« Il y a toujours dans l’œuvre d’un artiste une vérité qui est bonne à dire »

Entretien de Virginie Andriamirado Inès Tolentino

Paris, mars 2008
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Présenté dans le cadre de l’exposition Les Faiseuses (1) inaugurée à la galerie parisienne JM’arts à l’occasion de la journée de la femme (mars 2008), le travail d’Inès Tolentino, plasticienne originaire de St Domingue, est empreint d’une gravité qui ramène à l’inéluctable mais aussi d’une certaine légèreté.

La femme est omniprésente dans les œuvres présentées dans l’exposition. Est-elle plus généralement inscrite au cœur de votre œuvre ?
Johanna Augiac-Célénice, directrice de la galerie et moi-même avons bien sûr sélectionné les œuvres en fonction de la thématique des Faiseuses mais Johanna a fait appel à moi car elle a trouvé dans mon travail une préoccupation sur le féminin qui est assez récurrente, même si mon œuvre ne se limite pas à cette thématique.
Dans mes premières œuvres, les enfants étaient très présents. Certains critiques, dans une analyse un peu simpliste, y voyaient le désir de maternité alors que c’était un travail sur la mémoire, sur mon ex-regard d’enfant qui questionnait avant tout la société dominicaine et ne se situait pas du tout par rapport à mon désir d’enfant.
Mon travail est souvent associé au féminin, ce qui m’a été reproché par certains galeristes. Je ne savais pas comment le prendre. Au début, je me suis remise en cause, puis je me suis demandée pourquoi je devais me sentir agressée, déçue, d’être taxée d’un langage dit féminin. Je subissais un jugement d’homme. J’ai décidé de me laisser aller et les images sont revenues au galop. Je ne revendique pas une peinture féministe, je suis plutôt axée sur le féminin.
Vous vous emparez de toute une iconographie liée à la féminité, vous jouez de ces clichés mais n’est-ce pas pour mieux les déconstruire ?
Oui. Je le fais pour d’autres sujets : la consommation, l’environnement sur lesquels je travaille beaucoup. J’ai longtemps travaillé avec les logos, les signes de la rue. Je m’en empare, je les charge, je les surcharge. De même pour les clichés du féminin (rouges à lèvres, seins, talons aiguilles, cœur, papier peint, vernis à ongles, etc.), que je charge pour dénoncer tout ce qui concerne l’image de la femme et même une certaine éducation qui nous porte parfois préjudice.
L’œuvre intitulée Délivre moi montre une femme qui semble s’offrir dans un rapport de séduction, mais elle suggère que cette séduction nous est demandée, imposée par notre environnement socioculturel. Elle n’est pas celle que l’on voudrait même si nous avons le désir de séduire. Malgré nous, nous participons et donc entretenons aussi ces faits culturels.
Nous sommes dans ce paradoxe constant. Au fond, cette œuvre signifie que nous devons nous délivrer nous-même.
Dans cette œuvre semblent converger plusieurs conflits : le conflit intérieur de la femme mais aussi ceux auxquels elle est confrontée dans son environnement…
C’est tout à fait le sens de mon travail qui dénonce la violence imposée culturellement, la violence conjugale dans certains cas, mais aussi la violence au quotidien qui nous est imposée, dont on hérite et qui s’immisce en nous doucement. Je pense à la violence quotidienne qui peut même exister au sein de la maison. Elle ne relève pas de la maltraitance mais nous luttons contre elle tous les jours. Cette lutte nous est reprochée, parce qu’elle n’est pas tangible et nous fait passer pour des hystériques aux yeux de ceux qui ne voient pas où est le problème.
Le fil et l’aiguille sont très présents dans vos toiles sur lesquelles vous cousez un peu à la manière de Ghada Amer (1). Cette technique contribue t-elle à souligner l’idée de la violence « anecdotique » du quotidien qui la génère insidieusement ?
Il y a en effet quelque chose de piqué dans l’aiguille qui transperce mais en même temps apparaît aussi le temps de la patience. Comme celle d’une Pénélope qui fait et refait tous les jours le même ouvrage. Le travail de peinture c’est un travail de patience mais aussi de réflexion.
Quand à l’influence de Ghada Amer, je reconnais que j’aime beaucoup son travail mais je m’en détache pour ne pas tomber dans le mimétisme. Le travail du fil et de la couture est avant tout pour moi un moyen de parler de la femme avec des objets auxquels on l’identifie, sans pour autant ignorer le masculin qui est aussi très présent dans mon travail. L’œuvre intitulée Amour fatal est traversée par des portraits d’hommes, qui peuvent être associés à des photos d’identité, ou aux portraits de personnes recherchées par la police. Mais ils peuvent aussi renvoyer aux hommes que nous avons aimés. Plusieurs niveaux sont ainsi convoqués dans ce travail évocateur de la part de violence qui a pu exister dans les amours que nous avons eus, même s’ils ne se sont pas forcément soldés par une tragédie ou un assassinat. Au début, j’ai voulu l’intituler Latin lover mais je l’ai trouvé trop réductrice parce que même si j’ai pensé en premier lieu aux femmes victimes des hommes, ceux-ci peuvent aussi être victimes des femmes.
Vos toiles ne sont pas surchargées. Ce traitement épuré est-il une manière de dire l’essentiel avec peu, un peu sur le mode des haïkus japonais ?
Dire le plus en faisant moins, c’est un peu dans ce sens que je travaille. Il y a une époque où je voulais tellement dire les choses que mon message était un peu confus. J’avais tendance à surcharger mes toiles qui se sont épurées avec le temps. C’est l’avantage de la maturité !
Quand j’avais 17 ans, je suis tombée sur un dicton chinois qui disait : « pour dire la vérité, trempe la feuille de la vérité dans le miel ». Il y a un peu de ça dans mon travail où je n’aborde jamais les choses frontalement. J’introduis dans mes toiles des éléments divers qui, associés les uns aux autres, vont susciter une réaction. Ils fonctionnent un peu comme des rébus. Une œuvre contient toujours plusieurs discours mais une fois qu’elle est exposée, le discours appartient à celui qui la regarde.
Au risque parfois de susciter des interprétations allant à l’encontre du « message » véhiculé par l’œuvre…
L’installation intitulée Le sexe des anges qui met en scène des poupées multicolores suspendues au-dessus d’un jardin est à cet égard significative. Le terme des Faiseuses est porteur de connotations diverses. Il peut évoquer le travail de la couture, les enfants sans père mais aussi plus péjorativement les faiseuses d’histoire. C’est en réfléchissant sur ce terme que m’est venue l’expression « les faiseuses d’anges ».
Comment travailler ce thème sans la violence, sans l’agression au corps, sans le malheur ?
En tombant sur ces poupées de plastiques colorées ne représentant que des filles, j’ai eu envie de parler de l’avortement en l’abordant par rapport aux filles avortées à cause de leur sexe dans les pays comme l’Inde ou la Chine. J’ai suspendu ces filles comme des pendues, au-dessous d’une sorte d’Éden, un jardin idéal volontairement situé dans un discours un peu mièvre. L’idée originale partait donc de ce thème de l’avortement qui renvoyait aux faiseuses d’anges mais la plupart des gens y ont vu un travail lié à une certaine éducation que reçoivent les filles. Ce qui n’était pas mon propos initial. Mais pourquoi pas ?
Avec ces poupées qui ramènent à l’enfance, au jeu, à un certain kitsch derrière lesquelles il y a du tragique, ne cherchez-vous pas d’une certaine manière à brouiller les pistes en déclenchant des sentiments antagonistes chez la personne qui regarde ?
Je travaille en effet beaucoup sur l’idée des malentendus. Je les détourne, j’en révèle les idées grotesques tout en les plaçant au cœur de mon sujet.
Quant au côté kitsch, j’en suis consciente mais je me situe toujours à la limite du kitsch. Le plastique est omniprésent dans les marchés de St Domingue, comme dans d’autres pays de l’Amérique latine ou en Afrique. Ce qui est kitsch pour un occidental ne l’est pas pour nous. Chez nous, les nappes vichy ou fleuries appartiennent au populaire, au quotidien.
Toutes mes installations réalisées à partir d’objets en plastiques ou de bassines en métal, font appel à des matériaux que je voyais enfant. Je suis née dans un environnement protégé et ce qui était en plastique n’était pas chez moi. Mais j’étais très attirée par les couleurs, par les objets que je voyais sur les marchés et auxquels je n’avais pas accès. Enfant, j’ai très vite eu conscience de la finition sociale des objets qui, selon leur présence ou non dans les familles, révèle la situation sociale de ceux qui les utilisent.
Vous travaillez aussi sur les icônes que là encore vous détournez. Entourées de couronne de lierre, elles semblent à la fois magnifiées et emprisonnées…
Oui, je travaille avec des choses désuètes. J’ai souvent travaillé sur les intérieurs : l’intérieur de nos habitats mais aussi l’intérieur de mes pensées en essayant de me détacher de tout ce qui pouvait être fioritures. Mais en même temps il y a une volonté tendre de les magnifier. Quand je parle de patrimoine (dans les œuvres intitulées Patrimoine I, Patrimoine II, Patrimoine III), j’intègre l’ancienne esclave indienne arawak à laquelle je donne une place importante mais sans naïveté. Je récupère mais je ne suis pas dupe, même par rapport à mon propre discours.Parfois je dis : « ce qui me tuera c’est ma lucidité ».
J’utilise des sigles de copyright comme si je faisais moi-même des copyrights d’un discours. Tous sont finalement récupérés même les discours les plus avant-gardistes.
Est-ce que la transmission est quelque chose d’important pour vous ?
Énormément. Par rapport à l’identité culturelle déjà mais aussi en tant que parent qui a le devoir de transmettre l’idée de la citoyenneté à ses enfants. Du point de vue artistique, transmettre au public l’idée de la pérennité de l’œuvre est également important moi. J’ai peut-être un discours d’arrière-garde mais c’est un souci que j’ai. L’idée de ce qui va rester me préoccupe par rapport à ma propre création.
Comment s’inscrit votre travail par rapport au champ culturel de la République Dominicaine ?
Quand j’étais à St Domingue on trouvait mon travail très européen et en Europe on me dit que c’est un travail très lié à mes origines. J’ai donc toujours navigué entre ces eaux-là.
Mon travail est dominicain parce que je suis dominicaine, même si je faisais l’œuvre la plus « internationale » qui soit, répondant totalement aux exigences de l’art contemporain, elle serait quand même dominicaine parce que je suis dominicaine. À un moment donné je dessinais sur mes œuvres une banane AOC, qui était l’AOC dominicain, pour signifier l’identité dominicaine que l’on voulait me coller.
Mon œuvre est porteuse de ce que je suis. L’identité dominicaine est présente par un état d’esprit. L’humour et le fatalisme dominicains sont souvent présents dans mon travail.
Comment il est perçu dans votre pays ?
De mieux en mieux parce qu’il est plus épuré. À une époque, mon travail était trop riche d’influences et de ce que je voyais autour de moi. Plus je le clarifie, plus l’effet de miroir joue sur les gens. Ils s’identifient à l’œuvre par rapport à leur propre vécu. Je travaille souvent l’idée de mémoire liée à un vécu qui est très proche.
Je dirais que je travaille sur une « identité culturelle ménagère » qui se situe dans le langage quotidien plutôt que dans l’Histoire qui est là, mais en toile de fond, en anecdote.
J’utilise la mémoire individuelle pour parler de nous tous. Ma première exposition était intitulée 25 portraits pour un paysage qui étaient reliés au paysage social et historique dominicain. Ces vingt-cinq portraits d’enfants rappelaient au spectateur sa propre enfance, sa culture, son histoire individuelle et collective.
Dans quelles conditions travaillez-vous ?
Dans le chaos ! J’ai une vie de famille avec des enfants et toute l’organisation que cela implique. Les idées précèdent toujours heureusement le travail des mains et le travail d’atelier. Comme je n’ai pas de temps à perdre, j’organise les œuvres dans ma tête, éventuellement avec un carnet. Mais j’ai le sentiment de toujours courir derrière le temps. Cette recherche constante d’organisation se transcrit dans mon travail. Son côté ordonné, propre et épuré répond à un besoin de faire le vide par rapport à la course de tous les jours. Je travaille dans un chaos que j’essaye d’organiser.
Quand considérez-vous qu’une œuvre est terminée ?
Parfois, c’est quand elle est en totale adéquation avec l’idée que je m’en faisais. C’est celle qui se fait le plus vite. Dans d’autres cas, c’est quand je n’en peux plus. Je travaille souvent sur la répétition, sur l’utilisation d’éléments récurrents dans l’idée du martèlement, mais j’ai peur de la redondance qui n’est pas la même chose et qui risque de fausser le message. Je m’arrête quand la main est en accord avec l’esprit. L’artiste est à la fois introverti parce qu’il faut qu’il soit seul et en même temps extraverti parce qu’il a la prétention de vouloir montrer ses œuvres et qu’elles touchent les autres. Il y a toujours dans l’œuvre d’un artiste quelque chose qui doit être dit, comme une vérité qui serait bonne à dire.

1 Exposition Les Faiseuses, Galerie JM’Arts, 36 rue Quincompoix – 7504 Paris – tel : 01 44 54 02 02. Du 11 mars au 17 mai 2008. Ines Tolentino présente ses œuvres aux côtés de celles de l’artiste haïtienne Barbara Prézeau
2. Égyptienne installée aux États-Unis, Ghada Amer est une plasticienne phare de la création contemporaine internationale.
///Article N° : 7599

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Les images de l'article
"Le sexe des anges", Installation avec matériaux de récupération, 2008
"Tu brodes toujours", acrylique et fil sur toile, 130 x 97 cms, 2008
"Je broderai ton cœur dans le mien", acrylique et fil sur toile, 130 x 97 cms, 2008
Inès Tolentino




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