De l’importance de la restauration des archives audiovisuelles

Entretien d'Olivier Barlet avec Tiziana Manfredi et Marco Lena

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Tiziana Manfredi et Marco Lena travaillent activement à la classification et la restauration des archives audiovisuelles et cinématographiques sénégalaises, en liaison avec la Direction du cinéma sénégalais.

Olivier Barlet : Vous avez deux activités conjointes et parallèles. Comment en êtes-vous arrivés là, et de quoi s’agit-il ?

Tiziana Manfredi : Personnellement, je suis arrivée au Sénégal en 2003. Je suis artiste vidéaste et ai écrit un mémoire sur le rôle de lart dans les cultes traditionnels comme pont entre le monde visible et invisible. Cela avait donc à voir avec mes recherches. Pour mieux connaître le territoire, je me suis installée fin 2010. Puis on a commencé à collaborer avec Marco sur des reportages documentaires.

Ce type de contacts dans le domaine de lart contemporain, du théâtre et de la danse, nous a menés aux archives : on est entrés dans lancien bâtiment du ministère pour demander un permis de tournage. On a vu la pièce où les bobines étaient stockées et on nous a dit que depuis longtemps, ils cherchaient des partenaires pour numériser ces archives et les valoriser. Le temps a passé. Marco est parti à Rome pour se former dans la restauration des films. Finalement, en 2017, on a réfléchi avec lancien Directeur du cinéma, Hugues Diaz, sur les besoins et une stratégie possible. Nous avons commencé par dépoussiérer les bobines. Lurgence était de les déplacer dans une pièce climatisée et sécurisée.

Olivier Barlet : Le fait que votre démarche ne venait pas de Sénégalais n’a pas posé de problème à Hugues Diaz ?

Tiziana Manfredi : Non, aucun problème parce qu’on était là depuis longtemps. Cela faisait deux ans qu’on en discutait. Il nous connaît, et connaît notre travail. Nous avons échangé sur une vision à long terme. Ces archives, c’est l’Histoire du Sénégal. Ces cinés-journaux n’ont été vus qu’une seule fois : comme le dit Marco, c’est la préhistoire, les débuts du cinéma sénégalais.

Olivier Barlet : Paulin Soumanou Vieyra, réalisateur dAfrique-sur-Seine, un des premiers films d’Afrique noire, était chargé des actualités, ce qui donne une dimension cinématographique à la démarche.

Marco Lena : Tout-à-fait. A la base, je suis un historien mais j’ai commencé à travailler comme opérateur vidéo. La première fois que je suis venu en Afrique, cétait en 2003, au Ghana. Après, jai rencontré Tiziana et on a commencé à travailler ensemble au Sénégal, où on a réalisé un documentaire sur les cars rapides. Puis nous avons été correspondants pour différentes chaînes de télé françaises. Quand nous sommes tombés par hasard sur ce fond darchives, en tant quhistorien, lidée d’une archive en train de disparaître me faisait un peu mal, et donc jai décidé de partir à Rome pour me former dans la restauration. Jai eu la chance ensuite de travailler à la cinémathèque de Toulouse puis au Centre Cinématographique Marocain, pour numériser un stock d’actualités marocaines. Cela me permettait d’imaginer ce que ce fond pouvait contenir, une sorte darchéologie visuelle du Sénégal indépendant. De plus, avec Paulin Soumanou Vieyra, les actualités sénégalaises étaient un peu comme une salle de musculation pour les cinéastes ! Il a formé Baïdy Sow, qui a été chef opérateur sur les films d’Ababacar Samb Makharam. Le cadreur des actualités était Georges Caristan, qui avait participé à Afrique-sur-Seine. Sembène Ousmane, bien que n’ayant jamais travaillé aux Actualités sénégalaises, lui qui n’était pas en bon rapport avec Senghor, pouvait utiliser le matériel. Au Mali, Souleymane Cissé était lui aussi cadreur des actualités maliennes, et au Cameroun, Jean-Paul Ngassa a travaillé aux Actualités camerounaises et co-réalisé avec Philippe Brunet le premier film camerounais, Aventure en France, en 1962. C’est une histoire commune ! Mahama Johnson Traoré avait son bureau aux Actualités sénégalaises… Comme le disait William Ousmane Mbaye : « On veut faire du cinéma ? On va où il s’en fait et on commence à travailler ! » On découvrait ainsi une autre face du cinéma et on a retrouvé plein de documents…

Olivier Barlet : Les Actualités avaient donc un rôle dincubateur.

Marco Lena : Un incubateur, voilà ! Et donc on sest passionnés sur cette histoire, surtout sur le contenu, du fait de la responsabilité du cinéma envers lAfrique dans la fixation des stéréotypes coloniaux. Le cinéma qui est né était un cinéma militant dans sa volonté de déconstruire ces clichés. Quant aux Actualités Sénégalaises, elles se concentrent sur ce qui se passe au Sénégal. On y voit les visages des hommes politiques africains que le monde entier ignore. D’où la nécessité de remettre en circulation ces images.

Olivier Barlet : Cela constitue des archives dans lesquelles peuvent puiser les cinéastes actuels.

Tiziana Manfredi : Tout à fait. On connaît par exemple le besoin de ce type d’images pour un travail comme celui de William Ousmane Mbaye. Dans son film Xalima la plume, on retrouve Seydina Insa Wade, présent dans une série de photos que nous avons montrées pendant l’exposition du mois de juin 2021 « Li bët mënul woon gis, L’image manquante » au musée de l’IFAN. J’ai été émue de voir lors de la masterclass au festival Dakar court tenue par William Mbaye ce que dit Seydina Insa Wade sur la narration de lhomme blanc, qui raconte lAfrique parce quil la apprise dans les livres en Europe.

Il est fondamental de restituer de la matière historique sur le continent, avec la question de savoir, face à la surabondance des images, quel type de documents nous remettons en circulation. Que laissons-nous aux générations qui vont suivre ? Va-t-on encore renforcer les stéréotypes ? Comment sortir de ce qui s’est figé ?

Olivier Barlet : L’exemple tunisien est intéressant, avec la mise en place d’archives organisées, cataloguées, alors qu’ils partent de loin, les pellicules ayant largement subi les assauts du temps. Dans quel état sont les archives sénégalaises ?

Marco Lena : Sur un fond original de 6000 bobines, on a réussi à en sauver 250. Les autres étaient trop abîmées par le syndrome du vinaigre.

Olivier Barlet : Donc, pas grand-chose à récupérer ?

Marco Lena : Très peu. Et comme cest le syndrome de vinaigre, on ne peut pas les stocker dans la même pièce. La très grande majorité des bobines étaient cristallisées et inutilisables, ou bien la gélatine partait en poudre. Il était donc impossible d’intervenir sur ces bobines. La direction du cinéma avait fait un premier tri en 2012, et déplacé les bobines à un autre étage. Notre intervention fin 2019 était sur ce qui était plus ou moins sauvable. Mais même sur ce fonds-là, il nous a encore fallu abandonner certaines bobines pour ne pas les laisser contaminer le reste.

Olivier Barlet : Le travail de restauration, cest techniquement assez complexe.

Marco Lena : À ce moment-là en fait, nous ne faisions pas encore de la restauration. Nous avons juste récupéré ces images, et les avons étudiées avec une table visionneuse pliable que javais construite en Italie en bois, de façon à savoir ce que comportent les archives et les cataloguer. Les archives ne comportent pas seulement les bobines mais aussi des documents en papier comme les scripts de Les Actualités Sénégalaises, des scénarios, des correspondances, des registres. Cela nous aide à savoir comment ont fonctionné les Actualités mais ce qui a été perdu. Nous avons aussi récupéré les archives photographiques des services dinformation : les deux services audiovisuel et photographique travaillaient en binôme, si bien que si une bobine nous manque, on a le reportage photographique.

Olivier Barlet : Avez-vous retrouvé trace des travaux de Sembène ?

Marco Lena : Oui, ce sont de pépites cinématographiques : Sembène Ousmane est présent dans Les Actualités Sénégalaises jusquà Ceddo. Ensuite, il disparaît en raison de ses problèmes avec Senghor. La force de ce projet depuis le début, c’est de faire en sorte que les bobines restent ici. C’est délicat car les machines manquent. C’est grâce à la Cinémathèque de Toulouse, où jai travaillé, que nous avons pu numériser quatre bobines et montrer ces images.

Olivier Barlet : Avec quelle valorisation ?

Marco Lena : Lidée était dabord de créer lintérêt en numérisant ces quatre bobines : elles permettent de comprendre l’importance du cinéma dans les années 60. L’image parle d’elle-même. Il y a ainsi une carte postale du Sénégal une semaine avant le Festival Mondial des Arts Nègres, qui permet de percevoir comment le Sénégal se présentait au monde. Un documentaire de Blaise Senghor sur le Grand Magal de Touba, réalisé en 1962, et qui a obtenu l’ours dargent à la Berlinale. On a retrouvé aussi ici au Sénégal un reportage sur une rencontre de lUAM (Union Africaine et Malgache) en 62, tournée en Centrafrique, mais en collaboration avec les services dinformation camerounais, où l’on voit les premiers présidents africains. Et puis le premier film de Tidiane Aw, Réalité, un des premiers films ethnographiques tourné par un Sénégalais.

Olivier Barlet : Il est effectivement important pour les cinéastes d’avoir accès à de tels documents pour voir l’évolution des rituels, par exemple lorsque Joe Gaye Ramaka travaille sur le ndoep.

Marco Lena : Cela correspond à un moment de réappropriation de sa culture qui n’est plus vue comme un folklore ou des superstitions.

Les actualités sénégalaises sont retrouvées, novembre 2019

Tiziana Manfredi : Je voulais rebondir un moment sur la question de la restauration. Nous n’avons pas encore les machines nécessaires et les logiciels adaptés mais cela reste une partie importante du projet. Il nous faut faire de la formation pour que ces nouvelles compétences soient disponibles et qu’un laboratoire puisse fonctionner. Cest pourquoi nous avons avancée en parallèle avec la mise en valeur des objets : cela permet de mobiliser lintérêt du public et des autorités, pour qu’elles mettent en place un plan réunissant toutes les archives, donc pas seulement celles du siège de la Direction du cinéma mais aussi les archives nationales qui ont les mêmes besoins, celles de lIFAN aussi. Cela prend du temps mais l’exposition des photos et les films restaurés ont contribuer à faire émerger cet intérêt. Un réseau a été mis en place autour de ce projet, avec des cinémathèques étrangères, en connexion avec les autres cinémathèques dAfrique de lOuest.

Olivier Barlet : Ce qui pose bien sûr la question du financement, aussi bien de votre travail que de ce travail de restauration.

Tiziana Manfredi : Ce travail devient organique, partie intégrante des activités du ministère de la Culture. Il y a des perspectives d’aide de la part de la Cinémathèque de Bologne, qui suit le projet depuis le début, mais aussi de la Cinémathèque de Toulouse, ainsi que de lInstitut national de l’Audiovisuel (INA) via l’Agence française de développement (AFD). Vont bientôt démarrer des formations techniques pour que les gens puissent apprendre à manipuler ce type de matériel. Nous voudrions aussi avancer sur la valorisation, montrer au fur et à mesure les avancées. Il était prévu que lexposition soit itinérante. Elle comporte des tirages photo grands formats, de léquipement technique récupéré et nettoyé, une table de montage, etc. Les musées peuvent accueillir une telle exposition.

Olivier Barlet : Cela conviendrait au Musée des Cultures Noires ?

Tiziana Manfredi : Oui, tout à fait, mais ce n’est pas nous qui décidons. On rencontre des gens intéressés comme des historiens à loccasion dune rencontre au Musée de Quai Branly, qui sont en train de cartographier les archives sur le Festival des Arts Nègres. Cinéastes et chercheurs ont besoin de la restauration de ces archives.

Olivier Barlet : Cela fait longtemps quon parle des archives. Un colloque à Cannes avait posé la question. Noureddine Saïl avait insisté sur l’accès des pays du Sud alors que cela reste très cher quand on s’adresse à l’INA. Un fond de solidarité prioritaire (FSP) du ministère des Affaires Étrangères était dédié aux archives. Un gros budget qui avait été dispersé entre tous les pays, à gérer sur place par les Centres Culturels Français qui ne savaient par où commencer vu lénormité du problème. Avez-vous des rapports avec dautres pays que le Sénégal ?

Marco Lena : Au Fespaco, nous avons pris contact avec la Cinémathèque Africaine, et nous avons participé à une rencontre de trois jours coorganisée par la Cinémathèque africaine du Fespaco, le CNC et la FIAF avec des archivistes et directeurs de cinémathèques africains. Un réseau entre les cinémathèques africaines est envisagé. Je pense que cest vital, fondamental, surtout aussi avec les archives privées qui ne sont pas toujours engagées dans la sauvegarde. La saison des pluies amène une grande humidité, il faudrait travailler sur lurgence de former des techniciens. Des pellicules se perdent, certaines archives sont vendues à létranger, un plan daction est nécessaire. Le syndrome du vinaigre fait son travail. Il y a urgence. Mais déjà, il y a une prise de conscience.

Olivier Barlet: Est-ce que les directions des cinématographies nationales prennent les choses en mains ?

Marco Lena : Leurs responsables commencent à parler entre eux et assumer quil y a un problème. Bien sûr, il faut une volonté politique mais face à la demande dimages des réalisateurs et des chercheurs, ils prennent conscience du besoin.

Olivier Barlet : Quelle est la perspective technique face à l’obsolescence prévue des supports DVD ou des disques durs, dont la durée de vie est nettement inférieure à la pellicule ?

Tiziana Manfredi : Durant les trois jours datelier au Fespaco, la question des types de stockage et de conservation des fichiers numériques a été évoquée. Lidéal serait de retirer tous les films sur pellicule synthétique, mais cest utopique ! On peut imaginer avoir plusieurs copies stockées en plusieurs endroits en format numérique, et de toute façon conserver lanalogique le plus de temps possible.

Olivier Barlet : La Fédération internationale des archives du film (FIAF) prend-elle en compte les spécificités africaines ?

Tiziana Manfredi : Apparemment oui, parce que cet atelier était justement organisé pour écouter les besoins des cinémathèques africaines. Des formations sont prévues à partir des besoins évoqués. Un intéressant rapport a été rédigé. Il y a un réel intérêt et une compréhension du contexte.

Etat de certaines pellicules des actualité sénégalaises, novembre 2019

Marco Lena : Depuis des années, la FIAF, la World Cinema Foundation de Martin Scorsese, la Cinémathèque de Bologne et autres cinémathèques se concentrent sur cet énorme patrimoine en train de disparaître, mais sans volonté politique, leurs moyens sont limités. Des pays bougent comme le Sénégal, le Mali, le Niger ou la Côte dIvoire. On en parle de plus en plus et plus on en parle, plus la conscience de l’urgence se précise. Dans vingt ans, il n’y aura plus de témoins des indépendances et des discours de l’époque que ces archives. Cela peut créer des amnésies. Lidée est donc de continuer à travailler avec les grandes structures qui savent quoi faire, mais aussi de leur faire comprendre que parfois, il faut mettre en place un autre plan daction.

Olivier Barlet : Cest vrai que la question des priorités est assez complexe. Tu accompagnes une association qui travaille sur Ababacar Samb Makharam, n’est-ce pas ?

Marco Lena : Oui, je m’occupe du fonds darchives privées Ababacar Samb Makharam, qui est basé au Sénégal, initié par la famille Samb pour valoriser et reconstituer les archives. Une partie est malheureusement brûlée. Ababacar Samb Makharam était un des premiers secrétaires généraux de la Fédération africaine des cinéastes (FEPACI). Il est décédé trop tôt et sa production cinématographique sest limitée à quatre films, mais on retrouve ses traces aux quatre coins du monde. Il a étudié à Rome et, avec lassociation Atelier MamiWata dont le vice-président est Baba Diop, on y a retrouvé son film de fin détudes. On le retrouve au Maroc, en Algérie, au jury des Journées cinématographiques de Carthage. On a les lettres que lui envoyait Tahar Cheriaa, les préparatifs d’un congrès de 1965, etc., plein d’éléments de son travail qui permettent de reconstituer sa mémoire et sa valeur, et de faire connaître à la nouvelle génération le travail dun homme qui sest profondément engagé pour le développement de la cinématographie africaine.

Tiziana Manfredi : Samb Makharam est représentatif de cette génération post-indépendance qui voulait réunir le monde et les peuples à travers lart, la culture, le cinéma.

Marco Lena : Il avait une vision nette de sa société. Et La neige nétait plus est peut-être le premier film africain sur le retour des Africains après une expérience en Europe. Il s’y questionne sur sa propre identité, sur la famille, la modernité, la tradition, et pose des problèmes très actuels. Kodou développe la problématique tradition / modernité et préfère les rites traditionnels à la psychiatrie occidentale. Avec Jom, il met en valeur la dignité confrontée à la colonisation. C’était un personnage très politique, lucide sur la situation de l’Afrique entre le bloc occidental et le bloc soviétique. Il avait une vision du futur. Un document signé par Ababacar Samb Makharam et autres cinéastes réclamait la liberté de pouvoir faire leurs films dans leur propre langue par exemple.

Tiziana Manfredi : Nous travaillons avec plein du monde et sur beaucoup de sujets et cherchons à le faire de façon structurée, mais toujours avec le souci d’accompagner la Direction de la Cinématographie nationale. Lexposition photo a été montée avec lassociation.

Olivier Barlet : Mami Wata, cest la sirène, pourquoi avez-vous choisi la sirène ?

Tiziana Manfredi : Elle nous fait du charme depuis longtemps ! Cest une divinité féminine quon retrouve dans toutes les cultures, et aussi dans la Méditerranée. Elle est liée à leau, lespace que lhumanité a traversé pour rencontrer lautre. Cest aussi lélément primaire qui constitue la planète, donc un élément qui préserve la mémoire la plus ancienne de la planète.

Dakar, décembre 2021

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