Du devenir de la culture cinématographique en Tunisie : Une expérience riche d’enseignements au-delà de ses frontières !

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En marge du bouillonnement médiatico-festif des 22èmes Journées Cinématographiques de Carthage qui se tinrent du 25 octobre au 2 novembre 2008 à Tunis, un regard attentif pouvait laisser entrevoir des JCC moins clinquantes au cœur de la cité et de la culture tunisienne pour un public tout aussi demandeur que les festivaliers traditionnellement plus cosmopolites. Ces JCC sont aussi celles de milliers de Tunisois et Tunisiens qui se sont pressés dans les salles le plus souvent combles, même pour la projection de courts, de documentaires, cinéma ou vidéo, en compétition ou dans les autres catégories. Des foules jeunes se sont précipitées vers les guichets pour des billets à seulement un dinar la place, soit un quart du prix habituel, attirées par une offre beaucoup plus diversifiée. La salle du Mondial qui programmait la sélection officielle semblait d’ailleurs y avoir vu une manne inespérée et laissa le public accrédité poireauter en vain à l’extérieur alors que la salle se remplissait de spectateurs payants… Les Journées Cinématographiques de Carthage nous offrent ainsi l’opportunité de réfléchir aujourd’hui aux enjeux de toute une culture du cinéma demeurée vivante en Tunisie par le questionnement permanent de ses objectifs. Structurée autour de trois associations qui œuvrent et doivent œuvrer « dans la complémentarité », comme le martèle Naceur Sardi, Secrétaire Général de l’ATPCC. Il s’agit de la Fédération Tunisienne des Ciné-Clubs (FTCC), de la Fédération Tunisienne des Cinéastes Amateurs (FTCA), de l’Association Tunisienne pour la Promotion de la Culture Cinématographique (ATPCC), les questionnements que suscite cette culture sont sans doute au cœur d’un débat essentiel qui dépasse les limites de la Tunisie…
La place du numérique dans la production, l’état désastreux de la distribution et de l’exploitation du cinéma de plus en plus absentes du paysage culturel dans tous les pays du Maghreb et d’ailleurs, le statut incertain de la salle de cinéma remis en cause par les nouveaux modes de consommation des films, font l’objet aujourd’hui de nombreux débats, car ils imposent une reconceptualisation de ce qu’est le cinéma. Qu’en est-il aujourd’hui du rite de la salle obscure rassemblant des spectateurs pour la projection d’un film en 35 mm sur grand écran ? Dans la mutation économique, culturelle et technologique en cours, pourrait-il ne plus tenir que du mythe tenace de l’essence du cinéma ? Quels sont les modes d’acquisition d’une culture cinématographique ? Quels en sont ses enjeux et ses objectifs ? Dans un ouvrage important mais déjà daté, Jean-Michel Guy nous incitait à penser cette culture comme « un processus continu de constructions d’ensembles cohérents de représentations, de pratiques, de’connaissances’, de goûts, fondant des sentiments d’appartenance, et contribuant au’sentiment d’identité’ des personnes et des groupes » (1). Comment aborder aujourd’hui cette question de la fondation de « sentiments d’appartenance… contribuant au’sentiment d’identité' »? Rassembler des publics, comment, pourquoi, et vers quoi ?
I – Trois associations maillons essentiels d’une culture du cinéma
Les histoires du cinéma tunisien et ouvrages généralistes sont emphatiques dans l’hommage rendu à la Fédération Tunisienne des Ciné-Clubs (FTCC) créée en 1950, et à la Fédération Tunisienne des Cinéastes Amateurs (FTCA) créée en 1962, les deux ayant constitué le socle d’une culture à la fois très populaire, (2) dynamique et politisée qui s’est développée dans les années 60 dans une réflexion sur ce qu’est le cinéma et autour des mêmes corpus de films que ceux qui avaient marqué le développement de la culture du cinéma en France, des corpus valorisés devenus l’objet d’analyses approfondies, les formalistes russes, le Néo-réalisme italien, la Nouvelle Vague. Mokhtar de Sadok Ben Aïcha (1968) atteste de l’importance de cette culture sur le cinéma tunisien. Sans doute cet héritage prestigieux est-il un peu teinté par un parallèle souvent implicite avec la culture du cinéma qui s’était développée en France et qui tend à éclipser des aspects spécifiquement tunisiens de cette culture. Vouloir faire du cinéma un art ne rend pas toujours compte de la taille du mouvement tunisien, ni du contexte politique et culturel dans lequel il s’est développé et auquel il s’attache. La Tunisie était alors dans un processus de construction nationale. La France, par contre, était dans un processus de décolonisation et de reconstruction d’une identité sur des valeurs nouvelles, le repli sur la sphère domestique, la consommation, l’individu et la vitesse (3). Si les cultures cinématographiques s’élaborent effectivement sur des références filmiques largement partagées, nous ne saurions réduire la culture cinématographique en Tunisie, ni en France d’ailleurs comme l’a très bien montré Geneviève Sellier (4), à l’élaboration d’un « canon » de classiques autour duquel se serait développée une culture du cinéma autonome, détachée des réalités politiques et sociales traversées par le pays à ce moment-là.
En 2008, qu’en est-il ? Les JCC, ce sont encore aujourd’hui 25 membres de la FTCC, autant de membres de la FTCA (Fédération Tunisienne des Cinéastes Amateurs), venus de toute la Tunisie qui sont accrédités et hébergés et qui assistent aux projections selon un ordre déterminé par les débats le lendemain matin à la Maison de la Culture Ibn Khaldoun, dans la rue du même nom, à deux pas des salles où se déroule l’événement. Chiffre dérisoire peut-être au regard du passé. Et pourtant ? Ouverts à tous, ces débats matinaux sont bien suivis, avec environ une quarantaine de personnes rassemblées au deuxième étage pour deux ou trois heures de discussion assez intenses, avec les réalisateurs et acteurs des films et des membres des associations. Les questions sont parfois longues et pointues… Elles abordent le fond, la forme, la place et le rôle des réalisateurs dans les cinémas maghrébin, arabe, africain, les conceptions de la réalisation, la distribution et la réception des films, leur financement. Les commentaires sont sans concession. Les membres de la FTCC sont présents et attentifs…
a) La Fédération Tunisienne des Ciné-Clubs hier et aujourd’hui
Nous sommes loin de la nostalgie des glorieuses années de la FTCC avec ses 65000 membres, nous assure sa Présidente Asma Fani, le chiffre mythique cité par tous lorsqu’il s’agit d’évoquer l’Âge d’or d’un mouvement qui avait su capter l’énergie de toute une jeunesse et l’emporter avec elle dans l’idée d’une culture et d’un patrimoine à construire, partager et transmettre. Car dans cette culture, c’est justement la proximité entre le développement d’une culture cinématographique et la possibilité d’y participer qui a sans doute été particulièrement signifiante et qui continue de traverser la culture. En effet, la culture cinématographique qui s’est diffusée par l’activité très intense des ciné-clubs, a permis une réflexion sur les enjeux et le rôle d’un cinéma national et contribué ainsi au développement d’une production d’une relative liberté…
Avec aujourd’hui 15 ciné-clubs, et quelques autres en voie de constitution, entre 500 et 600 membres, des cotisations annuelles de 5 dinars pour les actifs, deux dinars pour les étudiants, chômeurs, etc., la FTCC perdure et tente de penser sa place et ses objectifs. Il faut légalement sept personnes pour pouvoir lancer un ciné-club, offrir un espace de projection qui réponde à des critères minimums de respect des films. L’organisation d’un ciné-club dans sa gestion courante reste assez informelle… et les hiérarchies sont peu visibles. Selon Asma Fani, les projections se font devant en moyenne 40 à 50 membres fidèles, beaucoup moins, surtout à l’arrivée de l’été, si l’on en croit des membres de la FTCC des différents ciné-clubs présents aux JCC.
Ces ciné-clubs bénéficient parfois d’un matériel de projection en 35mm dont ont été dotées les Maisons de la Culture qui les hébergent. Ils gèrent leur programmation, tant la fréquence que les titres, même si des thématiques communes peuvent être privilégiées. Moins attachée à la promotion d’un patrimoine national, la FTCC revendique et s’adresse aujourd’hui à un public intéressé par une culture du cinéma internationalisée. On s’intéresse au cinéma des pays arabes, d’Amérique du Sud, d’Asie pour un public qui aimerait allier la connaissance du cinéma à un rapport au monde plus citoyen même si les modalités de ce rapport au monde, de ce désir d’engagement restent floues. S’agrandir n’est pas aujourd’hui l’objectif principal de la fédération qui vise bien davantage la formation des animateurs, l’amélioration des conditions de projection plutôt que l’augmentation du nombre d’adhérents et / ou des ciné-clubs. Ainsi, la fédération organise assez régulièrement des stages de formation à l’image destinés aux animateurs. La fédération se tourne également vers le jeune public afin d’initier ces derniers à l’expérience du cinéma en salles. Des cycles de films destinés aux enfants sont ainsi proposés dans certains ciné-clubs.
La FTCC, maintenant dotée d’un local non loin des salles de cinéma où se déroulaient les JCC, avait également organisé un débat modéré par Tahar Chikhaoui le 29 octobre après les projections à 23h30 dont le titre suggère assez bien la motivation, « Nouvelles voies, voix nouvelles… le cinéma que nous aimons », et auquel se sont pressées une soixantaine de personnes. Y avaient été conviés des réalisateurs dont les films étaient en compétition, Lyes Salem auteur de Mascarades (Algérie 2008), Sélif Traoré auteur de Faro, reine des eaux (Mali 2007), Malek Bensmaïl auteur du documentaire La Chine est encore loin (Algérie 2008), Samir Habchi auteur de Beyrouth, Ville Ouverte (Liban 2008), Ibrahim El Batout auteur de Ein Shams (Égypte 2008), un récit expérimental riche réalisé en numérique, ainsi que Jilani Saadi, le réalisateur tunisien auteur de Khorma, le crieur de nouvelles (2003) et de Tendresse du loup (2006). Ce dernier qui était à la recherche de financement pour son prochain long-métrage a été présenté par Asma Fani comme un réalisateur particulièrement apprécié de la FTCC. Le débat lancé par Asma Fani avait pour but de puiser dans les productions internationales présentes au festival les germes d’expériences formelles et thématiques offrant des pistes sur le devenir du cinéma aujourd’hui. Le débat permit d’écouter les réalisateurs traiter de ce qui pour eux constitue un cinéma porteur de propositions tant du point de vue formel que des thématiques.
Qu’en est-il sorti ? Les réalisateurs présents, avec Lyes Salem et Malek Bensmaïl, semblaient partager l’idée que le rapport de force Europe / pays arabes ou d’Afrique qui avait structuré les relations culturelles et économiques inégalitaires emprisonne les réalisateurs dans des jeux de miroirs liés aux attentes de par et d’autre de la Méditerranée et dont il faut s’extraire pour pouvoir espérer un renouvellement. Avant tout, sortir de la victimisation, sortir d’un certain réalisme attendu et consensuel, sortir des stéréotypes attendus, sortir aussi du cinéma porte-parole… Dans ce contexte, une tension apparaît entre des choix qui ne seraient pas nécessairement exclusifs. D’un côté, la représentante de AFLAM, (5) une association de la région PACA dont la vocation est l’amélioration de la diffusion des films arabes appelait à une distribution plus professionnelle qui permette de voir un plus grand nombre de film en Europe tandis qu’Asma Fani invoquait, de son côté, à partir de l’exemple de la Tunisie, une attention plus soutenue à des films « indépendants », c’est-à-dire des films qui n’ont pas de visas, pas d’autorisation, qui sont produits complètement en marge des institutions existantes, appelant implicitement à repenser le cinéma en dehors des contraintes qui sont le lot de l’organisation actuelle de la production cinématographique. Faut-il regarder ce vœu comme un repli nécessaire au renouvellement de la création par l’image ? Est-ce qu’œuvrer pour une diffusion plus large et plus professionnelle des films arabes, maghrébins, africains permettrait de sortir d’un certain réalisme attendu ayant constitué la masse des productions parvenues en Europe ? Ces deux pistes peuvent sans doute être considérées comme deux des pôles d’une recherche qui passe par une définition ouverte de ce qu’est le cinéma, tant du point de vue des supports que des approches, des thématiques que des formes, de l’organisation de la chaîne de production, distribution, exploitation / diffusion…
b) La Fédération Tunisienne des Cinéastes Amateurs
La FTCA a été créée en 1962. Elle a longtemps constitué un vivier important de talents pour le cinéma tunisien. Selma Baccar, Ridha Behi, Khaled Barsaoui et Jilani Saadi en sont issus… Elle compte seize clubs, dont six dans le Grand Tunis. Avec 200 membres dont environ 40 % de femmes aux dires de son président, Adel Abid, la FTCA est dotée par deux subventions, l’une destinée au fonctionnement de la fédération, l’autre à l’achat d’équipement qui passe par un marché avec le Ministère de la Culture et du Patrimoine. La fédération revendique ainsi l’acquisition de trois caméras semi-professionnelles, une PD150, une PD170, une semi-professionnelle DV. Elle opère dans un calendrier pré-établi sur la base de scénarios acceptés.
La FTCA est aujourd’hui confrontée à deux préoccupations concernant son positionnement. La première a trait au nombre croissant d’écoles de cinéma aujourd’hui en Tunisie qui vont transformer la conception de la formation au cinéma, leur développement étant implicitement fondé sur la revendication d’une plus grande professionnalisation. On compte aujourd’hui six écoles du cinéma en Tunisie, en particulier l’Institut Supérieur des Arts du Multimédia de la Manouba (ISAMM) fondée en 2001, un premier cycle qui forme des techniciens en cinéma, et l’École Supérieure en Audio-Visuel et Cinéma (ESAC), fondée en 2004, qui offre un second cycle. Ces écoles transforment les rapports de la FTCA à l’industrie audio-visuelle et affectent sa raison d’être. Même si Adel Abid indique que la FTCA et les écoles sont complémentaires – il n’en serait de meilleure preuve que le nombre d’adhérents de la FTCA qui sont étudiants, que la création d’une compétition école / FTCA – la complémentarité revendiquée ne convainc pas totalement. La FTCA semble mal à l’aise avec l’arrivée du numérique, une mutation vécue comme une contrainte… Adel Abid semble d’ailleurs vivre le passage avec un certain fatalisme, ce qui peut gêner une réflexion sur la mutation et la redéfinition des objectifs, le développement de partenariats dans un paysage audiovisuel transformé. Néanmoins, ce flottement ne doit pas cacher la très grande activité de l’association qui organise tous les ans depuis 1964 le Festival National du Film Amateur de Kélibia, un rendez-vous très important pour les réalisateurs, ni la tenue du 70ème Congrès International du Cinéma Non Professionnel organisé par l’Union Internationale du Cinéma Amateur et non professionnel, qui s’est tenu à Hammamet en 2008…
Dans un pays dont la production est tiraillée entre des films assez conventionnels appréciés par les publics nationaux mais destinés au moins autant à des publics internationaux, ce sont clairement les courts tournés en Tunisie ces dernières années qui sont porteurs d’un renouveau thématique, formel et esthétique. Dans ce cadre, le rôle de la FTCA demeure très important. Adel Abid remarque d’ailleurs que les courts produits par des étudiants d’une école tirent vers l’exercice de style tandis que ceux des membres de la FTCA sont plus libres.
c) L’Association Tunisienne pour la Promotion de la Critique Cinématographique
Plus récente, créée en 1986, L’ATPCC qui compte environ 70 membres constitue également un acteur essentiel dans les orientations d’une culture cinématographique (6). Ouverte à de nouveaux horizons de développement, elle est peut-être le maillon privilégié de la synergie mise en place entre les associations, et se montre d’un grand dynamisme dans la recherche concrète de pistes. Kamel Ben Ouanes, son Président, et Naceur Sardi, son Secrétaire Général, insiste sur l’importance des passerelles et des liens entre les trois associations. Une des forces de l’ATPCC est certainement son ouverture double, sur la Tunisie par une activité très intense et à l’extérieur de la Tunisie. Loin de se cantonner à une conception étroite de l’activité critique, qu’elle soit conçue comme guide des pratiques culturelles ou élaboration des hiérarchies culturelles propres au devenir d’un patrimoine et / ou d’un art, elle s’investit également dans la multiplication des espaces de débats. Elle est ainsi à l’origine de nombreuses rencontres, cycles de films tels que par exemple « Le cinéma pour la Paix », événements et partenaires de nombreux autres.
Elle se distingue également par sa capacité à établir des liens et des passerelles avec d’autres associations, non seulement en Tunisie mais à l’extérieur. Membre de la FIPRESCI (Fédération Internationale de la Presse Cinématographique), l’ATPCC a récemment fait le choix d’intégrer des jeunes et de les former. Certains contribuent au Cinéphile, la revue de l’association. Si la publication n’en est pas très régulière, la qualité du contenu retient l’attention. Ses membres sont visibles sur Africiné et d’autres sites… Elle sait capter des énergies, offrir une oreille attentive à tout projet de collaboration. Dotée d’un bureau minuscule dans la Maison de Culture Ibn Khaldoun, toujours ouverte pendant les JCC, elle a constitué un lieu stratégique vers lequel les critiques / cinéphiles / enseignants étrangers et autres festivaliers ont convergé en nombre. On passe dire bonjour, échanger des impressions, parler et à l’occasion échanger des films.
Consciente de son rôle potentiel, l’ATPCC avait d’ailleurs organisé une réception lors des JCC très populaire et qui a constitué un des lieux de rencontre privilégiés entre critiques, réalisateurs, responsables d’écoles, attirant de nombreux visiteurs.
II – Désir de nouvelles formes de citoyenneté, certes. Lesquelles ?
Ensemble, ces associations sont parvenues à maintenir une culture du cinéma fondée sur l’activité associative alors même qu’une telle culture a disparu presque partout ailleurs, remplacée le plus souvent par une culture à la périphérie des enseignements universitaires et / ou une culture « commerciale ». Ce sont certainement les liens entre elles ainsi que, paradoxalement, leur petite taille au regard d’un passé imposant qui constituent leur force et celle de la culture cinématographique en Tunisie. Cette synergie maintient ouvert tout un espace d’échanges qui permet aux films produits en Tunisie de circuler leur assurant ainsi une petite visibilité et les inscrivant dans des débats sur ce qu’est le cinéma, sur son devenir, sur la place de la production nationale dans une culture du cinéma des individus depuis longtemps fondée sur des références cinématographiques mondialisées. La réflexivité nécessaire à une telle démarche serait sans doute rendue plus difficile dans des organisations plus lourdes.
Cette conception inter-associative de la culture cinématographique est importante. Elle maintient dans un bouillonnement culturel et créatif de nombreux membres de ces associations et ceux qui évoluent à leur périphérie. Cet espace leur permet de continuer à penser, à rêver et, quelque part, à vivre leur rêve de cinéma. Comme le dit Achraf Laamar, auteur de Lilet Aïd (2007), « L’encouragement de nos collègues nous aide à réaliser nos rêves ». Car les coûts relativement bas de la production en numérique, ne sauraient faire oublier que les cinéastes ne peuvent faire un film sans le soutien d’un milieu d’échange et de réflexion même informel. La culture cinématographique conçue dans ces termes maintient en activité, à tout le moins socialement et culturellement, de nombreux réalisateurs à la recherche de soutiens fussent-ils techniques, humains ou financiers, ou dont les films sont projetés dans les ciné-clubs, les différentes compétitions et événements initiés.
Cette culture explique sans doute le dynamisme d’une petite société de production comme Exit Productions qui, jusqu’à maintenant sans aucun soutien financier institutionnel, est parvenue à produire des courts étonnants. Silence (2008) de Karim Souaki qui vient d’ailleurs de la FTCA, était en compétition aux JCC, tandis qu’Automne d’Ala Eddine Slim (2006) ou Ayan Kan de Ridha Tlili (2007) – deux réalisateurs formés à l’assistanat à l’ISAMM – ont circulé dans les festivals internationaux. Ces films ancrés dans des réalités sociales fortes constituent un singulier renouvellement des traitements loin des récits ou des esthétiques attendues. Chawki Knis, le gérant d’Exit Productions, indique d’ailleurs que les réalisateurs ont acquis une culture du cinéma très large et complètement internationalisée par les DVD piratés, mais que l’idée de « cinéma tunisien » demeure forte dans le désir qu’ont les réalisateurs que leurs projets voient le jour. Le « cinéma tunisien », ce n’est pas le « cinéma arabe », c’est une « manière de penser et une manière de filmer »… et des thématiques tunisiennes aussi.
Les discussions que suscitent les films sont essentielles à la survie d’un cinéma et stimulent en retour la production, principalement celle des courts-métrages. Cette culture est un espace d’échanges, de relations, de rencontres dans lequel les nombreux jeunes formés peuvent continuer à évoluer en gardant parfois un pied dans l’industrie et un pied dans une réflexion sur le cinéma. Il n’est, bien évidemment, pas sans coûts humains, la fragilité et la précarité sont grandes. De nombreux réalisateurs gravitant autour des JCC se sentaient très seuls, exclus des réceptions et des paillettes, déçus par les sélections. Au-delà des JCC, certains ont déjà sacrifié biens personnels et davantage à la réalisation. Que penser des très belles images du Fossoyeur de Ghanem Gaoua (2008) amputé de plusieurs séquences à l’issue d’un imbroglio douanier, la caméra venue d’Italie étant restée bloquée en douane pendant deux des cinq jours de tournage ?
À la FTCC et la FTCA, la culture du cinéma parvenue à survivre est porteuse d’un héritage. Elle s’adosse à une histoire que ses membres savent révolue mais dont ils conservent la posture militante qui la caractérisait. Elle s’interroge encore sur les causes qu’elle devrait embrasser, et les objectifs vers lesquels elle devrait déplacer cette posture. Au cours de conversations, rencontres et débats, diverses pistes sont esquissées, l’initiation des jeunes publics à la salle obscure, la promotion d’un cinéma indépendant, l’inter-associatif et avec lui l’engagement citoyen pour une altermondialisation. Encore très décousues, ces pistes semblent s’élaborer en parallèle, voire en marge d’une autre réflexion sur la mutation du paysage audiovisuel tunisien. Cette mutation est technologique, le passage au numérique, culturelle, les modalités de transmission et d’échange dans la construction d’une culture de cinéma, et institutionnelle, le statut des associations face à l’arrivée des écoles de cinéma constituent une nouvelle donne dans le paysage audiovisuel. Les trajectoires des étudiants fraîchement sortis des nouvelles promotions ne permettent sans doute pas encore de faire de bilan ni de pronostics sur le développement des rapports entre les structures associatives et les nouveaux diplômés.
Ne pas rapprocher les deux pans de cette réflexion c’est rater le fait important que la culture du cinéma ne peut se concevoir uniquement à partir d’une réflexion sur les moyens de production pensés en termes de l’alternative des supports, la pellicule contre le numérique, auquel on pourrait ajouter la professionnalisation contre l’amateurisme. Néjib Ayed, producteur de l’étonnant Bouteliss de Nasredinne S’hili et des Anges de Satan d’Ahmed Boulane, deux productions tuniso-marocaines présentées aux JCC, envisage la question différemment. Lors du colloque sur le numérique qui s’est également tenu pendant les JCC (7), il suggérait que la question du support évince d’autres questions plus fondamentales, celle de la gestion de la production, de la division et de l’organisation du travail sur le tournage, c’est-à-dire des conditions nécessaires à la mise en œuvre d’une proposition esthétique (8). En d’autres termes, une culture cinématographique ne peut faire l’économie d’une réflexion sur les conditions humaines de son développement. Nous pourrions ajouter qu’un tel débat ne peut séparer le pan de la production de celui de la réception. Lieu de réflexion sur les influences principalement étrangères qui nourrissent et modèlent ses attentes et sur les images de soi qu’elle peut s’approprier et contribuer à promouvoir, une culture cinématographique est en même temps le lieu d’un rapprochement entre des producteurs, des réalisateurs et des publics, qui au travers de l’expérience des films développent des sensibilités et des sentiments d’appartenance communs et dont ils et elles peuvent alors devenir le relais. Malgré tous les discours qui tendraient à nous faire croire que la mondialisation est consubstantielle à la disparition du national, ce que prouve la culture cinématographique en Tunisie, c’est que les influences extérieures multiples et la dissémination des publics redéfinissent le national mais n’en n’altèrent peut-être pas fondamentalement la force. Par contre, cette culture ne pourra sans doute pas survivre si elle ne s’interroge pas avant tout sur cette nouvelle configuration du national constitué de publics qui, à l’intérieur, n’ont pas accès aux salles et qui, à l’extérieur, n’ont le plus souvent qu’une vision parcellaire des images produites. Pourtant, à l’intérieur comme à l’extérieur, des publics sont mobilisés, il n’en existe pas de meilleure preuve que les débats acrimonieux ayant trait aux piratages qui virent le jour sur différents blogs et sites lors du débat sur la pénalisation du piratage… Promouvoir le cinéma et l’expérience du cinéma en salles, certes, mais pas sans avoir d’abord rassemblé autour de forums les publics disséminés mais avides de films, de rencontres et de débats…
Conclusion
Jean-Michel Guy montrait déjà en 2000 que dans un pays comme la France beaucoup mieux dotée en salles, les individus acquéraient une culture cinématographique principalement sur le petit écran, la télévision et les cassettes vidéos remplacées aujourd’hui par les DVD et le téléchargement. Dans une réflexion sur la culture cinématographique en Tunisie privilégiant les publics, l’héritage encombrant d’une histoire glorieuse tiendrait peut-être au point de fuite que la FTCC conserve de manière plus ou moins implicite, la salle obscure et un public communiant dans la projection d’un film sur grand écran. La survie de cette conception même du cinéma ne dépend-elle pas du recours beaucoup plus soutenu aux nouvelles technologies ? Ce qui peut surprendre tout observateur s’intéressant à la culture du cinéma en Tunisie aujourd’hui, c’est la forte mobilisation de ses publics, mais des publics disséminés dans le pays pour lesquels les salles de cinéma sont inaccessibles, et des publics en dehors, dans la diaspora, pour lesquels les films tunisiens sont presque invisibles même si les individus manifestent un vif intérêt pour ce cinéma national, se mobilisent pour le promouvoir – comme l’a montré le succès de la première édition Festival du Film Tunisien à Paris en mars 2008 organisé par l’Association des Jeunes Tunisiens – des publics qui s’expriment dans les débats. La dimension partiellement virtuelle de ces publics ne saurait les disqualifier ni remettre en cause leur engagement… Si ces publics constituent effectivement les publics du cinéma tunisien, créer les lieux de débats pourrait ainsi créer les attentes pour des événements et des projections. En effet, de nombreuses discussions ont lieu sur des sites ou des blogs qui ne sont pas ceux de la FTCC, de la FTCA, ni même des forums de cinéma. Manque de moyens humains, manque de ressources, sans doute, mais peut-être également un manque de prise en compte de la reconfiguration permanente des publics, de leurs limites floues et poreuses, de leurs capacités à se mobiliser de façon stratégique autour de causes et d’événements qui leur en donnent l’opportunité et capacité à se démobiliser rapidement aussi. Comment remodeler un héritage afin de continuer à le faire vivre ? L’ATPCC, quant à elle, a des coudées plus franches, une légitimité qui lui permet de jouer le rôle essentiel de passeur, de cultiver des liens internationaux et de relayer les informations des réseaux nationaux et du dehors. Elle vient de mettre un site en ligne qui pourrait susciter un nouvel intérêt et fédérer de nouvelles énergies si elle arrive à susciter l’intérêt d’amateurs de cinéma en Tunisie et en dehors et à les rassembler autour d’elle (9). Cette tâche pourrait être facilitée par les relais que peuvent également constituer des sites ressources tels que « Cinéma Tunisien » qui donne une visibilité plus grande et plus systématique à un ensemble de productions et au développement d’une culture dans ses multiples facettes. Le dynamisme de la culture du cinéma en Tunisie a déjà de quoi nous surprendre, il a sans doute encore beaucoup à nous apprendre…

1. La Culture cinématographique des Français, Paris, La Documentation Française, 2000. pp. 18.
2. Voir, par exemple, L’Abécédaire du Cinéma Tunisien d’Hédi Khélil, Tunis, 2008.
3. C’est ce qu’a si bien montré Kristin Ross dans Rouler plus vite, laver plus blanc : Modernisation de la France au tournant des années 60, Paris, Flammarion, 2006.
4. La Nouvelle Vague : Un cinéma au masculin singulier, Paris, CNRS, 2005.
5. Pour une présentation de l’association, voir http://www.aflam.fr/
6. Un article de synthèse sur l’ATPCC posté sur le site ressource très bien documenté mais s’il ne répond pas encore entièrement aux attentes de son concepteur, « Cinéma Tunisien » http://www.cinematunisien.com/associations/atpcc-association-tunisienne-de-la-promotion-de-la-critique-cinematograph.html (consulté le 17 novembre 2008). Voir également la description de l’ATPCC et de ses objectifs http://www.facebook.com/group.php?gid=20948273217
7. Table-ronde JCC 2008 « Un avenir numérique ? Des réponses créatives… » à l’Hôtel Tunisia, Tunis, les 29 et 30 octobre 2008.
8. Voir la transcription de la table ronde, « Un avenir numérique ? Des réponses créatives… », http://www.africultures.com/index.asp?menu=affiche_article&no=8151
9. Adresse du site de l’ATPCC http://www.atpcc.org.tn/index.htm
///Article N° : 8232

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