Editorial

Le regard endogène

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« Ici la distance n’a plus rien à dire »
Tanella Boni, Chaque jour l’espérance
à paraître aux Editions l’Harmattan

Dès 1993, une exposition des Rencontres photographiques d’Arles organisée avec l’agence britannique Autograph rendait compte de la production photographique africaine. L’année suivante, les premières Rencontres de Bamako transformaient l’essai et ouvraient la voix à une reconnaissance européenne. Seydou Keïta au Mois de photographie en 94, Malick Sidibé à la Fondation Cartier en 95, une rétrospective depuis 1940 au musée Gugenheim de New York en 96, des Regards croisés entre Keïta et Depardon en 98, également chez Cartier, et la même année l’exposition phare L’Afrique par elle-même organisée à la Maison européenne de photographie par la Revue noire, puis reprise en Afrique du Sud, à São Paulo, Londres et Washington, et par les 400 pages de l’Anthologie de la photographie africaine et de l’océan indien publiée par la Revue noire… Les photograph(i)es d’Afrique ont trouvé une place dans la reconnaissance mondiale.
Ces expositions, dont les photos furent largement reprises dans les magazines, ont cependant souvent contribué à leur forger une image de portraitistes et de studios. L’exotisme n’est pas loin : on est facilement séduit par cette étrange auto-présentation qui s’oppose tant aux portraits européens supposés rendre le naturel et une certaine élévation de soi. Rien d’étonnant : si le studio met en scène la personne à l’aide d’habits soignés et d’objets loin d’être anodins, c’est parce que le client veut donner une image positive de lui-même, selon ce qu’il s’imagine être sa modernité. L’art du photographe est de respecter ce choix et de le mettre en valeur.
Rien à voir avec le regard extérieur de photographes qui tentent de saisir l’instantané du quotidien. On sent la tension entre ce regard documentaire, facilement anecdotique, en quête de découvertes, et un regard endogène qui considère beau l’apparence qu’il se donne.
On retrouve la même tension dans la photo de reportage et la photo d’art. L’œil facilement voyeur du regard extérieur y est remplacé par une implication : ce n’est plus une Afrique globalisée (typique) mais son vécu individuel. Dès lors, l’Afrique n’est plus un cirque ou une vitrine, le photographe tente de faire apparaître ce qu’il partage avec elle. Il retrouve, reconnaît ce qu’il savait déjà par cœur : les failles, les manques ou les valeurs d’une Afrique qu’il connaît trop bien, qui s’impose à lui avant même que son intention lui soit claire. Et c’est ainsi que son image particulière reprend sa valeur universelle : il ne transcrit pas lyriquement un endroit précis, il met en avant une sensation, si bien que sa photo devient résumé de mémoire, d’une série de lieux, d’une série de gens, tout en restant profondément ancrée dans la réalité.
Loin de tout réflexe nationaliste, cette différence est importante : même si le regard de l’autre a sa valeur, rien ne remplace ce regard endogène, et cela d’autant plus qu’il fut longtemps renié à l’Afrique et participe donc de sa renaissance. C’était la grande valeur de l’exposition Villes d’Afrique de Lille (cf. Africultures 32) : affirmer une idée simple, qu’il y a en Afrique d’excellents photographes dotés de ce regard, et que point n’est besoin d’en faire venir à grands frais à leur place pour photographier l’Afrique.
Mais il faut pour cela des outils qui permettent aux photographes d’être identifiés et de vendre, des outils qu’ils puissent s’approprier pour en vivre. C’est l’esprit de la photothèque internet qu’Africultures est en train de développer et qui sera lancée en octobre 2001.

///Article N° : 1923

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