Diffuser des films africains en quartier populaire

Print Friendly, PDF & Email

Nous avions déjà publié le vivant récit de Christian Tsieng sur son initiative soutenue par les Ecrans noirs de Bassek ba Kobhio de diffusion de films africains en milieu universitaire à Yaoundé. Voici ici la suite de ses aventures qui sont extrêmement intéressantes pour tous ceux qui se demandent comment ramener un public dans les salles de cinéma et diffuser les films d’Afrique.

Tout commença le 26 novembre 2006, lorsque les Ecrans noirs s’installaient dans le campus, mon campus, celui de l’université de Yaoundé 2 Soa, pour ouvrir une salle de cinéma. Le projet était celui de projeter exclusivement des films africains et francophones. Sur le coup, l’initiative m’intéressa et très vite je compris l’importance qu’il y a pour nous étudiants de regarder les films réaliser par nous et vus par les nôtres et pourquoi pas dans le monde entier. C’est ainsi que je me suis investi au sein d’un club, le club cinéma mis en place à cet effet. Le club a pour vocation de réunir en son sein tous les étudiants désirant faire un jour quelque chose dans les métiers du cinéma.
Ma bonne prestation durant les projections au sein du club cinéma et la bonne marche de la salle de cinéma ouverte dans mon campus ont poussé M. Bassek ba Kobhio à me donner la responsabilité de la gestion de la salle de cinéma qui devrait ouvrir ses portes à la mairie de Yaoundé 2ème grâce à un partenariat entre les Ecrans noirs et cette mairie dans le cadre du projet « écrans numériques » – un projet qui consiste à promouvoir le cinéma africain et francophone et surtout redonner l’envie aux gens de venir vivre le cinéma en salles.
D’emblée, je compris que la mission ne devait pas être facile mais ça ne me faisait pas peur. Je me disais que c’était une chance unique pour moi de réaliser un vieux rêve, celui d’être un jour un grand cinéaste, quelque que soit le métier. Voilà que l’occasion m’est donnée, et à côté de qui ? Bassek, un baron du ciné africain, le meilleur en Afrique centrale, j’espère qu’il va m’aider à m’intégrer dans ce monde, pourquoi pas en pensant à la relève, pour que le cinéma ne se meure après son passage sur terre car sinon ça aurait servi à quoi tout son combat ?
En réalité, les Africains quel que soit le secteur d’activité n’aiment pas la relève, ils adorent s’accrocher et empêchent les jeunes talents qui apportent leurs idées en tissant des cercles vicieux comme s’ils étaient immortels. C’est le principe de l’alternance qui est bafoué.
C’est le 14 juillet 2005 qu’ « écrans numériques de Nkomkane »ouvre ses portes et c’est normal que la salle soit vide, vraiment vide. Je compris très vite qu’il fallait que je mette sur pied un plan marketing . La salle est située en plein cœur d’un quartier populaire, constitué d’une population essentiellement jeune et en majorité démunie, qui ne vit que de petits jobs et commerce, ils se battent comme on le dit au pays, une population d’obédience musulmane et parlant majoritairement la langue foulbée.
Voilà donc que dans leur quartier est née une superbe salle de cinéma d’une capacité assise de 250 places, vanillée et équipée de toilettes modernes ! Est-ce qu’ils le savent ? Sûrement pas et le seul moyen pour qu’ils le sachent est que je les approche. Vu que je ne possède pas les moyens médiatiques efficaces mais que je parle leur langue, je cherche à les mettre en confiance. Je décide de me faire des amis dans le quartier avec lesquels on pourra parler du cinéma et comprendre comment amener les gens du quartier à retrouver le chemin d’une salle de cinéma. Sans tarder, je pars vers eux et je fais la connaissance d’Hamidou qui est un jeune qui fait dans la location de vélos pour adultes et enfants, donc le garçon idéal puisqu’il connaît pratiquement tout le quartier.
– Salut Hamidou
– Slut !
– Tu aimes le cinéma ?
– Bien sûr, j’adore !
– Tu vas souvent au cinéma l’Abbia ? (1)
– Jamais.
– Et pourquoi ?
– Je n’ai pas les moyens de me rendre là-bas et en plus le câble nous donne tous ces bons films américains et chinois que j’adore !
– Tu n’as jamais rêvé de vivre le cinéma dans une belle salle devant un écran géant avec des amis, couvert d’un son incroyable et unique ?
– Bien sûr que ça m’attire et que j’en ai toujours rêvé !
– Es-tu au courant de la salle de cinéma qui est ouverte dans ton quartier tout près de chez toi ?
– Non.
– Et si je t’invite à venir y faire un tour ?
– Sans problème !
– En fait, je voudrais que tu viennes m’aider à la gérer.
– Allons d’abord, que je la voie !
Une fois arrivé, Hamidou reste coi et sans hésiter, il décide de m’aider. Je lui conseille d’en parler avec ses frères pour qu’on fasse quelque chose tous ensemble. Surtout, ça nous permettra de nous affirmer dans un monde où on nous donne l’impression que ça ne nous appartient pas. Quelques heures avant la projection, je les ai initiés au fonctionnement du matériel et leur ai donné en toute confiance la gestion de la salle. Ils s’occupaient de coller les affiches partout dans le quartier et c’est comme ça que petit à petit les gens sont venus dans la salle. Pour faire vivre l’amour du cinéma chez les jeunes qui s’intéressaient à la gestion de la salle, j’ai organisé des petites réunions après les projections pour parler des films projetés. On discutait sur leur façon d’appréhender le cinéma africain et ce qu’il y avait lieu de faire pour le sauver ou l’améliorer.
– Dites-moi les gars, comment vous trouvez les films à l’affiche ?
– Moi en réalité le ciné africain me fait dormir, c’est l’écran géant qui me séduit et aussi de vivre les films dans une aussi belle salle sinon rien !
– Vous préférez quel genre de film ?
– Américain et chinois parce que ça vit !
– Et toi, Hamidou ?
– Tu sais Christ, la mission première du cinéma, c’est le divertissement, et dans les films africains c’est pas ça. Nous, on veut l’action, le suspense à mourir, on ne veut pas les trucs qui nous font dormir !
– C’est là ou vous faites tout faux : les films américains ne sont rien d’autre que les faits sociaux qu’ils vivent chaque jour dans leurs cités, la mafia, la drogue, la criminalité et la sexualité, ils essayent de dénoncer les maux et de trouver des solutions, c’est idem dans les films chinois. Le kung-fu, les arts martiaux, tout ça, c’est leur culture qu’ils essaient de montrer au monde et vous, dites-moi comment vous comptez dénoncer les maux qui minent notre société ? Le cinéma africain n’est que le reflet de notre société, la réalité de tous les jours en Afrique, la pauvreté, le sous-développement, les guerres tribales, la sous-scolarisation, la corruption, l’égoïsme, l’injustice, etc. Regarder nos films nous donne la solution pour un mieux vivre social. Le Blanc nous a donné le ciné qui est un moyen d’expression, prenons le bon côté de la chose et aidons-nous à aller de l’avant, d’ailleurs qui vous dit que ces Occidentaux voient nos films ? C’est par pure diplomatie qu’ils nous donnent des espaces minimes de diffusion pendant leurs grands festivals. Nous sommes les jeunes de demain, ne tombons pas dans l’erreur de nos parents !
La salle était comble, toutes les places étaient prises, les retardataires restaient debout et d’autres préféraient s’asseoir à même le sol !
Il faut que M. Bassek et M. le Maire viennent vivre l’ambiance qu’il y a ici. C’est ainsi que j’organise une séance spéciale où le Maire et M. Bassek viennent vivre le cinéma avec la population de Nkomkane. La séance fut magique et à la fin, le Maire me pose la question de savoir comment avons-nous fait pour convaincre tous ces gens ? Je lui réponds qu’il suffisait de comprendre les gens en se mettant à leur place, en les écoutant.
Tout se passe bien et comme la salle se fait de plus en plus petite, je mets sur pied le concept « écrans numériques en plein air de Tsinga » : le projet consiste à faire des projections en plein air dans tous les quartiers de l’arrondissement Yaoundé 2ème deux fois par mois, les films à l’affiche étant des films africains.
Les projections vont bien et la salle vit, c’est génial non ?
Maintenant, je pense déjà à la salle de cinéma de l’université de Yaoundé 1 qui doit fonctionner, mais le problème est de matériel de projection. Trois salles pour un seul matériel de projection, c’est impossible que ça marche et aussi le manque de films qui reste encore un grand obstacle ! En tout cas, je fais mon job et c’est aux autres de faire le leur. Tout le monde doit jouer son rôle dans la cité pour que les choses avancent dans l’intérêt de tous, et pour que je vous raconte la suite !

(1) La seule salle de cinéma subsistant à Yaoundé en dehors de celle du CCF. ///Article N° : 4390

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire