Des réfugiés universels

Entretien d'Olivier Barlet avec Cheick Fantamady Camara à propos de Bè Kunko

Amiens, novembre 2003
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Le film met l’accent sur le fait que le camp géré par les Nations Unies reste une zone de non-droit inaccessible à la police et mettant les jeunes délinquants hors d’atteinte.
Ces adolescents se retrouvent dans cet espace de non-droit parce que la guerre a fait d’eux de mauvais adultes, des délinquants, avec une vie sur un fil, sans repère ni avenir. Ils ne croient plus en rien, même en dieu. Se sachant protégés au camp, ils font n’importe quoi en ville. Les Nations Unies ne peuvent mettre un policier derrière chaque jeune : c’est la guerre qui est à l’origine de leur trouble. On leur a volé leur adolescence pour en faire des brigands et des prostituées.
Le film a cependant cette ambiguïté et pose la question du droit, du fait de cet appui juridique à la transgression de ces jeunes face aux valeurs de leur grand-mère.
Cette Mémé représente l’Afrique, la morale, mais elle est dans la même situation que les enfants : elle n’a que sa loi à elle, en tant que grand-mère, et essaye de protéger ses enfants. Mais quand elle dort, Dieu seul sait ce qu’ils font. Malgré toute son énergie, elle n’arrive pas à les canaliser, pas plus que les Nations Unies !
Mais ils la respectent profondément.
Oui, parce qu’ils ont une culture. Ils sont réfugiés mais éduqués. Ils veulent bien vivre : une mobylette, des jeans, qu’on ne peut trouver au camp. Il faut voler ou se vendre pour les obtenir. Déstructurés, ils n’ont plus de pitié. La réalité est bien pire que ce que peut dire le film. Je ne fais que frôler les choses.
Les garçons ont accès facilement à des armes. Sont-elles si faciles à obtenir ?
Le personnage de Tonton Youl est très ambigu. Il a une double face : le jour, c’est le quinquagénaire respecté de tous, la nuit il est dangereux, lui aussi se sert de la protection de non-droit des Nations Unies pour faire du trafic d’armes. C’est un réfugié qui possède des armes issues des conflits et les fait vendre par les jeunes. Tom, son vendeur, n’a pas peur de lui mais, il sait l’amadouer. On retrouve un comportement très africain entre Tom et Tonton Youl, du conflit à la réconciliation, auquel les jeunes sont sensibles. Entre Mémé et les enfants, tout conflit est immédiatement suivi d’une réconciliation.
De Kourouma au récent film d’Adama Rouamba, les enfants-soldats sont un sujet très prisé. Quelle est aujourd’hui la nécessité d’en parler frontalement ?
On en parle pas encore assez ! On dit chez nous que, si tu veux tuer l’arbre, il faut couper les racines, ou bien que, si tu pends un serpent par la tête, il reste la corde. On voit dans le film le matériel énorme et impressionnant, engagé pour les camps de réfugiés : pourquoi ne pas mettre d’entrée tout cet argent dans la prévention des conflits ? N’y a-t-il pas un sale commerce par derrière plutôt que d’éteindre les foyers de tensions ?
Il faut prendre le mal à la racine.
Oui, c’est le sens de mon film.
Le film commence comme un reportage télévisuel qui pose le camp pour passer ensuite à la fiction. Etais-tu tenté par le documentaire et quel est ici l’intérêt de la fiction ?
Si cela passe bien, c’est qu’à quelque chose malheur est bon : au départ, je ne voulais pas faire un documentaire. On obtenait un film de délinquants comme on peut en voir dans le monde entier. Mais, je voulais ce lien avec le camp. Une arrivée de réfugiés nous a permis de filmer avec du matériel vidéo, les premières scènes et le HCR nous a autorisé à introduire nos acteurs dans les camions.
Lorsque tu tournes en vidéo, as-tu l’impression d’une réduction ou d’un outil ?
C’est vrai que c’est nettement moins cher et peu encombrant, mais cela reste un choix : j’aimerais continuer à avoir ce choix et utiliser vidéo et cinéma. Au niveau de l’image, cela dépend beaucoup du chef opérateur. Jean-Philippe Polo a fait un très beau travail où on ne sent pas forcément le choix du support.
Les jeunes ont entre eux à la fois une grande tendresse et une grande violence.
Violence et tendresse sont aussi très africaines : Mémé est à la fois autoritaire et sécurisante, une sorte de violence positive, on l’aime dans sa violence. Mais ici se rajoute l’héritage de la guerre qu’ils ont vécue pour les pousser aux extrêmes, au point que l’un des garçons, Tom, perd tout discernement et n’hésite pas à tuer gratuitement. Lorsqu’un des cousins, John (ils ont tous la même grand-mère) a du mal à se remettre d’un cauchemar où il tue ses parents, Tom lui dit qu’il a de la chance de vivre ça en rêve, et lui, l’a fait réellement. C’est violent cette conversation.
Un public africain se sentira très concerné.
Oui, surtout dans notre région : avec la Sierra Leone et le Liberia, la Guinée est entourée de guerres. La violence est partout. Les gens sont profondément blessés, morts dans leur âme. Tu côtoies tous les jours le meurtrier de tes proches : cela ne se pansera pas facilement.
Tu n’as pas voulu préciser géographiquement les lieux.
Cela se passe partout en Afrique ou ailleurs dans le monde. Les réfugiés sont les mêmes partout. Mémé et la langue, sont des peintures culturelles locales, mais on pourrait aussi être en Bosnie !

///Article N° : 3437

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