Passeurs d’Afrique dans le Lubéron

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Sous l’impulsion de la Fondation Jean-Paul Blachère dont l’objectif est de favoriser et de promouvoir les artistes contemporains du continent africain, le village de Joucas – niché près d’Apt au cœur de la vallée provençale du Lubéron – s’est transformé en atelier à ciel ouvert du 13 au 26 juin derniers. Là, 12 artistes dont 8 africains et 4 étudiantes des Beaux Arts de Montpellier ont chacun réalisé une œuvre exposée dans les ruelles du village.

Abritée sous une tente conçue avec des sacs de jute, une immense femme de fer surplombe la vallée. Sous ses jambes, un nid d’œufs éparpillés sur le sol recouvert de paille, semblent attendre l’éclosion. Nous sommes dans la Case de l’ensemencement réalisée par le sculpteur sénégalais Ndary Lô. A quelques mètres de là, de drôles de personnages de métaux et de bois forment un arc de cercle invitant les passants à les rejoindre dans la ronde qu’ils sont en train de former. C’est la grande famille – Deembayabâ en bambara – composée par Salif Diabagate, jeune artiste ivoirien. Commence alors la savoureuse découverte du village de Joucas dont le charme est sublimé, le temps d’un été, par la présence poétique de sculptures nées de la résidence de 12 artistes. Avec la coopération de Lucien Aubert, maire de la commune, des lieux publics et privés ont été mis à leur disposition, leur permettant de travailler in situ, s’imprégnant de l’espace qui leur a été attribué.
Initiée par la Fondation Jean-Paul Blachère – dont l’entreprise est leader européen de l’illumination urbaine – cette résidence s’inscrit dans un projet quinquennal doté d’un budget d’un million d’euros. L’objectif : œuvrer pour la diffusion et la promotion de l’art contemporain d’Afrique en organisant des workshops, dans le cadre d’échanges nord/sud répartis sur cinq saisons au fil desquelles, sculpture, photo, peinture, vidéo, installation et performance seront mises à l’honneur. La session 2004, consacrée à la sculpture, a débuté en mars dernier à Accra où des artistes de divers horizons se sont réunis dans l’atelier-résidence de l’artiste ghanéen Kofi Setordji. Une exposition des œuvres alors réalisées est également prévue à Joucas durant l’été.
Aux abords de la fontaine du village, se dresse l’Amazone de Joucas du camerounais Sumégné, conçue à partir d’un téléviseur, de bouteilles, de câbles et autres objets récupérés ça et là. « Les matériaux récupérés n’ont au départ aucune signification propre et prennent sens dans un ensemble » commente l’artiste qui s’est laissé pénétrer par son environnement au point de « sculpter pour la première fois des yeux bleus ». Le titre de sa sculpture lui a été soufflé par une fillette s’exclamant en le regardant travailler : « On dirait une amazone »! « Je travaillais dans l’idée de réaliser une guerrière africaine sans encore lui avoir donné de nom, j’ai trouvé que la coïncidence était terrible « , s’émerveille Sumégné.
Coïncidences pour les uns, « miracles » pour les autres, les sculptures de Joucas ont chacune leur petite histoire : sur les hauteurs du village est suspendue une petite terrasse où un couple de bois est assis sur un banc dans une sereine complicité. Tu vas bien ma chérie, oui pas mal et toi mon amour : on reconnaît dans ces deux figures, taillées dans des traverses de chemin de fer, la griffe de Niko, sculpteur franco-béninois, dont c’est le matériau de prédilection. Un passant s’attarde sur le couple, « c’est mon frère et ma belle sœur » (absents au moment de la résidence), explique-t-il. « Unis depuis 40 ans, ils sont les propriétaires de cette terrasse ». Des étoiles s’allument dans les yeux de Niko… Une ruelle plus loin, une sculpture de métal chromée du Nigérian Olu Amoda se joue des rayons du soleil. Elle a pour nom Ursula. Le même monsieur s’extasie : « la maison au coin de la rue appartient à une femme, (qu’Amoda n’a pas rencontré) qui porte le même prénom. C’est enthousiasmant ! » conclut-t-il avant de dévaler la pente à la rencontre d’autres histoires.
Si la plupart des artistes ont utilisé les matériaux locaux, certains comme Salif Diabagate avec son tapa (écorce d’arbre) ont apporté les leurs. Craignant de ne pas trouver sur place le bois « inspirant », Amahiguere Dolo est venu du Mali avec sa souche de bois. « Personne ne peut le choisir pour moi. Ce n’est même pas moi qui le cherche, c’est le bois qui vient à moi ». Assis sur un vieux tronc de mûrier, Dolo a fait surgir de son bois malien Nohon-Senoù évoquant la naissance de jumeaux, sacrés dans la cosmogonie de l’ethnie Dogon dont il est issu. C’est alors que sa sculpture à peine terminée, il s’est « senti interpellé » par son siège improvisé : « Le tronc était fermé, je me suis laissé guidé par la lecture des nœuds et des sillons dessinés dans le bois « . Il en est ressorti Adoouron-Monyh habité par l’esprit de l’eau.
Plus « engagées », les sculptures de l’ivoirien Jems Kokody, Dernier recours, Echos of Bagdad d’Olu Amoda et Bébé Dinka de la franco-sénégalaise Diagne Chanel. Présence insolite et monumentale de ce bébé de polystyrène trônant dans le jardin de Mira, grand-mère pleine de vie, devenue la  » maman  » de tous les artistes qui ont élu son jardin comme point de ralliement. Avant de rencontrer Diagne Chanel, Mira ne connaissait rien de la situation au Soudan. Sensibilisée par l’artiste avec laquelle elle a noué une belle complicité, elle a quotidiennement assisté à la réalisation de ce bébé, hommage aux enfants soudanais victimes des bombardements. « J’ai commencé à utiliser mon travail il y a une dizaine d’années  » précise Diagne,  » pour attirer l’attention sur le génocide du Soudan. C’est un acte un peu désespéré. Comme ce n’était pas suffisant, je suis entrée dans le militantisme. On parle un peu du Darfour, mais ça fait 50 ans qu’un génocide ravage le Soudan « .
Le Soudan, certains villageois reconnaissent ne pas savoir où le situer, jusqu’à l’arrivée des artistes. A Joucas,  » Le plaisir de l’échange des savoirs et du partage « , prôné par Jean-Paul Blachère se ressent dans la connivence – même temporaire – humaine et artistique qui s’est établie entre les artistes et leur premier public : les habitants du village. C’est d’ailleurs là que réside la plus belle réussite du projet qui a su mettre à contribution les joucassiens dont la plupart, malgré quelques réserves, se sont ralliés à la cause artistique. Là était bien l’objectif premier des responsables de la fondation. Créer une synergie entre les artistes et le public. L’énergie et l’enthousiasme communicatif de Gabrielle von Brokowski, présidente de la fondation Blachère et de Pierre Jacaud, conseiller artistique n’y sont pas étrangers, relayés par le critique d’art ivoirien Yacouba Konaté – également conseiller artistique de la fondation. Chaque soir avait lieu une rencontre entre les villageois et un artiste sur l’œuvre duquel il apportait un éclairage sensible et pertinent qui a autant touché le public que les artistes. Pour Ndary Lô, « C’était l’aspect le plus réussi de la résidence : les gens posaient des questions, des discussions s’instauraient, parfois passionnées. Le lendemain ils venaient nous voir et regardaient notre œuvre autrement ». Egalement réussie, l’interaction entre les artistes et notamment avec les Français qui ne connaissaient pas leurs « collègues » d’Afrique. Travaillant aux côtés d’Olu Amoda et de Jems Kokody, Alain Calvet a sculpté Les coureurs de la brousse de métal et de verre, directement inspirés par « l’ambiance africaine » qui régnait au village. Quant à Bernard Abril qui calligraphie merveilleusement l’espace avec de longues tiges de bambou, il projette déjà d’aller faire une résidence au Sénégal à la rencontre d’autres artistes. « Malgré la différence de culture, la barrière de la langue parfois, nous communiquons à travers notre art. Olu parle anglais et moi français, nous ne nous comprenons pas. Mais lorsque je regarde son travail je comprends ce qu’il fait. Les mots ne sont pas nécessaires ».
A la fin de l’exposition, les œuvres reviendront à la jeune fondation Jean-Paul Blachère qui a déjà une riche collection d’œuvre d’artistes contemporains d’Afrique, à telle enseigne qu’elle pourrait devenir une des plaques tournantes de la diffusion de l’art contemporain africain. Comme le stipule Pierre Jacaud « elle est différente car elle a été conçue non pour gérer mais pour acter ». C’est bien le cas à Joucas cet été où l’art est universel et les artistes sont rois.

Les Ateliers de Joucas, du 1er juillet au 31 août 2004, avec les œuvres d’Alain Calvet (Reillane), Bernard Abril (Biot), Diagne Chanel (France/Sénégal); Amahiguere Dolo (Mali), Francis Joseph Sumégné (Cameroun), Laurent Baude (Goult), Mieke Heybraud et Ulysse Plaud (Joucas), Ndary Lô (Sénégal), Niko (France/Bénin), Olu Amoda (Nigéria), Salif Diabagate (Côte d’Ivoire), Jems Kokoby (Côte d’Ivoire) et les étudiants de l’Ecole des Beaux Arts de Montpellier : Elina Ioannou, Marie-Hélène Haas, Emilie Ségnarbieux, Lauren Hombek.///Article N° : 3468

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Les images de l'article
Amahiguere Dolo © V.Andriamirado
Niko, détail de "Comment vas-tu ma chérie, pas mal et toi mon amour ?" © V.Andriamirado
Diagne Chanel "Bébé Dinka" © V.Andriamirado
Ndary Lo "La Case de l'ensemencement" © V.Andriamirado
Jams Kokoby © V.Andriamirado
Olu Amoda "Ursulla' © V.Andriamirado
Salif Diabagate "Deembayabâ" © V.Andriamirado
Salif Diabagate , détails de "Deembayabâ" © V.Andriamirado
Amahiguea Dolo "Nohon - Senou" © V.Andriamirado
Alain Calvet "Les Courreurs de la brousse" © V.Andriamirado




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