Rencontres « Maintenant l’Afrique ! »

Rapport de synthèse de l'atelier Arts Visuels

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Quatre ateliers thématiques ont été organisés par CulturesFrance le 23 octobre 2006 en préparation des Rencontres « Maintenant l’Afrique ! » Ces ateliers avaient pour but de dégager les principales problématiques des filières artistiques afin de nourrir les débats du colloque. Des personnalités des arts plastiques, de la photographie, du design et de la mode furent invités à participer à l’atelier Arts visuels. Animé par Simon Njami et rapporté par Samuel Sidibé, ce forum se concentrait sur les questions de production et de diffusion de l’art contemporain africain.

Arts plastiques
Quel public pour l’artiste africain ?
D’une manière générale, les artistes s’accordent sur le fait que leur art doit s’adresser tout d’abord à un public local. Pour Chéri Samba, peintre populaire congolais, il s’agit de créer une peinture lisible par sa communauté, en abordant des thèmes auxquels celle-ci peut s’identifier. C’est en ce sens qu’il entend le terme « populaire », qui a eu pour effet non désiré d’associer à son œuvre un caractère « naïf ».
Installée à Rabat, l’artiste gabonaise Myriam Mihindou se heurte, quant à elle, à la relative absence d’une « culture de l’image » au Maroc. Pour cette photographe et plasticienne, dont le travail inclut une série de collaborations avec des vidéastes marocains, se positionner face au public en tant que femme non musulmane pose certaines difficultés.
Au Nigeria, le public est infime et les ressources modestes. D’après Fatimah Tuggar, la reconnaissance et le statut de l’artiste varient selon que l’on se trouve à Lagos ou à l’intérieur du pays. Tout comme Mihindou, elle relève la problématique position de la femme dans un domaine où les hommes sont davantage pris au sérieux. Une situation que ne connaît pas l’Afrique du Sud, précise Marylin Martin, puisque l’art y est vu comme une activité principalement féminine. Tuggar a continué sur la difficulté de travailler dans un pays où les forces de l’ordre peuvent saisir le matériel des artistes illégalement et en toute impunité. Installée à New York, elle remarque que l’Afrique est davantage soutenue par l’Europe que par les États-Unis. Soutien qui a des implications quant au regard, notamment sur la notion d’authenticité. Fatimah Tuggar travaille avec des techniques multimédias et la technologie n’est généralement pas associée avec l’idée que l’on a de l’Afrique.
Exposer en Afrique : soutien public, initiative privée
S’il est reconnu qu’en Afrique l’art souffre de l’absence de soutien politique, il existe néanmoins des exceptions comme le Mali, le Sénégal ou l’Afrique du Sud. Au Sénégal, la Biennale de Dakar est un important outil de monstration de la création africaine. Elle a permis de professionnaliser les fonctionnaires qui l’organisent. Faire de Dak’Art une plateforme internationale n’a pas été aisé. Notamment auprès des artistes sénégalais à qui il fallu faire accepter l’idée que la biennale est la leur à condition qu’ils acceptent de participer, sous les couleurs nationales, tant au programme officiel qu’au festival off.
Mais pour son secrétaire général Ousseynou Wade, bien qu’elle ait l’avantage d’être une initiative publique, elle reste tributaire de l’administration sénégalaise. Ce qui demande une remise en question de son statut avec, à l’étude, la possibilité qu’elle devienne une structure privée financée par l’État. Insistant sur l’importance des infrastructures, Marilyn Martin a renchéri sur l’inadéquation entre la réalité du monde de l’art et la politique d’acquisisition des Musées Iziko dont fait partie la South African National Gallery. Avec un budget inchangé depuis 1994, il devient difficile d’avoir une vraie politique d’acquisition, de suivre les développements rapides qui marquent les arts visuels, et donc de représenter les artistes dans un cadre censé donner du prestige à leur œuvre.
Là où l’État fait défaut, l’initiative privée prend le relais. Au Cameroun, l’Espace Doual’Art, représenté par Marilyn Douala Bell, développe un programme qui allie urbanisme et art. Les projets portent sur la régénération de quartiers défavorisés par l’embellissement de la voirie et d’espaces publics. L’impact social de l’art sur la communauté locale en est un des principaux enjeux. Il se mesure par l’attraction d’un nouveau tourisme ainsi que la création d’emplois et de revenus. La vente des œuvres d’art constitue un capital, certes modeste, et contribue à hauteur de 10 % du budget 2004-2005 de la structure camerounaise. Les sources de financement principaux proviennent de subventions et de partenariats.
Le prochain grand projet de Doual’Art sera le Salon Urbain de Douala (SUD) en décembre 2007. Depuis 2005, le centre invite des artistes internationaux à venir au Cameroun. Un premier voyage leur permet de se sensibiliser au pays. Ils y reviennent une deuxième fois afin d’y créer une œuvre. 2007 sera l’occasion de présenter les projets réalisés et de mettre en place un observatoire dont la mission sera d’évaluer l’impact de l’intervention artistique sur la vie des artistes et habitants.
Se donner un espace de recherche et de réflexion
Pour Clémentine Deliss, commissaire indépendante, il y a un déphasage entre industrie culturelle et création artistique. Directrice artistique d’Africa’95 (Londres, 1995), elle dresse un bilan mitigé des grandes manifestations africaines. Les artistes ont besoin de temps pour la recherche, pour développer leur démarche plastique. Ce que ne leur permet pas la rigidité de certaines institutions culturelles. Deliss a insisté sur la nécessité de soutenir cette « zone grise » qui ne se mesure pas en termes de marché.
Car l’art est un champ particulier dans lequel l’artiste est en dialogue avec lui-même. « Lorsque l’on crée », a rappelé Abdoulaye Konaté, « on ne réfléchit pas en termes de production, ni d’acquisition. » Abdoulaye Konaté est artiste et directeur du Conservatoire des Arts et Métiers Multimédia de Bamako. Créé en 2003, le CAMM dispense un enseignement centré sur la danse, la musique et les arts visuels. Il est financé par le gouvernement malien, l’Union européenne et, entre autres, CulturesFrance. Le conservatoire se veut très sélectif avec dix étudiants admis par an. Il répond à une attente en matière de formation artistique et développement de carrière.
Participants : Virginie Andriamirado, Élise Atangana, Régine Cuzin, Clémentine Deliss, Marylin Douala Bell, Christine Eyene, Abdoulaye Konaté, Yacouba Konaté, Marion Louisgrand, Jean-Hubert Martin, Marylin Martin, Myriam Mihindou, Chéri Samba, Fatimah Tuggar, Ousseynou Wade, Dominique Zinkpé.
Photographie
L’expérience de terrain
Le témoignage de Bruno Boudjelal est fondé sur les d’ateliers qu’il a dirigé au Mali, au Burkina Faso, au Cameroun, au Gabon, etc. Bien que les conditions de réalisation diffèrent d’un pays à l’autre, son expérience garde une trame commune. Les ateliers ont lieu dans le cadre des Centres culturels français (CCF) et durent en général trois semaines. Boudjelal recrute des photographes amateurs et les accompagne dans la réalisation d’un projet ouvert, de la production à la restitution du travail accompli, c’est-à-dire en permettant aux photographes de sélectionner et voir exposées leurs photos. Les ateliers abordent différentes techniques et modes de présentation : supports numériques, montage, diaporama, murs d’images dans la rue. Ils sont réalisés avec les moyens disponibles sur place – par exemple, au Gabon les photographes ont collaboré avec un laboratoire local – et dépassent les contraintes matérielles – comme au Burkina Faso où, 300 tirages ont été exécutés en quatre jours et quatre nuits.
Les difficultés rencontrées sont d’ordre techniques : trouver un laboratoire, du matériel photographique, des films, etc. Mais la question fondamentale porte sur la pérennité des projets. L’engagement des structures organisatrices, lors de la présence de Boudjelal, n’est pas poursuivie après son départ. Ce qui pose la question des motivations et objectifs que l’on cherche réellement à atteindre au travers de ces ateliers. On entr’ouvre une porte qui se referme aussitôt après.
Par ailleurs, la photographie n’est pas toujours en adéquation avec la demande locale. Omar D. fait part du regret que les gouvernements n’encouragent pas cet art ; Bruno Boudjelal constate que le public est souvent inéduqué en matière de photographie artistique ; Membre du collectif Depth of Field, Uche James Iroha précise qu’au Nigeria, la photographie n’est pas encore reconnue comme forme d’art, et même, à certains égards, toujours perçue comme une forme d’espionnage. Avec ce que cela entraîne en matière de répression. L’absence de marché contraint ce dernier à se tourner vers la photographie commerciale. Malgré ces difficultés, une partie de la jeunesse nigériane aspire à devenir photographe. Pour Uche, prix Elan de l’AFD 2006, être artiste, c’est aussi avoir de fortes convictions et savoir ce que l’on cherche à accomplir à travers son travail.
La prestation de service comme alternative à l’absence de marché
En Égypte, a remarqué Nabil Boutros, il existe une très ancienne culture de l’image. Bien que de demeurent certains problèmes quant à la formation artistique, toutes les conditions sont réunies pour produire une photographie de qualité. Les photographes sont en nombre restreint mais bénéficient d’une reconnaissance nationale et internationale. Une galerie comme la Townhouse au Caire, dispose des moyens de présenter des expositions appréciées par un public qui reconnaît et achète cette photographie. Mais en l’absence de marché local, c’est vers l’international que se tourne le photographe africain.
Créer pour un marché occidental n’a jamais été la philosophie de Rui Assubuji. Au Mozambique, la possibilité de travail à destination d’un public national pour les photographes se limite à quelques commandes émanant d’ONG. D’autre part, lorsqu’un photographe est invité à un événement officiel, on lui demande de venir avec son appareil et de photographier sans échange de rémunération que de se joindre au cocktail. Ceci n’est évidemment pas viable pour un photographe.
C’est pour remédier à cela qu’Assubuji a co-fondé Fotofesta avec un groupe de photographes de l’Association Mozambicaine de Photographie. Née en 1981, l’association a été inactive pendant la guerre civile, excepté en matière de photographie documentaire à la demande d’agences de presse étrangères. Fotofesta fonctionne avec un budget d’environ 35 000 dollars. Elle est co-financée, entre autres, par des ONG, les Ambassades de France et de Suède, et bénéficie de divers sponsors. Parmi les objectifs de Fotofesta : se consolider financièrement afin de s’inscrire dans la durabilité et établir tout d’abord une relation avec un public mozambicain.
Au Mali, le Centre de Formation Photographique (Bamako) dirigé par Youssouf Sogodogo, a été créé avec le concours de l’institution suisse de coopération Pro Helvetas. Chaque année, six étudiants sont sélectionnés sur candidature et reçoivent une formation sur deux ans. En raison de l’absence de marché et, à terme, de l’incertitude du financement suisse le CFP s’est résolu à ajouter à sa fonction première la prestation de services. Le CFP est le tireur officiel des Rencontres de la Photographie Africaine de Bamako. Il couvre également les événements du CCF et en produit les brochures.
Participants : Rui Assubuji, Bruno Boudjelal, Nabil Boutros, Omar D., Uche James Iroha, Ananias Leki Dago, Youssouf Sogodogo, Ramon Tio Bellido
Design
Création, production et marché
De sa conception à sa consommation, l’objet africain est confronté à une série d’obstacles. La formation fait défaut. Le design est encore associé à la notion d’élite et tarde à s’adapter à – et être adopté par – un marché local. Enfin, lorsqu’un objet produit une forte demande, le rythme et la qualité de production ne suivent pas.
Pour Franck Houndégla, scénographe de l’exposition « Design Made in Africa », les projets porteurs concernent l’espace public (institutions, associations, gouvernements) ou la scénographie. En Afrique, le schéma occidental du designer comme concepteur-créateur n’existe pas. Lorsqu’un nouveau modèle est créé, il est très vite approprié par les artisans. Au point que, s’il veut influencer le marché et la production, le designer doit accepter de disparaître en tant que signature. En Afrique, le sens du design recouvre une autre réalité. Ceci permet d’en élargir la définition au lieu qu’elle soit restreinte à une conception occidentale.
Participants : Kossi Assou, Michel Bouisson, Cheick Diallo, Franck Houndégla
Mode
De l’industrie créative pour changer les mœurs
Pour Joël Andrianomearisoa, designer d’objets, scénographe et créateur de mode, le rapport entre l’artiste et le marché local demeure une question valide. L’artiste est souvent tenté de quitter son pays, au lieu de s’interroger sur ce qui pourrait être accompli sur place. Alphadi souligne que pour un créateur, il est difficile de produire lorsque sa vision ne correspond pas à l’attente du public. Le fondateur du FIMA (Festival international de la mode africaine), dont l’édition 2005 a enregistré la participation de 60 créateurs originaires de 54 pays, s’est heurté à la colère des islamistes opposés à l’idée d’un défilé de corps féminins souvent dénudés. Mais l’enjeu d’une telle manifestation est pourtant de taille. La mode est une industrie qui rapporte et dont les bénéfices pourraient profiter au Niger.
Le cheval de bataille d’Alphadi : un quota de mannequins noirs dans le monde de la mode, la professionnalisation du métier – notamment par la création d’une école de mode au Niger, et l’accès des stylistes africains à une visibilité internationale.
Participants : Joseph Adegbe Adebayo, Alphadi, Joël Andrianomearisoa.

///Article N° : 5807

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