Les nouvelles identités du Dak’art 2002

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Lors de l’inauguration du Dak’art 2002, Marie-José Crespin, déléguée générale, a situé la mission de la Biennale comme « la promotion de la créativité de tout un continent débarrassée de tout folklore à l’encontre des demandes ». Elle a appelé à une véritable politique en faveur des œuvres d’art, qui commencerait par leur défiscalisation, l’attribution du 1 % obligatoire dans les constructions publiques, un musée d’art moderne qui remplace le vieux rêve de réouverture « musée dynamique » fermé en 1981… L’artiste, ce solitaire « que la réflexion et l’observation ont rendu visionnaire », doit être indépendant d’esprit tout en étant attaché à sa cité. Elle a rendu hommage au ministre de la Culture, Ahmadou Tidiane Wone, mais, évoquant les grands problèmes rencontrés, a précisé que la tutelle du ministère ne doit pas empêcher l’autonomie de la Biennale : subvention versée en dernière minute, blocages de toutes sortes…
Alors que le chef de la Délégation de l’Union européenne a souhaité une meilleure représentation de l’ensemble de l’Afrique dans les sélections, le ministre a appelé la Biennale à « démontrer sa vitalité en se passant de l’aide de l’Etat », précisant qu’il ne voyait pas d’a priori à ce que la Biennale vole de ses propres ailes « à condition qu’elle profite à tous les artistes et pas seulement à certains ». Il s’est ensuite déclaré prêt « à rêver d’une maison des Arts ». Ery Camara, l’un des commissaires, lui répondit qu’il préférerait un centre de documentation sur l’art contemporain africain à un musée.
Une inauguration en forme de colloque en somme, dans le style d’une Biennale peu ordinaire. O.B.

En 1966 Léopold Sédar Senghor créait le Festival des Arts Nègres. Héritière de ce dernier, la Biennale de Dakar fêtait cette année ses dix ans. Près de quarante ans d’écart entre les deux manifestations, un long travail de décolonisation jamais réellement abouti, les déchirements de la guerre froide, une ère dite post-coloniale qui s’étire sans rompre avec son passé, et pourtant, une question centrale qui reste la même : existe-t-il une spécificité africaine en art ? Dans les années d’indépendance, les revendications identitaires liées au mouvement de la négritude prônaient cette spécificité et la promotion de l’art comme véhicule d’une fierté à reconquérir. Aujourd’hui, la problématique semble dépassée, même si elle suscite encore des débats houleux.
Pour répondre au thème de « L’art contemporain africain et les nouvelles identités », la commissaire sénégalaise Ngone Fall invita trois artistes : Berry Bickle, artiste zimbabwéenne blanche, Amahiguere Dolo artiste dit dogon et Aimé Ntiakiyica né au Burundi et qui vit en Belgique depuis 39 ans. Y a-t-il un point commun entre ces trois artistes, et en quoi sont-ils africains ? Cela tient-il à la couleur de leur peau ? A leur lieu de résidence ? Leur lieu de naissance ? « Nous ne pouvons plus reconnaître un artiste africain car il n’existe plus » (1), écrit la commissaire. Lors du colloque organisé autour de cette question, la position de Ngone Fall ne fit pas l’unanimité, et pourtant… Le temps des revendications identitaires essentialistes est révolu et doit être combattu. Il n’y a pas d’essence africaine, ni de race culturelle. « L’Afrique n’est pas un pays » (2), et pour Ery Camara, commissaire indépendant sénégalais résidant au Mexique, « il ne faut pas se limiter à une frontière géographique ou géo-politique. La frontière, c’est mon imagination » (3).
Que ce soit au niveau des matériaux utilisés, des dispositifs adoptés ou des thèmes traités, les artistes ont la liberté du choix face à l’enfermement identitaire. Moataz Nasr choisit la vidéo. Fidèle à sa démarche d’invitation à participation à la fois du public qui perçoit l’oeuvre et de ceux qui l’entourent lorsqu’il la réalise, il sillonna l’Egypte pour mener à bout son projet. Les pieds dans l’eau, le visiteur observe dans la pénombre le reflet d’un visage sur l’eau. Déformé, parfois difforme, le visage nous fixe puis disparaît sous un pied, le pas de quelqu’un qui passe. Un autre visage se penche, nous observe, se transforme, et toujours ce pied qui vient tout effacer. Métaphore de la situation de surpeuplement du Caire ? Evocation des rapports de force internationaux et individuels ? L’oeuvre évoque avec poésie et subtilité la violence des relations humaines.
Fatma Chaarfi, qui avait reçu le premier prix à la dernière biennale, a misé sur l’interaction avec le public le jour de l’ouverture. Concevant l’exposition comme le lieu unique de l’échange, elle a voulu suspendre le temps lors de la cérémonie officielle en offrant de petites médailles transparentes contenant un morceau de coton au travers duquel apparaissait une tache rouge. Intrigante et difficile à ouvrir, la médaille fait écho au cérémoniel tout en le détournant par l’arrêt qu’elle impose. On ouvre, on défait le coton craignant un peu de découvrir ce qu’il contient et la tache rouge s’avère n’être qu’une petite boule de papier qui, lorsqu’on la déplie, prend la forme d’un coeur. L’oeuvre en elle-même en est recouverte. Il s’agit d’une série de photographies d’un petit personnage noir en papier de soie, « une créature à la fois archaïque et moderne à caractère universel » (4). Abstraite ou reconnaissable, la figure emplit l’espace et le sature. Les formes grouillent, dansent, provoquent angoisse et fascination, tout en contrastant avec la violence des taches rouge sang.
Les deux artistes exposaient au CICES, lieu consacré à l’exposition officielle. On y retrouvait aussi Ndary Lo qui reçut cette année le premier prix pour « La longue marche du changement ». Jouant avec l’espace qui lui était consacré, l’artiste a percé un mur derrière lequel il a disposé ses personnages « en marche », maigres figures de métal sans visage qui se dirigent le long d’un fil de néon bleu vers la porte de l’espoir, du changement ? A leur pieds s’amoncellent des rebus de tongues, cadavres d’une société qui rappellent les têtes coupées d’une autre de ses oeuvres : celle que l’on avait pu voir au musée Dapper à Paris, mais aussi en « off » de la Biennale, au Studio Eberis. Agenouillée, cambrée par le poids de son ventre, une femme acéphale porte une multitude de têtes de poupées roses, grimaçantes et sales. Le contraste entre la beauté de l’espoir contenu dans la vision de cette femme enceinte et la multitude des déchets qu’elle porte en son sein ne peut que troubler. Vidéo, photographies, sculptures de métal… Les matériaux sont divers, de même que les thèmes évoqués, mais tous les artistes semblent avoir pourtant un point en commun : cette capacité à se nourrir d’un contexte et à en matérialiser un regard. Pour Ery Camara, l’artiste, d’où qu’il vienne, est l’ethnologue de sa société.
Safaa Erruas (marocaine) puise dans le répertoire familier de l’atelier de couture de sa mère : perles, fils, gazes, aiguilles… Autant d’éléments qui ont bercé son enfance et qui acquièrent sur le canvas une expressivité à la fois précieuse et violente. La minutie avec laquelle sont disposés chacun des éléments sur la toile devient cruelle lorsqu’on s’aperçoit que le tout peut évoquer la cicatrice, la blessure. Une douleur fragile.
Kan Si a lui aussi choisi la toile. Ses personnages qui semblent prier se dédoublent, tantôt blancs, tantôt noirs ; colorés pour ceux exposés dans la crypte de la cathédrale. Car voir l’ensemble des oeuvres exposées dans la biennale, que ce soit dans le « in », ou dans le « off » relève véritablement du marathon. A chaque recoin se niche une oeuvre : sur les murs, hors les murs, dans les galeries comme dans la rue. Dominique Zinkpè exposait par exemple au CICES et organisa une performance dans la ville : le bal des taxis « Wallaï ! », sorte de représentation satirique des différents types africains : le taxi sénégalais, mauritanien, etc. S’échappant du cadre institutionnel de l’exposition traditionnelle, l’artiste a su ainsi toucher, interloquer et amuser des passants qui n’auraient pas forcément pris les sentiers des lieux officiels de l’art (cf les pages expositions de www.africultures.com).
Peu de Dakarois s’intéressent en effet à l’art faute d’infrastructure et de politique de sensibilisation. Chaque biennale est l’occasion de réitérer les demandes d’investissements du gouvernement dans ce domaine pour que la manifestation ne soit pas un moment ponctuel de l’histoire de la ville : développements des écoles d’art, création d’un musée pour l’art contemporain, d’une revue culturelle… Autant d’exigences formulées le temps de Dak’art, mais sont-elles entendues ? Diadji Diop exposait à la fois à la galerie Atiss d’Aïssa Djonne et à Paris dans le cadre de l’exposition « L’art c’est secondaire ». Le titre de cette dernière peut faire sourire lorsqu’il est énoncé en France, mais prend un tout autre sens en Afrique. Chez Aïssa Djonne, l’artiste exposait la sculpture d’une femme suspendue. Jeu avec les données traditionnelles de visibilité d’une sculpture, grâce de la pose et beauté du rendu. La pièce invite à tourner autour d’elle, à lever les yeux et rompre avec la passivité contemplative souvent adoptée pour appréhender les oeuvres d’art. Plus au sud de la ville, proche de l’embarcadère se tenait le salon du design africain. Cheick Diallo (malien) élabora tout un service de couverts en jouant sur les pleins et les vides, la courbe et la pointe, animant ainsi les ustensiles d’une vie inhabituelle. La forme du plat rappelle celle de l’insecte et relève d’un design fin et raffiné. A noter également la série de sièges bas créés par Kossi Assou. S’inspirant de la forme de la calebasse, l’artiste a réalisé un système étonnant de petits sièges emboîtables pour les repas au sol.
Avec plus de cent expositions « off », quatre espaces d’exposition officiels, des colloques organisés dans le cadre de la manifestation et à l’université, Dak’art est le grand rendez-vous des arts plastiques en Afrique. Même si des voix s’élèvent pour qu’elle accueille également des artistes non africains, elle reste un lieu privilégié de rencontres entre professionnels, artistes et amateurs, une précieuse plate-forme de dialogue inter-africain et international.

1. Extrait du catalogue.
2. Ngone Fall, extrait du catalogue.
3.Voir l’entretien avec Ery Camara dans ce numéro.
4. Extrait de Suisse du Sud, Fatma Charfi, non daté.
///Article N° : 2412

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Les images de l'article
Installation de Ndary Lo, "La longue marche du changement", 2000-2001 © M.M
Sculpture de Diadji Diop, "Sans titre", 1999 © M.M.




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