mœurs érythréennes, qui se font souvent patriotiques dans cette jeune nation très encadrée. La création du EFRC en 2008 offre un cadre institutionnel au développement du cinéma, tandis que Rahel Tewelde se bat pour soutenir un cinéma éducatif au ministère de l’Information. A la lumière de l’évolution éthiopienne vers une recherche de qualité, ces différents exemples du cinéma populaire érythréen semblent s’inscrire comme un passage de maturation vers des formes plus à même de rendre compte du réel et des aspirations des spectateurs, tout en rencontrant un grand succès auprès d’un public sensible à l’ancrage culturel de ces films.
Ainsi se jouent dans la Corne de l’Afrique des enjeux de cinéma semblables au reste du Continent.

///Article N° : 9049

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The Journey
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Milenu
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Tears Along Trail of Fears
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