Dak’Art en devenir

Entretien de Babacar Diop avec Ousseynou Wade

Dakar, avril 2002
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Ousseynou Wade est le nouveau secrétaire général de la biennale de Dakar depuis novembre 2000, en charge de l’organisation de la 5ème édition, du 10 mai au 10 juin 2002.

Sous quel signe placez-vous cette 5ème édition correspondant au 10ème anniversaire de Dak’Art ?
Cette édition se place sous le signe à la fois de la confirmation et de la consolidation des acquis de la biennale, Il faut reconnaître que les précédentes éditions sont des témoignages d’une qualité de travail et de résultats enregistrés ; ce qui place, aujourd’hui, l’événement comme un des moments forts de la vie artistique et culturelle en Afrique et dans le monde. Il s’agit de confirmer et d’approfondir.

Quels sont les temps forts et les innovations de cette édition ?
La biennale s’étend sur un mois au cours duquel est présenté ce que les artistes nous ont proposé et que nous considérons comme révélateur de l’état de la création contemporaine en Afrique et à travers le monde. S’il faut parler d’innovations, c’est d’abord le choix porté sur de nouveaux sites pour accueillir les activités de la biennale. Je pense au Centre International du Commerce Extérieur du Sénégal (CICES) et à l’ancien Palais de Justice. Nous avons estimé que le plus important aujourd’hui, pour une manifestation de cette nature, est de maintenir à la fois la diversité des lieux et d’investir d’autres espaces dont la vocation première n’était pas forcément d’accueillir des expositions et des rencontres artistiques. Certains ont choisi d’investir la rue, d’autres ont préféré rester en plein air dans des espaces particuliers comme il y a en qui ont choisi des lieux désaffectés. Cependant, les espaces traditionnels de la biennale sont maintenus comme le Musée de la Place Soweto, l’espace Veima (expositions du design) la galerie nationale (expositions hommage), la Maison de la culture Douta Seck (expositions individuelles).
Autre innovation, rendre beaucoup plus présents les artistes étrangers à travers les expositions individuelles. Nous avons éclaté ces expositions, en affectant à chaque commissaire un lieu. Le Musée de la Place Soweto, la Maison de la Culture Douta Seck, l’ancien Palais de Justice seront affectés à des commissaires différents qui vont présenter, chacun, trois artistes étrangers.
Il y a aussi notre option de réfléchir sur les arts numériques. La dernière édition en présentait déjà une fenêtre. Cette année, un forum va accueillir des professionnels des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), des artistes travaillant avec ces technologies et des promoteurs qui participent à la diffusion de l’information culturelle et de la création artistique toujours à travers ces NTIC.

Peut-on qualifier le Dak’Art de manifestation touristique ?
Il s’agit d’abord d’une manifestation artistique. Maintenant, il est clair, que, compte tenu de l’importance de cet événement, il est possible d’envisager un développement d’ordre touristique autour de la biennale. Le tourisme culturel pourrait en profiter pour essayer de se développer.

Pouvez-vous estimer l’impact de la biennale sur l’économie dakaroise ?
Il n’y a pas encore d’étude systématique à ce propos, mais ce serait intéressant. Les retombées économiques sont certaines : marchés, restaurants, etc.

Quels sont vos rapports avec les organisateurs des manifestations « off » ?
Les manifestations « off », en réalité, font aujourd’hui partie intégrante de la biennale. Elles nécessitent qu’on leur donne également une visibilité et des possibilités de rencontre et développement de partenariat. Comme cela a été fait en 2000, elles sont intégrées au programme général de la biennale. C’est un pas important à maintenir et c’est l’une des raisons pour lesquelles, lors de la structuration du comité d’organisation de la biennale, a été mis en place un comité technique chargé exclusivement du recensement des manifestations d’environnement et de leur visibilité : signalétique, inscription dans le programme général, proposition de circuits. Certaines proviennent d’autres pays d’Afrique, d’Europe, collectivement ou en association avec des artistes sénégalais. Elles participent à donner une image beaucoup plus attrayante de la biennale.

En terme d’infrastructures et de moyens, quel constat ?
La question est intéressante et complexe. Un événement de cette envergure nécessite des moyens importants qui impliquent ou qui doivent impliquer une diversification des partenaires. Il faut rappeler que la biennale est initiée par l’Etat du Sénégal et placée sous l’autorité du ministère de la Culture. Le Sénégal apporte une contribution qui, d’année en année, témoigne de l’intérêt et de l’importance que l’Etat accorde à cette manifestation. Nous avons des partenaires dont la fidélité mérite d’être signalée : l’Union européenne, la Coopération française, la Communauté Française de Belgique, l’Agence Intergouvernementale de la Francophonie. Mais à côté de ces partenaires, que l’on pourrait qualifier de traditionnels, sont venus s’en ajouter d’autres, institutionnels et privés. Il est nécessaire de souligner la présence de la République de Chine, l’association belge Africalia, la Fondation Hivos, etc. Sur le plan interne, on trouve aussi des sociétés nationales et des sociétés privées.

Voyez-vous aujourd’hui une empreinte laissée par le Président Léopold Sédar Senghor et la Société Africaine de Culture, initiateurs du Festival mondial des arts nègres en 1966, sur ce type de manifestation culturelle au Sénégal ?
Si aujourd’hui le Sénégal est reconnu comme une terre de culture, c’est le reflet d’un héritage : des hommes de culture ont placé la culture comme prioritaire dans le processus de développement national et international. Parler de cette image du Sénégal implique de faire référence à des hommes comme Léopold Sédar Senghor, à des mouvements ou à des structures comme la Société Africaine de Culture, qui ont imprimé leur marque et leur empreinte dans ce que nous sommes en train de vivre au Sénégal aujourd’hui et qui est reconnu à travers le monde : une terre de culture, de rencontre et d’échanges.
Parallèlement aux tentatives de promotion de l’art nègre, des actions ont visé à faciliter la diffusion de la culture à travers des structures de formation, de promotion et de diffusion, comme l’ex-musée dynamique, les manufactures sénégalaises des arts décoratifs. Nous devons cet investissement à des options politiques soutenues par des convictions culturelles profondes portées par des hommes et des femmes qui les ont léguées à d’autres. Si l’on arrive aujourd’hui à développer un certain nombre de programmes et d’initiatives, c’est parce que nous sommes restés dans cette dynamique que nous fécondons de manière permanente. Ce n’est donc point étonnant de dire que la biennale a encore de beaux jours devant elle.

Pourquoi Dak’Art n’est-il plus ce rendez-vous des créations du monde noir intercontinental ?
La question doit être posée autrement. Parce qu’à l’origine, il s’agissait de faire une biennale des Arts et des Lettres. La première biennale était consacrée aux Lettres, c’était en 1990, et il s’agissait de célébrer deux ans après les Arts. Ainsi, en 1992, a été organisée la première biennale consacrée aux Arts, Dak’Art 92, qui était une biennale internationale ouverte à tous les créateurs du monde.
L’évaluation qui a été faite de la biennale de 1992 a abouti à plusieurs recommandations dont celle de consacrer la biennale de Dakar à l’art africain contemporain. Ceux qui étaient à la base de cette recommandation voulaient éviter de faire la même chose que ce qui se faisait ailleurs. Il fallait donner une identité à la biennale de Dakar, sans s’opposer à ce qui se faisait à Lyon, à Paris, en Allemagne, etc. Dak’Art, donc, c’est un espace d’expression et de promotion d’artistes africains qui rencontrent d’autres artistes. C’est de là que sont nées les expositions des artistes invités. Cette année, sur les 9 artistes invités, 3 seuls sont africains et nous ne voulons pas reproduire les mêmes choses avec les mêmes artistes.

Est-il possible, après la disparition de la biennale de Johannesburg, que Dak’Art présente de manière proportionnée les créations contemporaines des différentes régions de l’Afrique ?
L’idée mérite une réflexion approfondie. Car cela nécessite un certain nombre de préalables, dont celui des moyens, même si les moyens ne doivent pas être un prétexte pour ne pas aller à la rencontre d’autres publics africains et pour ne pas présenter une sélection à la biennale. Nous avons des propositions qui seront soumises après cette édition, de façon à ne pas faire de la biennale, un moment, tous les deux ans, de rencontres à Dakar, suivi seulement d’une évaluation, en attendant la prochaine édition.

Cela est-il compatible avec les désidératas du milieu artistique sénégalais ?
Je ne vois pas comment cela pourrait s’opposer aux désidératas du milieu artistique sénégalais, d’autant que la biennale est la présentation de la création périodique de l’art africain contemporain. Et aujourd’hui, les artistes sénégalais ont saisi et se sont appropriés cette biennale à ses différents niveaux. Ils ont compris toute l’importance qui s’y attache.

Quels sont, selon vous, la place et les atouts de la création africaine contemporaine sur le marché de l’art international ?
Certains professionnels de l’art contemporain trouvent que la place de la création africaine est encore faible. Je vais relativiser cette appréciation en disant que nous avons sur le marché international une présence effective des artistes africains. Et il y a une demande croissante de la création africaine. Je n’ai malheureusement pas d’éléments quantitatifs pour apporter de l’eau à mon moulin, mais il est certain que la place de la création africaine sur le marché international est en train de s’élargir de plus en plus.

Quel rôle le Dak’Art doit-il y jouer ?
Des événements comme la biennale ont contribué à implanter la création africaine sur ce marché. La biennale joue le rôle de créer la rencontre entre la création africaine et les milieux professionnels, de favoriser une écriture critique beaucoup plus pertinente et plus éclairée sur les créations contemporaines. Le rôle de la biennale, c’est également de faciliter les relations.

Né en 1954 et instituteur de formation, Ousseynou Wade reçoit la formation de conseiller aux affaires culturelles et entre au Ministère de la Culture du Sénégal en 1992. Il commence à la Direction des Arts, des Lettres et des Bibliothèques, puis devient conseiller n°3. A partir de 1996, il est le conseiller technique du ministre de la Culture. ///Article N° : 2217

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