De la Foire du Livre en général et de Chenjerai Hove en particulier

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Nous sommes arrivés de Paris ce 3 août 2001, pour assister à la Zibf (Zimbabwe International Book Fair). Première surprise de taille pour un pays quelque peu boudé par les touristes et par la communauté internationale à cause de la crise politique récente, nous trouvons un aéroport flambant neuf à Harare. Le chauffeur de la navette, sur le parcours qui mène à l’hôtel, nous fait un tableau succinct de la situation locale et nous entretient surtout du désir de changement exprimé par toutes les couches sociales. Il pointe du doigt, tout en la dédramatisant à notre égard, la violence qui peut régner dans les rues de la capitale. On apprendra quelques minutes plus tard que Peter Ripken, l’actif défenseur des littératures africaines, asiatiques et latino-américaines en Allemagne, a été agressé la veille au soir par deux jeunes gens qui voulaient le détrousser – il s’en sort avec un œil au beurre noir et ne perd que son téléphone portable. Le chauffeur revient sur la situation politique, objet de toutes les discussions à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Vingt-deux ans, c’est trop. Le vieux doit partir. Il a fait beaucoup de choses par le passé mais on ne peut pas continuer à imposer aux gens de manger toujours des légumes alors qu’on peut vouloir goûter aussi du bœuf, du poisson et du porc, poursuit-il.
L’aéroport tout neuf, ouvert seulement depuis avril, n’est pas encore utilisé à la mesure de ses capacités. Est-ce un signe factice ou cache-misère pour un pays par ailleurs passablement déboussolé ? On débarque à l’hôtel Crowne Palace Monomotapa, le second du pays et l’on note aussitôt – seconde surprise – que le dollar US s’échange à 65 $ locaux alors qu’à deux rues près, au marché noir, il est côté à plus de 220. Ainsi va la vie. A vue d’œil, et même si la situation sociale est on ne peut plus critique, le niveau de vie ne semble rien à voir avec celui des nations africaines que j’ai eu à visiter, de la Somalie au Sénégal, du Bénin au Rwanda. Il est bien supérieur, j’entends. Le Zimbabwe, c’était une colonie de peuplement, inlâchable pour les colons anglais bercés par le rêve de Cecil Rhodes, l’entrepreneur « bâtisseur » des deux colonies africaines qui portaient son nom. Mais qui dit bâtisseur ou fondateur dit forcément éradicateur. Les chefs shona et ndebele qui s’étaient opposés à sa conquête furent pendus haut et court. Le plus barbarement du monde.
Mais revenons à la Foire du livre. Les sessions intitulées Indaba (quelque chose comme « palabres » en shona, la première langue du pays) donnent parfois lieu à une véritable plate-formes de discussion, surtout par le jeu de questions et de réponses avec le public. Un public dense et sérieux suit avidement les communications pas toujours très ajustées avant de s’emparer de la parole et de bifurquer. Ce qui est notable, c’est l’art de la fugue et de la bifurcation.
Les rumeurs les plus folles ont circulé sur cette Foire, rumeurs facilitées par le délitement du pays et entretenues par la presse étrangère disent certains observateurs à Harare. On a évoqué son annulation, puis le boycott de tel ou tel groupe, le déménagement de la Foire dans la seconde ville du pays, à Bulawayo… Mais où sont passés les vets (les vétérans de la guerre de libération, manipulés par la pouvoir en guerre contre les grands exploitants agricoles d’origine britannique) censés menacés les intervenants et les participants à la Foire au prétexte qu’un débat sur la littérature produite par les gays était inscrit au programme ? Le problème récurrent dans ce genre de foire ou festival artistique est de savoir s’il est possible de constituer une plate-forme démocratique bien avant que le pays ne devienne une démocratie. Justement à propos de démocratie, Stanley Nyamfukudza, un romancier et journaliste de la place, m’indique qu’il n’y a pas à proprement parler de censure sur les livres au Zimbabwe, il arrive que le bureau de la censure manifeste sa vigilance une fois l’ouvrage publié. C’est déjà arrivé trois ou quatre fois, me précise-t-il.
Les organisateurs de la ZIBF se sont démenés pour attirer les visiteurs venus de l’étranger pour pallier le déficit d’image qui touche actuellement le Zimbabwe. Et le résultat final est des plus mitigés. On ne note pas la présence des grands ténors de la littérature anglophone africaine, à l’exception du très recherché Njabulo Ndebele venu ouvrir la session sur les 100 African Best Books (une opération qui se déroule sur plusieurs années et qui a été inaugurée l’année dernière par le professeur Ali Mazrui) avant de s’éclipser car il a fort à faire depuis la fin de l’apartheid et pas seulement à cause de ses fonctions de recteur d’université. Les écrivains zimbabwéens se signalent par leur discrétion. Chenjerai Hove passe en coup de vent, tout comme Shimmer Chinodya ou Charles Mungoshi. On cherche en vain des signaux pour comprendre comment cette foire très courue par les écrivains et intellectuels est tombée si bas ces dernières années – et la situation politique du pays n’explique pas tout.
Le Sénégal est le pays invité de la foire, c’est pourquoi la délégation sénégalaise forte d’une bonne dizaine d’auteurs s’emploie à tenir son rang en assistant aux débats et en y prenant la parole le plus souvent. Il faut dire qu’elle compose l’essentiel du groupe francophone avec quelques autres écrivains comme Kourouma, Fatou Keita, Monique Ilboudo, Kossi Efoui, Marie-Léontine Tsibinda, Florent Coua-Zotti ou votre humble serviteur. Depuis sa création en 1984 c’est la première que cette foire s’intéresse à des écrivains de l’aire francophone. C’est dire qu’il y a des murs de Berlin entre les différentes aires culturelles du continent africain. Des murs à abattre vous diront d’aucuns mais en attendant…
Il ne viendra à personne de nier que le succès de cette édition, plus que toutes les autres, sera interprété comme une victoire pour les dirigeants du pays. Le nombre des exposants est passé de 317 l’année dernière à 260, selon le directeur exécutif du ZIBF, Moses Samkange, cité par le Daily News (7/8/2001). C’est comme l’histoire de la bouteille à moitié pleine ou à moitié vide, il se félicite tout de même de ce demi-succès.
Le sujet tourne toujours autour des inimitiés politiques entre le Zimbabwe et la Grande-Bretagne. Un éditorialiste du Daily Mail de Londres a récemment comparé le régime de Mugabe à celui d’Hitler, et les spoliations des Juifs à l’expropriation des fermiers et autres entrepreneurs blancs zimbabwéens. Cependant, il y a des fermiers qui exploitent des « commercial farms » plus étendues que le Royaume de Belgique. Comment ne pas comprendre la violence politique à l’oeuvre dans la région et dont la question des terres n’est que l’aspect le plus apparent, le plus immédiatement lisible pour un œil étranger ?
J’ai passé ma dernière journée en compagnie de Chenjerai Hove, le romancier maintes fois menacé de mort par les vétérans zimbabwéens pour ses prises de positions politiques. Nous sommes restés chez lui, à la Casa comme il dit, entouré des siens, lui en patriarche attentif et disponible, moi en visiteur comblé. La veille, lors d’un dîner offert par l’ambassadrice de Belgique, j’avais remarqué comme tout le monde l’aversion ancienne, forte et réciproque entre Chenjerai Hove et Moses Samkange, le directeur de la ZIBF qui se trouve être aussi un neveu du président Mugabe. Le second s’étonnait que le premier soit tout simplement encore en vie après tout ce qu’il a dit et écrit sur son pays. Le premier le traitait tout bonnement d’individu sans intérêt, lui rappelant le rôle fondateur des écrivains dans une Foire qu’il gère si mal à présent. Il n’y avait pas de discussion possible entre les compatriotes. Il n’y avait que haine, que mépris. A la Casa, Chenjerai m’avait montré une photo où il serre la main de Mugabe, mais c’était en 1984, sur le stand des écrivains zimbabwéens. Il gardait cette photo avec un mélange d’ironie et d’intérêt rétrospectif. Il faut dire aussi qu’à l’époque le camarade Robert Gabriel Mugabe n’était pas encore le chef indésirable pour la communauté internationale et surtout occidentale, rejeté par les siens, mendiant les égards de ladite communauté, tout étonné qu’un Khadaffi lui tend la perche dans la guerre d’usure qu’il a entamé contre les grands fermiers blancs qui possèdent la quasi-totalité des terres du pays.
Dans l’une des dernières sessions de l’Indaba, la plus attendue peut-être, Chenjerai Hove a fait montre d’un calme et d’une dignité peu commune en dissertant sur le thème sensible de la censure. D’une voix posée et bien audible, il a parlé de la violence comme d’une denrée peu chère. Non sans ironie, il a martelé que la difficulté en pareil cas, ce n’est pas le problème de la liberté d’expression mais bien de la liberté tout court, une fois qu’on a le parti de s’exprimer (the point is not the freedom of expression but the freedom after expression). D’aucuns ont pensé comme moi qu’il ne pouvait pas ne pas se référer à son cas personnel, à ses menaces permanentes, à ses tracas qui durent depuis des années, à son bref exil en Allemagne (où il a reçu un prix pour son combat) pendant trois mois juste avant cette foire du livre et de l’exil plus long qu’il s’apprête à vivre. C’est un secret de polichinelle que l’auteur va bénéficier d’une résidence offerte par le Parlement International des Ecrivains en France, à Rambouillet, dans la banlieue parisienne. Il est aussi vrai que les chancelleries occidentales à Harare suivent de près son cas personnel, du moins c’est l’impression qu’elles donnent. Ce qui n’enlève en rien le courage et la persévérance du romancier. De cette épreuve, il n’en sort que plus grand.

///Article N° : 1863

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