Dee Dee Bridgewater, l’amoureuse du Mali

Entretien de Gérald Arnaud avec Dee Dee Bridgewater

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Pour la première fois, oubliant autant que possible son statut de star, une célèbre chanteuse de jazz vient de plonger au cœur de la vie musicale d’un pays africain – convaincue qu’il est celui de ses ancêtres. S’il y a une part évidente de naïveté – d’ailleurs assez émouvante – dans cette belle histoire, il faut rappeler qu’elle a déjà abouti à un premier disque magnifique, « Red Earth » (1) qui fera date dans l’histoire compliquée des relations entre l’Afrique et le jazz.

Outre les mélomanes cet entretien passionnera tous ceux qui s’intéressent peu ou prou aux relations si méconnues, confidentielles, intimes, personnelles, que se sont inventées avec l’Afrique ceux qu’on appelle désormais les « Africains-Américains »…
Pour tout homme normalement constitué, il eut été impossible de ne pas tomber raide amoureux de Dee Dee Bridgewater, telle que nous apparut, il y a trente ans, cette créature de rêve au Village Vanguard, le plus fameux des jazz clubs new-yorkais, lors des inoubliables concerts du lundi soir où elle faisait une brève mais époustouflante « apparition » (ce mot n’est pas trop fort) comme chanteuse vedette du meilleur big band de jazz de l’époque, celui de Thad Jones & Mel Lewis. Dix ans plus tard, elle allait faire le même effet sur le public parisien. Son charme et son talent musical suffisaient à sauver la comédie musicale « Sophisticated Ladies », au Châtelet : belle à couper le souffle, avec sa voix solaire, idéalement adaptée au répertoire grandiose de cette revue très kitsch dédiée à Duke Ellington.
Denise Garrett, alias « Dee Dee Bridgewater » a aujourd’hui 57 ans et aucune raison de le cacher puisqu’elle en paraît sans effort vingt de moins. Sa beauté éblouissante et intacte, dont la juvénilité est susceptible d’impressionner même un représentant en cosmétiques, n’a d’égale que la fraîcheur adolescente et impressionnante de sa voix, qui en a fait depuis vingt ans la superstar d’un jazz vocal un peu facile, teinté de blues et de soul tout juste ce qu’il faut, parfois bien trop élégante et séduisante pour être vraiment bouleversante… jusqu’à son dernier disque, « Red Earth », le premier peut-être où elle est elle-même, entourée de la fine fleur du griotisme malien : entre autres Ramata Diakité, Mama Kouyaté, Tata Bembo Kouyaté, Oumou Sangaré, Kabiné Kouyaté et Kassemady Diabaté (voix), Moriba Koita et Bassekou Kouyaté (luth ngoni), Toumani Diabaté (harpe kora), Lanciné Kouyaté (balafon), Zoumana Tereta (vièle sokou), Cheick Tidiane Seck (claviers), Djelimady Tounkara (guitare), Ali Wague (flûte peule)…
Dee Dee est née à Memphis et elle ne l’a vraiment pas fait exprès. Elle ne se sent d’ailleurs aucun lien particulier avec cet énorme village très vulgaire, devenu la destination touristique favorite (et très décevante) des éternels adolescents mélomanes avides de légende, en tant que berceau présumé du blues urbain, du rhythm’n’blues et du rock’n’roll.
Le duo de Dee Dee avec Ray Charles, « Precious Things », l’a propulsée en tête du hit-parade européen, en 1989. Elle aurait donc pu facilement s’asseoir sur ces lauriers, mais elle n’en a rien fait.
En effet, Dee Dee est un authentique caméléon. Elle a cette rare faculté de se retrouver partout la meilleure, du moins la plus brillante partout où elle passe. Comédienne autant que musicienne, elle a été à trente ans, à Broadway, vedette de la comédie musicale « The Wiz » (un vrai « sex-symbol », dit-elle en rigolant) avant d’émigrer à Paris et d’y interpréter au théâtre le rôle de Billie Holiday – expérience unique, fascinante mais aussi épuisante, aux frontières de la schizophrénie, qui l’a laissée longtemps exsangue, et dont elle ne s’est sans doute jamais complètement remise. Avouant qu’elle a vécu elle-même la plupart des problèmes qui ont fait de Billie la géniale icône du féminisme, Dee Dee est devenue l’héroïne du jazz à Paris.
Au fil des ans elle a su s’y imposer comme une chanteuse de jazz « tout-terrain », interprétant avec autant de talent (et de facilité, lui reprochent certains) aussi bien les compositions de Duke Ellington ou d’Horace Silver que les succès d’Ella Fitzgerald, puis (avec moins de bonheur) ceux de Joséphine Baker.
Dee Dee a découvert l’Afrique en écoutant le merveilleux disque « Sarala », enregistré il y a dix ans par le pianiste Hank Jones (frère du trompettiste Thad Jones avec qui elle fit ses débuts de jazzwoman) et l’organiste malien Cheick Tidiane Seck. Fascinée par les voix des griots qui hantent ce chef-d’œuvre absolu, elle a remonté le fil du temps et elle est partie à la rencontre de ses ancêtres, découvrant enfin, avec émerveillement, cette « terre rouge » qui est désormais la sienne.
Par un hasard bizarre, c’est dans le patio du somptueux Hôtel de Crillon – palace parisien favori des potentats françafricains et voisin de l’Ambassade des Etats-Unis où elle avait ce jour-là quelques formalités à remplir – que Dee Dee Bridgewater nous a reçus avec un immense sourire, pour nous conter sa merveilleuse aventure musicale malienne, qui semble avoir changé durablement le cours de sa vie.
J’avais prévu de faire cette interview en anglais, mais spontanément Dee Dee a répondu à toutes mes questions en français, langue dont elle ignorait tout lors de notre première rencontre, il y a vingt ans, et qu’elle maîtrise parfaitement après vingt ans de vie parisienne. Je n’ai pratiquement pas eu à changer un mot de ses réponses, et je laisse à chacun le soin d’apprécier les nombreux « africanismes » qui émaillent son langage. Ils nous rappellent d’ailleurs qu’autant que musicienne, Dee Dee a toujours été une remarquable comédienne !
Ta vie et ton évolution musicale apparaissent comme une perpétuelle succession de métamorphoses, souvent très inattendues. Comment en es-tu arrivée à cette expérience malienne ?
Il m’a fallu cinquante ans pour apprendre à reconnaître et à assumer vraiment mes origines africaines. Aux États-Unis, comme ici d’ailleurs, la perception de l’Afrique a toujours été chargée de connotations négatives, péjoratives. A l’école, on ne nous a jamais rien appris sur l’Afrique, notamment sur sa diversité géographique et culturelle. Il faut dire que les Américains, en général, ont une ignorance vraiment extraordinaire de la géographie. Même notre Président, juste avant d’envahir l’Irak, il le confondait avec l’Iran !
Au temps de mon enfance, nous ne percevions l’Afrique qu’à travers des images confuses de sauvagerie : des animaux dangereux partout, la guerre, la maladie, la malnutrition, des enfants couverts de mouches… Les États-Unis sont un pays très superficiel, on y aime faire semblant, sans rentrer dedans. C’est vrai notamment pour les artistes noirs américains : ils revendiquent depuis peu leur africanité, mais ils se contentent pour la plupart de changer leur nom anglais pour un nom africain de n’importe quel pays sans même chercher à savoir d’où il vient, de porter des habits fabriqués chez nous avec des tissus présumés africains, de célébrer la kwanzaa, (2) et puis c’est tout. Il y a de très rares exceptions comme Yussef Lateef, Pharoah Sanders, Nina Simone ou Randy Weston, qui ont fait l’effort d’aller en Afrique autrement qu’en touristes, pour rencontrer des musiciens africains. Aujourd’hui encore on les compte sur les doigts des deux mains !
Quand j’étais bébé, on me disait coloured (colorée), ensuite je suis devenue negro dans les années 1960 puis black dans les années 1970.
Là, c’était déjà dur à avaler car après tout je ne suis pas si foncée ; néanmoins j’ai accepté ça car c’était lié au mouvement des Black Panthers, au slogan « black is beautiful »…mais quand il a fallu encore une fois changer dans les années 1980 pour me rebaptiser african american… alors là, vraiment, je me suis dit : « eh ! oh ! c’est quoi, ça encore ? alors là, stop ! moi, j’arrête ! » (rires)
Avoir changé trois fois d’identité « raciale » dans sa vie, ça me suffit, c’est déjà assez bizarre, mais une quatrième fois… je n’en peux plus.
La vérité est que nous sommes pour la plupart extrêmement métissés. Il n’y a pas que du sang africain dans nos veines, mais aussi du sang « indien » aux deux sens du terme, asiatique et « native american ».
Pourquoi faut-il donc se qualifier, s’enfermer dans un cadre ? Nous sommes des êtres humains, un point c’est tout.
Cependant, à l’époque de ton enfance, dans les années 1950-60, nombre de « noirs américains » revendiquaient déjà leur africanité.
Moi je n’ai pas connu ça. Dans ma famille, et dans tout ce milieu où j’ai grandi, on considérait les Africains de la même façon que les Blancs les traitent, un peu comme des sauvages. Nous étions poussés à nous séparer de nos lointains ancêtres, pour pouvoir nous intégrer. Il nous fallait avant tout prouver aux autres que nous étions des gens « éduqués », « civilisés », « urbanisés », simplement pour survivre. Je parle en général. C’est en tout cas ce que moi j’ai vécu. On a eu ensuite une période de revendication affirmative, mais qui n’a guère duré qu’une dizaine d’années – la mode « afro », etc.- puis à nouveau, dans les années 1980, un retour aux codes imposés par les Blancs : défrisage et dépigmentation obligatoires…
Cependant, longtemps avant, dans les années 1920-1930, il y avait eu, du moins à New York, cet extraordinaire mouvement de la Harlem Renaissance, où les artistes noirs revendiquaient déjà hautement leur africanité, où Duke Ellington inventait sa « jungle music ».
C’est vrai, mais ça n’a pas duré. Beaucoup de ces artistes ont du ensuite émigrer en Europe, et sur place ils n’ont pas laissé trop de souvenirs, du moins pour ma génération.
Alors comment, et à quel moment as-tu pris conscience personnellement de tes origines africaines ?
C’était en 1968. J’avais dix-huit ans et j’ai cessé de me défriser. Jusqu’en 1974 je portais mes cheveux comme aujourd’hui, naturels. J’avais alors beaucoup plus de cheveux et j’impressionnais tout le monde avec mes énormes coupes « afro ». Je fabriquais moi-même mes habits avec des tissus africains dont j’ignorais la provenance. Ce n’était pas ça qui me concernait. L’important pour moi, c’était simplement de me présenter dans ce style africain alors très à la mode.
C’est l’époque où je t’ai découverte. Tu étais la chanteuse-vedette du fabuleux big band de Thad Jones & Mel Lewis et tu côtoyais des artistes rebelles comme Max Roach et Pharoah Sanders, qui revendiquaient eux-mêmes hautement leurs origines africaines…
Oui, mais tout de suite après, j’ai décidé de devenir comédienne, à New York, et j’ai du aussitôt arrêter tout ça. Je me suis à nouveau défrisée, je m’habillais avec des robes antiques, je faisais un peu bohémienne, bo-bo comme on dirait aujourd’hui. Il fallait à tout prix pouvoir entrer dans le système : je voyais bien que c’était la seule façon d’avancer avec mon art, de survivre tout simplement.
C’était pourtant l’époque où de nombreuses troupes créaient des pièces de théâtre et des spectacles de danse d’inspiration africaine…
Oui mais il y a plusieurs milieux de théâtre à New York. Moi j’évoluais à Broadway, qui est au théâtre ce qu’Hollywood est pour le cinéma. J’ai eu cette chance de pouvoir m’y intégrer. Il fallait en payer le prix. J’ai toujours remarqué qu’on y passe plus facilement si on fait tout ce qu’il faut pour ressembler à une blanche sous les projecteurs.
On a bien moins de problèmes, moins de restrictions.
Tu penses que c’est toujours le cas, aujourd’hui ?
Évidemment ! En 2000, peu avant le décès de mon papa, j’ai compris que ce problème existe surtout par rapport aux cheveux. Je m’étais mise à porter des dreadlocks, sans savoir que cette coiffure fait une peur bleue aux Blancs. J’étais très naïve, je ne connaissais rien du mouvement rastafari, pour moi c’était une coiffure à la mode et rien de plus. Je trouvais ça magnifique et j’avais envie de le faire, donc je l’ai fait.
C’est ainsi que j’ai découvert pour la première fois le racisme basique, celui des apparences, qui existe aujourd’hui plus que jamais. Pendant mes tournées aux Etats-Unis, on me fait toujours voyager en première classe, comme tout artiste un peu connu, qui doit absolument arriver en pleine forme chaque soir pour son concert quotidien. C’est là que le racisme est le plus flagrant. Je monte dans l’avion, et en semaine il n’y a que des hommes, plutôt des hommes d’affaires. Parfois il arrive que mon voisin exige aussitôt, carrément, qu’on me change de place ! D’autres refusent simplement de me laisser passer quand j’ai besoin d’aller faire pipi, ou bien ils se contorsionnent ostensiblement pour me faire comprendre qu’ils ont très peur de me toucher, ou même de me frôler… tout ça à cause de mes cheveux, de mes dreadlocks !
Mes bijoux Cartier, mes sacs Vuitton, mes tailleurs de grands couturiers, toute cette panoplie que j’ai été obligée de m’inventer pour passer un peu inaperçue en première classe, ça ne compte pas du tout.
Les gens ne voient rien d’autre que mes dreadlocks.
Alors je me suis dit : « qu’est ce qui ne va pas ? »…C’est à ce moment-là que j’ai décidé de cesser définitivement de faire le moindre effort pour « impressionner les Blancs », pour « avoir l’air d’une blanche ». J’ai dépensé trop d’énergie pour ça inutilement, depuis ma naissance. Maintenant je vais vivre.
Tu as épousé un Européen et moi une Africaine. Malheureusement quand je vais aux Etats-Unis, même à New York j’ai l’impression que ces mariages dits « mixtes » sont encore rarissimes…
Cela commence à peine à changer, très timidement. Juste à côté de Las Vegas, là où j’habite aux Etats-Unis, dans le Nevada il y a une ville, Henderson, qui est devenue le modèle national pour son « acceptation active des familles métissées et multiraciales. ».
Donc j’ai la chance d’y voir tous les jours des « couples mixtes ».
Or le plus incroyable, c’est que nous avons été tellement conditionnés que pour moi-même, cela paraît encore très bizarre. Henderson fait partie d’un réseau de villes qui fait la promotion du mariage « interracial » et qui tente à ce titre d’attirer (notamment par internet) les couples « blancs-noirs » en leur expliquant qu’ils auront moins de problèmes s’ils s’établissent dans une de ces villes.
Tu penses vraiment que c’est un progrès ? N’est-ce pas une nouvelle forme de ghetto ?
Si, bien sûr… en plus dès qu’on sort des grandes villes, quand on va dans les villages du Midwest, par exemple, on retombe immédiatement dans le racisme ancestral. Là, il n’y a que la loi qui te protège. Et on ne peut pas se promener partout avec un avocat.(rires)
Alors comment arrivera-t’on à en sortir définitivement ?
Je suis vraiment très pessimiste à ce sujet.
C’est pourquoi tu as choisi d’être « africaine » ? Comment as-tu fait le pas ?
Au moment où j’avais décidé de porter des dreadlocks, j’avais aussi cherché à connaître ma généalogie, mais je n’ai pu remonter que 150 ans en arrière, ce qui était déjà pas mal. J’ai alors décidé de me plonger dans l’écoute des différentes musiques de l’Afrique noire, en me disant que peut-être l’une d’elles me parlerait, plus que les autres, de mes ancêtres.
Mais à l’heure de la « mondialisation », à quoi rime cette recherche obsessionnelle des racines, des origines génétiques ?
Toi, d’abord, tu fermes ta gueule ! (rires) Vous, vous ne pouvez même pas savoir ce que c’est de ne pas avoir d’ancêtres !
D’accord, mais qu’as-tu appris à travers cette étude généalogique ?
Des deux côtés, j’ai su que mes ancêtres viennent du Mississippi. Cela n’a l’air de rien, mais chez nous c’est déjà extraordinaire et exceptionnel de savoir qu’on vient de quelque part, du même coin en remontant l’histoire, du côté du père et de celui de la mère. C’était une grande découverte pour moi. C’est marrant… tu ne trouves pas ?
Les dernières études historiques sur la Traite ont démontré que la plupart des esclaves du Mississippi étaient originaires d’Afrique de l’Ouest, et notamment du Mali.
Ah ? bon ! je ne savais pas… tu sais, moi je ne suis qu’une Américaine, donc je n’approfondis pas trop les choses…(rires)
C’est le résultat de recherches récentes qui ont été faites principalement par des anthropologues « africains-américains ».
Tant mieux, de toute façon grâce aux études sur l’ADN, j’ai peut-être une chance de mourir en sachant d’où je viens…(rires)
Parlons donc plutôt de ta découverte du Mali ! (à cet instant, la voix de Dee Dee Bridgewater change brutalement. Elle baisse d’une octave et devient un murmure surchargé d’émotion)
Je n’avais aucune image du Mali, je n’aurais pas pu tenir la moindre conversation à ce sujet avant de rencontrer Cheick Tidiane Seck. Je savais seulement que c’était une colonie de la France. J’avais bien rencontré quelques Maliens ici à Paris, et aussi des Ivoiriens et des Sénégalais, mais je ne connaissais rien de l’Afrique de l’Ouest.
Tu devais quand même savoir que ces pays ne sont pas que d’anciennes colonies, qu’ils ont une longue histoire et qu’ils ont aussi beaucoup résisté contre la colonisation…
Mais non ! Je te dis ! Je ne savais rien, on ne parle jamais de ça chez nous. Je le sais maintenant et cela ne m’étonne pas. Cette histoire répond à des choses qui sont en moi aussi : quand je ne veux pas, je deviens têtue, je suis prête à me battre pour tout ce en quoi je crois.
C’est seulement à partir de maintenant que je peux commencer à approfondir mes connaissances sur le Mali. Avant, le plus important pour moi était de trouver où étaient mes racines, sur le plan musical et aussi par rapport à bien des questions que je me posais sur moi-même.
A présent je sais que j’ai définitivement résolu ce problème : je sais de façon certaine que mes racines sont maliennes. Je peux commencer désormais à apprendre, à comprendre, à écouter et à lire sur mon pays.
Il suffit de voir ton visage pour deviner, sans trop de risque de se tromper, que tes ancêtres sont venus en tout cas de cette région…
Sans doute, mais moi je ne le savais pas. C’est là-bas, à Bamako, que j’ai découvert pour la première fois de ma vie le plaisir de passer inaperçue, de me contempler dans les visages d’autres femmes comme dans un miroir, d’être entourée de gens qui me ressemblent tant qu’ils me font l’effet d’appartenir à une immense famille. Tu ne peux pas imaginer ce que ça fait, de se retrouver ainsi vraiment chez soi, pour la première fois, à cinquante ans, dans un pays inconnu !
Surtout, ce qui est formidable, c’est d’y retrouver tout ce que j’ai toujours aimé et considéré comme le plus important depuis mes premiers pas dans la vie, nos coutumes et ce comportement qui était le nôtre chez moi au temps de mes parents : dans le Michigan, l’été, quand il faisait trop chaud, c’était vraiment comme au Mali, nous nous retrouvions, le soir, dans la rue, sur le pas de la porte, on se mettait dehors. Nous habitions tous dans des maisons avec des patios. Les adultes s’asseyaient autour des card tables, ces tables de jeu pliantes, ils sortaient les radios et les téléviseurs, ils buvaient des bières et des limonades en jouant aux cartes. Pendant ce temps, nous les enfants on jouait dans la rue, surveillés attentivement par tous les voisins… car tout le monde se connaissait et les portes des maisons étaient ouvertes. Comme au Mali.
Donc là-bas, ce n’était même pas une vraie découverte pour moi, puisque presque tout me semblait familier, surtout ce sens de la famille, qui a toujours été si important pour moi… quand je vois tous ces musiciens qui jouent avec moi, qui travaillent comme des fous pour envoyer un peu d’argent au Mali, à des parents qui construisent de grandes maisons pour héberger toute la famille… je connais ça par cœur, depuis toujours, je suis comme ça, c’est même toute ma vie.
Le Mali ne m’a donné que des réponses à cette simple question que je m’étais toujours posée : comment et pourquoi je suis comme je suis.
A Bamako on m’a dit souvent que je devais être Peul, et que c’est pourquoi j’ai choisi un métier de nomade. C’est vrai que j’ai toujours été comme une « gitane » : je n’ai jamais eu une vraie maison, je suis toujours dans les avions et les hôtels. De même que si j’ai consacré toute ma vie à préserver et à perpétuer la tradition du jazz vocal, qui sait si cela n’a pas un rapport profond avec le travail des griots ? Raconter l’histoire, la faire passer d’une génération à l’autre… cela a toujours été évident pour moi, mais ce n’est peut-être pas par hasard !
L’une des choses les plus étonnantes, dans ton disque « Red Earth », c’est la façon dont ta voix fait le lien entre la tradition du jazz vocal et celle des griots comme le génial Kassemady Diabaté…
Pour moi cette filiation, cette parenté ne fait aucun doute. L’improvisation, même en allant jusqu’au rap, et nos façons de danser, ça vient de l’Afrique, c’est une évidence. J’ai vu dernièrement aux Etats-Unis un documentaire qui juxtaposait nos danses avec celles de tribus de différents pays d’Afrique, et c’est pareil, pareil, pareil. C’est dans le sang, c’est dans les gènes. Je n’ai encore fait que trois séjours au Mali, qui totalisent seulement quarante-cinq jours, mais cela m’a suffi pour constater qu’il y a une grande ressemblance entre les coutumes, les cultures maliennes et celles de ma propre famille.
Est-ce qu’il t’est arrivé de te sentir mal à l’aise parmi les Maliens ?
Mal à l’aise, jamais… mais j’avoue qu’il m’est arrivé de souffrir parce que je n’ai pas comme eux toute cette histoire, que je ne peux pas parler de mes ancêtres comme ils le font. J’ai eu des moments de jalousie. Les Maliens ont un sentiment de fierté ancestrale que malheureusement je ne pourrai jamais éprouver. Je ne connais pas bien mon passé, et sur ce plan je suis frustrée de ne pas pouvoir communiquer avec eux. En général ils ont une culture et une mémoire collective bien plus importantes que celles des noirs américains… c’est en tout cas ce que je pense d’après mon expérience. Cette inégalité me gêne un peu. Sinon, je me sens parfaitement bien avec les Maliens.
Et avec les Maliennes ?
Ce sont des sœurs ! Quand j’ai rencontré Oumou Sangaré, j’étais très impressionnée par sa taille : elle est immense ! Elle m’a embrassée et elle a chuchoté dans mon oreille : « dans une autre vie, ma chérie, j’ai été ta sœur aînée. » Et moi j’ai éprouvé immédiatement la même sensation inexplicable. Quand j’ai rencontré Ramata Diakité, j’avais aussi l’impression de retrouver quelqu’un de ma famille. On se regardait ensemble dans une glace, et on se trouvait une étrange ressemblance, d’ailleurs il n’y a qu’à regarder la photo dans le disque.
Quant à Tata Bembo Kouyaté, c’est presque un sosie de ma tante, la sœur de ma mère. Je ne peux pas m’empêcher de m’étonner de toutes ces ressemblances physiques. Zoumana Tereta, le grand joueur de vièle sokou, il a presque le même visage qu’Elvin Jones…
Elvin a découvert l’Afrique peu avant de mourir, alors qu’on disait qu’il était « le batteur le plus africain de toute l’histoire du jazz ». Comment expliques-tu que les jazzmen aient tant tardé à découvrir l’Afrique, comme tu viens de le faire ? Crois-tu que cela va infléchir l’évolution du jazz dans les années à venir ?
J’espère en tout cas que les liens vont se resserrer définitivement. Il ne suffit pas d’aller en Afrique, c’est déjà bien mais c’est très facile. L’important, c’est que les musiciens américains apprennent à jouer avec les musiciens africains. Que je me sois manifestée physiquement avec ce projet « Red Earth », j’espère que ça va donner envie à d’autres américains, surtout à des noirs américains, de faire pareil.
Toi-même, tu vas retourner bientôt au Mali ?
Ah ! bien oui ! Quelle question ! Je suis déjà en train de travailler à mon prochain disque, avec Bassékou Kouyaté et Toumani Diabaté.
Après ce premier voyage, je n’ai plus envie d’expérimenter au hasard, de me promener à travers la musique comme je l’ai fait jusqu’ici. J’ai envie de rester là, de me poser un peu et d’approfondir cette expérience unique, de partager ma vie avec les musiciens maliens.
Cela ne veut pas dire nécessairement abandonner le jazz, mais j’ai découvert une autre voie, un sentiment nouveau quand je chante cette musique, quand j’entends ce mélange, ça m’emporte, ça m’entranse (sic) donc j’ai envie de poursuivre cette expérience jusqu’où elle pourra m’emmener. J’ai consacré trente ans de ma vie au jazz. Je crois que j’ai bien mérité une pause, même si cette pause pourrait durer jusqu’à la fin de mes jours. J’ai envie de vivre cette histoire jusqu’au bout. J’ai envie de vivre, tout simplement. Ce pays m’inspire et il m’a donné envie d’écrire, ça m’a complétée, si tu veux. Enfin je suis contente, je n’ai plus besoin de prouver quoi que ce soit. J’ai pris un risque, mais j’ai l’impression d’une telle réussite musicale que je n’ai plus envie d’aller ailleurs. C’est comme si j’avais quitté mon propre corps pour vivre une expérience surréelle. Je ne suis plus là. Jusqu’ici j’avais passé mon temps à absorber toutes les informations qui pouvaient faire progresser ma carrière. Ce n’est plus mon problème.
Quand je t’ai connue, tu ne parlais pas un mot de français, et maintenant tu le parles parfaitement. As-tu appris un peu le bambara ?
Non, pas encore. Mais je vais le faire, bien sûr. Ce n’est pas très difficile, mais quand j’ai commencé à enregistrer ce disque, mon seul souci était de privilégier la musique sans me perdre dans les mots, de chanter correctement quelques paroles en bambara ou en malinké.
Ma vie a changé complètement. Le reste viendra, mais après.
Ta fille, China, t’a-t-elle suivie dans ton expérience malienne ?
Non. Elle, son rêve, c’est de vivre en Afrique du Sud. C’est son obsession et elle est en train de faire le nécessaire pour s’y installer.
En même temps, elle est la seule parmi tous mes enfants qui a voyagé un peu partout en Afrique et qui est vraiment fière de sa « négritude ».
Moi je la laisse faire, et elle me laisse faire.
Tu vas emmener tes amis maliens aux Etats-Unis ?
Bien sûr, pas tous mais je suis en train de m’occuper des visas, et je vais tourner là-bas notamment avec Kabiné Kouyaté et Mamani Keita. Quant à Kassemady Diabaté, il tourne beaucoup avec Toumani Diabaté, alors malheureusement ce ne sera pas possible.
Ne tournons pas autour du pot : entre les musiciens américains, occidentaux, et africains, il y a souvent un problème de timing !
Pas tant que ça, finalement. Tu sais, nous aussi, les « noirs américains », nous sommes réputés pour ne pas être toujours à l’heure.
Nous sommes en retard par rapport à un système qui n’est pas le nôtre.
Nous sommes peut-être aussi en avance sur bien d’autres plans !
Plus on va vers le sud, moins on se pose ce genre de problème. J’adore chanter en Italie, car je suis sûre de n’y être jamais en retard, même pour une émission de télé en direct !
Dans ton disque, côté jazz, tu reprends le fameux « Afro Blue » de Mongo Santamaria, dont John Coltrane a fait une sorte d’emblême de l’afrojazz, mais aussi « Footprints » de Wayne Shorter, un tube du quintet de Miles Davis qui n’a rien d’africain. Pourquoi ce choix ?
C’est un thème génial, et je ne suis pas du tout d’accord avec toi, car pour moi il est tellement africain que quand le bassiste, Ira Coleman, me l’a proposé, je ne pouvais même pas imaginer qu’il ne fasse pas partie de l’album. De toute façon, j’ai fait totalement confiance à Cheick Tidiane Seck, sauf pour « Children Go’round / Demissènw » avec Bassékou Kouyaté et son groupe N’goni Ba. Avec Bassékou on s’entend si bien qu’on n’a même pas besoin de se parler.
C’est d’ailleurs avec lui que je prépare mon prochain disque.
Quel message as-tu envie d’adresser aux jeunes artistes africains ?
Qu’ils aillent toujours jusqu’au bout de leurs rêves, comme nous avons toujours essayé de le faire, nous les musiciens noirs américains.
Qu’ils ne se laissent jamais intimider, qu’ils ne perdent jamais espoir en leur vie, en leur art. Il m’a fallu quarante ans pour réaliser ma vie comme artiste et aussi comme femme. Rien n’arrive tout de suite, il faut avoir la patience et la volonté, mais voilà, on est là, et c’est tout.

« Red Earth » (CD + DVD – DDB Records-Emarcy / Universal, 2007) (voir chronique)
La kwanzaa est une fête communautaire annuelle pratiquée par de nombreux africains-américains, célébrant le souvenir de leur Afrique ancestrale. (voir article)
Prochains concerts de Dee Dee Bridgewater :
Sani (Grèce) le 27/7 ; Marseille, Palais Lonchamp le 28/7 ; Benevento (Italie) le 30/7 ; Locorotondo (Italie) le 31/7 ; Nantes le 3/8 ; Binic (22) le 4/8) ; tournée Asie & Australie du 23/8 au 5/9 ; tournée USA du 2/10 au 20/10 ; Genève, Victoria Hall le 26/10 ; Clichy, Théâtre Rutebeuf le 16/11 ; Paris, la Cigale Le 21/11 ; L’Isle D’Abeau (38) le 22/11 ; Villefranche sur Saône le 25/3/08.///Article N° : 6757

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