Dessinateur au Niger : quels moyens pour s’exprimer ?

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Peu connu pour son dynamisme en matière de BD, de livres illustrés ou de presse satirique, le Niger n’est pas, a priori, un terrain favorable à l’expression des illustrateurs et dessinateurs. État des lieux des supports disponibles pour les professionnels du dessin.

En décembre 2005, les 5e Jeux de la francophonie qui se déroulaient au Niger ont été marqués par une exposition de planches de bandes dessinées importées du Festival international d’Angoulême. Cet événement, salué par la presse, connut un réel succès auprès du public local lui donnant l’occasion de découvrir un art peu répandu dans le pays. Auparavant, la seule manifestation de ce type touchant au 9e art concernait la venue du bédéiste béninois Hector Sonon venu encadrer un stage à l’occasion de Lire en fête 2004. Parallèlement avait lieu l’exposition A l’ombre du baobab proposée par l’ONG française Équilibres et populations. Cette exposition accompagnait la sortie d’un album collectif d’auteurs africains, le premier du genre destiné à sensibiliser l’opinion publique et plus spécialement les jeunes sur l’éducation et la santé en Afrique. L’exposition avait été inaugurée dans le cadre du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême en janvier 2002 et avait circulé en France et en Afrique, présentée par des dessinateurs ayant participé au projet (c’était le cas de Sonon). Mais aucun dessinateur nigérien n’avait participé à cette aventure, faute de contacts et d’expérience visible dans ce domaine.
La bande dessinée nigérienne est jeune et ne compte guère de réalisations concrètes. Elle a démarré dans les années 80, époque où le Sahel Dimanche, émanation du Sahel quotidien – premier journal du Niger indépendant – offrait à ses lecteurs des planches de bandes dessinées et de dessins humoristiques signés Gabi, dessinateur décédé depuis. Le seul album cartonné édité à ce jour est une superbe bande dessinée préventive contre le Sida, publiée en 2004 par l’Agence luxembourgeoise pour la coopération et le développement, Lux – development S.A, en partenariat avec le ministère de la santé. En couleur, nanti d’un réel scénario, cet album est une belle réussite comparée à la production habituelle des BD didactiques et de sensibilisation, souvent de très faible qualité. Malheureusement, les deux auteurs étant des dessinateurs professionnels originaires de RDC : Barly Baruti et Thembo Kash, venus expressément au Niger à trois reprises. Cet album a cependant donné l’occasion à des dessinateurs locaux de l’Association Crayons de sable de participer à un atelier graphique avec Baruti et de collaborer à la création de l’album (en particulier Boulama Adam Boundi, qui a participé aux manifestations des Jeux de la francophonie, et Djibo Sani). Cet atelier n’était pas le premier du genre, le centre culturel français ayant déjà organisé des ateliers et concours dans le domaine du 9e art. En 2006, l’unique numéro de Nous jeunes, une publication pour la jeunesse (1), contenait les 5 premières planches d’une bande dessinée de Léo H. Mpessa : Raicha et les scorpions. L’arrêt (passager ?) de cette revue pouvait faire craindre le pire pour la continuation de cette histoire à épisode, première du genre dans le pays.
L’année suivante, en décembre 2007, un mini-tabloïde gratuit à destination des 18-30 ans sortait : Matashi magazine, édité par l’ONG spécialisée dans la lutte contre le SIDA, Crisalide et soutenu par la publicité. Matashi reprenait, depuis le début, l’histoire de Mpessa à raison de 8 planches par numéro. Elle proposait également en 4e de couverture une planche de Djibril Abdoul-Wahid avec le petit personnage de Toto. Toujours en 2007, le caricaturiste Aguelasse a publié en avant dernière page de son propre hebdomadaire La hache nouvelle une petite BD, « Ayouba, le tyran du foyer« , du même dessinateur, financée par Oxfam – Québec et réalisée avec l’ONG FEVVF « dans le cadre des 16 jours d’activisme contre les violences faites aux femmes et aux enfants« . Avant Ayouba le tyran, Aguelasse avait déjà édité en 1994 sur financement de la Coopération Française, une œuvre d’une cinquantaine de pages en noir et blanc intitulée Aguelasse et les femmes. Il a également publié sous forme de BD des satires politiques et sociales, notamment dans Haské (« lumière »en haoussa), le premier journal privé du Niger, avec un personnage Abdou le râleur puis dans un autre hebdomadaire, Le Paon Africain avec le personnage « Tchiwaké ». Enfin, il publie régulièrement une histoire Taxi Portière 007 dans La Hache Nouvelle. C’est à peu près tout. L’absence de support fait que le bilan est maigre pour ce grand pays de la francophonie. Comme dans de nombreux pays d’Afrique, la bande dessinée y est souvent utilisée par les ONG et des organisations internationales et associations dans leurs campagnes de sensibilisation. C’est particulièrement le cas en matière de santé, où nombre de BD didactiques sont diffusées dans les écoles et autres lieux. Ces campagnes qui permettent également des productions d’affiches, de calendriers et de livrets ne suffisent pas à favoriser le développement d’un secteur qui aurait besoin d’être plus soutenu.
La presse pourrait être un bon relais mais dans un pays où la liberté d’expression n’est pas à l’honneur, le métier de caricaturiste peut s’avérer périlleux.
Outre le quotidien officiel et pro gouvernemental, Le Sahel, de nombreux hebdomadaires (en moyenne une trentaine) fleurissent régulièrement et disparaissent souvent après 3 ou 4 numéros. Sur l’ensemble des journaux d’opinion qui paraissent plus ou moins régulièrement à Niamey, Agadez ou Zinder (1 seul titre est publié dans chacune de ces dernières localités), moins du quart fait appel à des artistes pour illustrer les articles souvent provocants et racoleurs qu’ils publient.
Le milieu de la caricature compte cependant plusieurs noms connus. Aguelasse, déjà évoqué, fait régulièrement la une de La Hache « nouvel hebdomadaire satirique nigérien ». Mais le plus connu et le plus ancien est Housseini Salifou qui, depuis la Conférence nationale de 1991, croquait déjà dans Haské, les portraits des principaux hommes politiques du pays. Fort de cette première expérience encourageante, suivie de quelques nouvelles caricatures publiées dans divers journaux indépendants, Housseini franchit le pas et lance Moustique, un hebdomadaire au ton sarcastique, agrémenté de nombreux dessins humoristiques.
En juillet 1993, après une retentissante arrestation, suite à un article mettant en cause une personnalité du Gouvernement, il est rapidement remis en liberté, grâce à la mobilisation de nombreux représentants du monde de la presse nigérienne et internationale. Aujourd’hui, Housseini préfère s’adonner à des activités d’infographiste et publier de temps à autre une caricature en première page de journaux d’opinion qui lui en font la demande. D’autres dessinateurs ont été sollicités par différents journaux indépendants pour y publier caricatures ou dessins d’actualité : Diaddo dans L’Enquêteur et Haské, Sani dans Le Canard déchaîné et La Griffe, ou plus récemment Tambo dans Le Damagaram (2), mais ces collaborations restent encore trop peu nombreuses.
Faute de moyens, le milieu éditorial n’est pas plus moteur. Le pays compte une douzaine d’éditeurs : Ed. Nathan Adamou, Ed. Belle Afrique, Ed. Alpha, Ed. Daouda, Ed. Afrique lecture, Ed. Fleur du désert, Ed. du Ténéré (située en France), Gashingo (publie en langue nationale), IRSH (spécialisé en sciences humaines), INDRAP (spécialisé dans le développement), CELHTO (spécialisé en ethnologie). Toutes ces maisons ne publient que trois ou quatre titres par an, diffusés dans la dizaine de librairies du pays. Quelques titres pour la jeunesse ont été publiés en langues locales (haoussa, zarma, tamachek, kanouri…) au début des années 2000 par les éditions Albasa, émanation de la GTZ, avec quelques illustrations en noir plutôt malhabiles et rarement identifiables. Une collection « Hirondelle » regroupe de petits albums bilingues illustrés en couleur par Boukari Mahamadou Bahari (de Zinder) et Djibril Abdoul-Wahid, déjà présent dans Matashi, avec le soutien du Ministère de l’éducation nationale.
Tout cela peut sembler dérisoire. Pourtant, Alassane Aguelasse, qui exerce par ailleurs la profession de journaliste en dehors de son métier de dessinateur n’hésite pas à déclarer : « Oui, mes dessins me rapportent de l’argent. Je vis plus de mes dessins que d’autres choses. On peut vivre du dessin au Niger et partout ailleurs en Afrique. Au Niger, ils sont légions les dessinateurs qui vivent de leur art. (3) » Ces propos sont plutôt rafraîchissants dans le contexte actuel où nombre de dessinateurs africains se plaignent de leur difficile condition matérielle. Ils illustrent également la polyvalence des professionnels africains qui sont la plupart du temps obligés d’avoir plusieurs cordes à leur arc : caricaturiste, graphiste, peintre, bédéiste ou illustrateur. Aucune de ces activités ne constitue pour eux un métier à part entière. Elles ne sont qu’une des composantes de leur vie professionnelle. Sur ce point, l’exemple nigérien ne fait pas figure d’exception sur le continent. La difficulté pour ces dessinateurs à construire une œuvre ne vient pas uniquement du manque d’opportunité éditoriale. Elle est également due à la nécessité absolue de travailler dans plusieurs domaines à la fois, ce qui n’est pas propice à la création. De plus, le musellement de la presse au Niger et la non-liberté d’expression ne favorisent pas l’éclosion de talents qui ne demanderaient pourtant qu’à s’exprimer.

1. n°000, mai 2006
2. Celui-ci a publié au début de l’année 2008, pendant 11 numéros consécutifs, une planche bilingue français / tamashek de sensibilisation au virus du VIH ; La publication était financée par un organisme étranger.
3 « http://membres.lycos.fr/apollonniens/aguel/interview.htm »
///Article N° : 8059

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