D’ici et d’ailleurs

De Soha

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Ce premier album n’est certes pas (en totalité) un chef-d’œuvre – trop habilement fignolé pour cela – mais il recèle toutes les qualités qui révèlent sans nul doute l’avènement d’une chanteuse d’exception…
Soha n’a d’ailleurs rien d’une « beurette débutante » comme pourrait le faire croire la promotion désinvolte de la « major » qui a eu la chance de tomber sur elle. « Soha » n’est qu’un surnom et un jeu de mots : ce prénom arabe est aussi la déformation en créole jamaïcain de « so what » (« et alors ? »). D’origine sahraouie et nubienne par sa mère qui l’a bercée de ses chants traditionnels, Soha a grandi dans les cités du nord de Marseille avant de fuguer à Paris où elle s’est fait son petit nom dans le dancehall et le raggamuffin. Elle aurait pu en rester là…
Pour deviner comment elle est a su se sortir de ce ghetto sans s’en éloigner trop, il suffit peut-être d’écouter « Drôle d’Idée », petite perle aux effluves de ganja sur fond d’accordéon, de guitare et de piano.
« J’ai eu une drôle d’idée / Je sentais des ailes me pousser dans le dos / Je voyais la vie soudain d’un peu plus haut / Dans les nuages mes rêves prendront moins l’eau / Je plane, on dit de moi que je prends tout de haut / Je ne redescendrai pas de sitôt (…) Moi j’ai deux planètes dans ma tête qui s’alignent / J’ai des idées comme ça, drôles ou bien pas »…le reste est à l’avenant, bio garanti, autobiographique.
Soha possède tous les attributs d’une grande chanteuse en herbe : une voix de soprano aussi lumineuse qu’originale, naturelle (à l’évidence peu travaillée) et d’une justesse parfaite ; une aisance rythmique remarquable – elle « swingue » vraiment, sans effort, infiniment mieux que tant de « chanteuses de jazz » de sa génération qui prétendent faire de cette qualité personnelle si rare un vulgaire métier. Soha a aussi ce truc indéfinissable des chanteuses réalistes qui fait que même si on ne l’a jamais vue (ce qui est mon cas) en l’écoutant on croit la connaître.
Ses seuls défauts personnels ? (à mon avis) :
1°) une diction du français trop affectée, trop maniérée – ce terrible « syndrome r’n’b » qui consiste à flotter sur les consonnes, à accentuer et prolonger les voyelles dans le vieux style des snobs de Neuilly…
2°) l’absence de toute référence à ses origines africaines et arabes, ce qui n’est pas un vrai « défaut », bien sûr, tout au plus une déficience.
Les orchestrations éclectiques et très subtiles d’Antoine Essertier traduisent bien le désir de Soha de s’imposer comme une chanteuse sans frontières. Ses idoles s’appellent pêle-mêle Celia Cruz, Ella Fitzgerald, Billie Holiday, Dinah Washington, mais aussi Charles Aznavour, Jacques Brel, Édith Piaf ou Alain Souchon. Soha se dit aussi fascinée par l’Angolais Bonga et la Cap-verdienne Sara Tavares, avec qui elle aimerait bien enregistrer en duo.
La façon dont Soha jongle entre espagnol et français est aussi inédite que troublante dans « Tourbillon », et encore plus dans « Mil Pasos ».
Que fera, que sera Soha dans quelques années ? Je ne puis m’empêcher de penser amèrement à une autre chanteuse, que la même maison de disques avait « sortie » il y a une vingtaine d’années, et dont j’avais chanté les louanges. Elle avait autant de talent, une histoire atypique, et c’était comme Soha une authentique autodidacte. Elle s’appelait Liane Foly. Hélas, elle n’a su résister au succès et elle a sombré dans la banalité, la célébrité précédant souvent la vulgarité.
Ce ne sera pas le cas de Soha. On peut en faire le pari.

D’ici et d’ailleurs, de Soha (Virgin)///Article N° : 7205

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