Red Earth / A Malian Journey

De Dee Dee Bridgewater

Coup de foudre
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Nous reviendrons sur cet album événementiel et propre à faire l’unanimité. D’abord il est sûrement le meilleur d’une artiste qui s’est toujours manifestée par son goût du risque, au cours d’une carrière parfois erratique. Il fera vite oublier l’épisode précédent : sa tentative de réincarnation maladroite, parfois même consternante, de Joséphine Baker.
Surtout, « Red Earth » va sans aucun doute faire date dans l’histoire compliquée et trop souvent décevante des croisements entre jazz et musiques africaines.
C’est en écoutant le sublime album « Sarala » enregistré il y a douze ans par l’organiste malien Cheick Tidiane Seck avec le légendaire pianiste afro-américain Hank Jones (1918-2005) que la chanteuse du Tennessee a commencé à rêver de ce projet musical, le plus ambitieux jamais réalisé par un(e) artiste américain(e) en Afrique. L’idée a mûri au fil de ses voyages réguliers au Mali, après que Dee Dee fut nommée (en 1999) « ambassadrice de bonne volonté » du FAO.
Tout naturellement, c’est à Cheick Tidiane Seck qu’elle a fait appel pour lui servir de guide musical et d’intermédiaire avec les quelque quarante artistes maliens qui participent à cette aventure. Le disque a été enregistré presque entièrement au Studio Bogolan de Bamako, après plus de deux ans de rencontres et de répétitions. Le bonus dvd en est le « making of » : un documentaire de Patrick Savey, aux images superbes, qui restitue bien le climat torride dans lequel s’est déroulée cette expérience sans précédent.
L’album débute par le fameux « Afro Blue » de Mongo Santamaria, dont le saxophoniste John Coltrane fit l’un de ses chefs-d’œuvre. Dee Dee en donne une version sobre et festive, soutenue par son nouveau et flamboyant pianiste, le Portoricain Edsel Gomez, et par une section de percussion locale autour du balafoniste virtuose Lanciné Kouyaté.
La tension monte d’un cran avec « Bani / Bad Spirits », chanté en duo avec son auteur, le génial Kassemady Diabaté. C’est alors que se révèle la recette simple et ingénieuse de la plupart des chansons du disque : un jeu de miroirs entre anglais et bambara, astucieusement reliés par des passages en scat – technique dont Dee Dee est devenue vraiment une virtuose accomplie, surtout depuis son hommage à Ella Fitzgerald.
La chanson « Dee Dee » est un échange de salutations avec la chanteuse Mamani Keita et le joueur de luth ngoni Baba Sissoko. « Mama » (en duo avec Ramata Diakité) met en valeur la vièle monocorde sokou de Zoumana Tereta.
Suit une version surprenante du « Footprints » de Wayne Shorter (sur un beau poème signé Bridgewater) enchantée par l’inimitable flûte peule d’Ali Wagué.
Dans « Children Go’Round / Demissènw », l’osmose est parfaite entre le chant bluesy de Dee Dee et celui d’Ani Sacko, collés au jeu de ngoni frénétique de Bassékou Kouyaté.
Avec « The Griots / Sakhodougou » – classique de l’épopée mandingue immortalisé par le Guinéen Kouyaté Sory Kandia – Dee Dee n’hésite pas à affronter la voix fervente du fils de ce dernier, Kabiné Kouyaté, et à plonger ainsi dans le grand bain de la tradition griotique. Elle s’en sort vraiment bien, malgré des chœurs qui ne sont pas du meilleur goût.
On la sent quand même nettement plus à l’aise dans « Oh My Love / Djarabi », gracieux dialogue avec sa « sœur » Oumou Sangaré, avec qui elle a visité les villages du Wassoulou.
Puis vient le chef-d’œuvre inattendu : une reprise du fameux « Four Women » de Nina Simone. L’autre soir, lors du concert de présentation de l’album au Bataclan, Dee Dee disait que cette chanson, quand elle était adolescente, lui avait donné pour la première fois la fierté de ses origines africaines.
« No More / Bambo » est un duo de divas avec la grande Tata Bambo Kouyaté, sorte de marche militante féministe sur le rythme altier des chansons guerrières bambara.
Suit une incursion dans le blues rugueux de Memphis (ville natale de Dee Dee) qui pourrait être assez banale si ce « Red Earth / Massane Cissé » ne mettait si bien en valeur la proximité entre ce style vocal et celui du Mandingue, par un échange impressionnant avec la vétéran Fatoumata « Mama » Kouyaté, célèbre pour avoir enregistré la première chanson contre les mariages forcés.
« Red Earth », qui donne son titre à l’album, c’est ce sol rouge qui a fasciné DDB dès ses premiers voyages en Afrique, avec toutes les métaphores douloureuses qu’il implique.
Transition jazz avec « Meanwhile », où le balafon de Lanciné Kouyaté dialogue délicatement avec le piano d’Edsel Gomez, avant « Compared to What », un finale « pure soul » auquel il faut bien dire que le « bambara rap » mollasson de Lassy Massassy n’apporte pas grand-chose.
Qu’importe, c’est la seule erreur de casting dans un disque qui mieux que n’importe quelle « compil » révélera au monde des dizaines de grands artistes maliens, tout en étant une « œuvre accomplie » au plein sens du terme.
Gérald Arnaud

Red Earth / A Malian Journey, de Dee Dee Bridgewater (Cd + Dvd-vidéo DDB Records / Emarcy / Universal)///Article N° : 5895

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