Difret, de Zeresenay Mehari

L'édifiant triomphe du courage

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Difret a les travers du film à thèse mais tend aussi à les dépasser, ce qui fait de sa vision une expérience contradictoire : on sent ce film important par ce qu’il transmet mais sa forme bloque l’émotion qui emporterait l’adhésion. Difret veut dire « courage » en amharique : c’est le centre du récit, le courage de Meaza Ashanafi, avocate émérite qui a fondé une association d’avocates au service des femmes outragées, ne pouvant aboutir qu’en s’appuyant sur le courage d’Hirut, une jeune paysanne de 14 ans victime de la tradition du « telefa » qui veut qu’un homme enlève sa future femme, promise à sa famille. D’une tradition qui pouvait trouver son sens de séparation du giron familial, les machistes ont fait une violence et Hirut sera violée le soir même de son enlèvement. Que cette tradition ait pu avoir un sens dans une pratique plus douce n’apparaît pas dans ce genre de film où domine la dualité bon-mauvais, éclairés-rétrogrades, féministes-machos. Il faudra construire un récit qui puise régulièrement dans le film d’action pour que le film soit édifiant et que son propos s’impose comme une évidence au spectateur. Nous voici donc du seul point de vue de l’avocate au service de l’amélioration de la condition des femmes, dont la méthode rentre-dedans est montrée comme efficace, comme le montre son intervention zélée auprès d’un mari violent qui règle le problème en quelques minutes.
Voici donc le trouble posé : un film qui démontre plus qu’il n’en faut, qui a par exemple besoin d’un gros plan sur le fusil oublié dans la pièce pour montrer qu’Hirut va pouvoir s’en saisir alors qu’on avait bien vu son violeur le déposer à l’entrée, et par ailleurs un biopic qui rend compte d’un combat essentiel, celui d’une femme réelle qui a reçu de nombreux prix internationaux et notamment le Hunger Prize, que l’on nomme le prix Nobel africain. Les faits remontent aux années 90 et sans doute était-il important de rappeler cette mémoire, tant ce combat n’a pas de fin, en Ethiopie comme ailleurs. Il se situe au niveau juridique et les avancées obtenues ont permis aux femmes éthiopiennes d’être mieux protégées dans la reconnaissance de leurs droits, quand elles peuvent s’appuyer sur le cadre légal. Alors que le parquet et la police sont présentés comme uniformément obtus dans la perpétuation autoritaire d’une tradition obsolète, et que même le tribunal paysan s’avère excluant et sans merci, ce combat juridique apparaît comme l’institution progressive d’un Etat de droit et d’un fonctionnement démocratique s’appuyant sur la Justice.
Difret n’échappe pas à l’encart trop souvent vu dans les débuts de films : « ce film est tiré d’une histoire vraie » – inutile puisque le lien avec les personnages réels sera éclairé en textes et en photos lors du générique final, mais aussi problématique car la volonté démonstratrice du film entache la crédibilité de sa reconstitution, et que c’est justement sa reconstitution du vécu d’Hirut qui pose problème alors que son récit aurait été plus fort en ouvrant le ressenti d’un spectateur appelé à se représenter lui-même les faits. Il n’empêche que la caméra portée qui accompagne les scènes « d’action » crée à la fois une intimité et une distance qui allègent cette volonté rhétorique et permettent au film d’échapper à la pesante dénonciation. Par contre, lorsque la caméra se fige, le téléfilm s’installe, qui ne laisse plus la place qu’à la parole.
Le soutien d’Angelina Jolie en tant que productrice exécutive et les prix du public reçus lors de sa première mondiale à Sundance en 2014 puis au Panorama de Berlin et enfin sa sélection aux Academy Awards n’ont pas empêché le film de déclencher une polémique en Ethiopie où il fut d’abord interdit à la séance même de sa première du fait d’une plainte contre son traitement du sujet mais où il connut ensuite un large succès en salles. Aura-t-il eu un impact pour limiter le mariage précoce des enfants ? C’est sans doute davantage dans l’exemple emblématique d’une femme qui réussit à vaincre les obstacles par sa détermination que ceux qui sont déjà dans une perspective de changement trouveront la force de poursuivre leur combat. Encore leur faudra-t-il restaurer par eux-mêmes les contradictions car rien n’avance jamais si on ne les prend pas en compte.

///Article N° : 13122

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© Ad Vitam
© Alamode Film
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