Editorial

Pour la fraternité

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Abantu ntibava inda imwe bava inkono imwe.
La vraie fraternité n’est pas celle du sang, c’est celle du partage.
Proverbe rwandais.

Nous n’avons pas choisi sans hésitations la photo de couverture de ce dossier. Nous aurions voulu une photo plus optimiste, une photo de reconstruction. Nous voulions bien sûr éviter tout sensationnalisme. Mais, comme dans notre précédent dossier sur l’esclavage et la traite, la question de la mémoire s’imposait, et donc de la dignité. Ce que nous semble exprimer cette femme à qui l’on a pourtant coupé la main qui lui permettait de dire et de faire.
Aborder la question des Grands Lacs n’a rien de simple. Préparant avec des écrivains africains des dossiers coordonnés et réalisés dans les pays eux-mêmes, nous espérons que celui-ci n’est qu’une première étape, une ouverture préparant un futur dossier issu de cette région.
Il s’imposait pourtant pour déjouer le silence car le drame continue. Il s’imposait aussi pour témoigner à quel point les expressions artistiques aident à déconstruire les représentations.
Les artistes, dans ce qu’ils disent et font, vont souvent plus loin que les politiques : ils sont moins à courte vue. Fouillant l’humain, ils acceptent de le regarder en face. Ce n’est qu’ainsi qu’ils proposent de nouvelles visions ancrées dans la continuité de l’essentiel. Ils puisent dans leur sensibilité les armes d’un combat dépassant les intérêts immédiats. Ils sont porteurs d’universel.
Si ce dossier prend une position, c’est celle de croire que les expressions artistiques peuvent aider à dépasser les haines. Et qu’elles le font sans les nier, en les retravaillant. Qu’en puisant dans la tradition (ici essentiellement orale, musicale et dansée), elles éclairent la modernité : comme le dit un autre proverbe rwandais, Niba utazi aho yjya, ibuka aho ivuye (Si tu ne sais pas où tu vas, souviens-toi d’où tu viens). Mais aussi qu’en tablant sur l’utopie, elles confortent les petits pas possibles dans le présent.
Généalogie d’un génocide
La médiatisation du génocide et de ses suites a inscrit de terribles ambiguïtés dans les consciences. Elles tournent autour de questions de vocabulaire. Et débouchent sur des images réductrices.
Parler de castes, d’ethnies ou de tribus n’est pas neutre lorsque des groupes se violentent. On puise dans les inepties colportées d’écrit en écrit depuis un siècle sans pouvoir souvent en vérifier la source, sans mesurer leur origine idéologique. Si tout le monde le dit, c’est donc que c’est vrai. Et dans une civilisation orale soumise à la colonisation, l’écrit finit par faire loi.
Qualifier le génocide de guerre tribale ou ethnique est grave : cela revient à confirmer la logique de ses auteurs, une logique ethnique, une logique raciste. Au Rwanda, on a massacré plus d’un million d’êtres humains (1) parce qu’il étaient supposés appartenir à une race ou une ethnie, ou la soutenir. Des listes avaient été préparées. Le génocide était programmé.
Ecartons la notion de race. Qui oserait encore parler de la race juive ? Mais il arrive qu’on l’ose encore lorsqu’on parle d’Africains. La notion d’ethnie est tout aussi problématique :  » C’est un concept spécifique produit par la tradition intellectuelle occidentale pour interpréter la réalité africaine, estime l’historien Elikia M’Bokolo, pour établir clairement une hiérarchie entre les « nations » du reste du monde et les « ethnies » du continent africain.  » (2) On différencie une ethnie d’une autre par des oppositions de langue, de culture, de religion, de territoire. Au Rwanda comme au Burundi, les lignages hutu, tutsi et twa partagent toutes ces données. Ils se réclament du même ancêtre mythique Kigwa ou Gihanga.
Que sont donc les Hutu et les Tutsi ?
On parle parfois de castes, terme que l’on ne peut appliquer en dehors du continent indien car il suppose une opposition pureté/impureté parfaitement absente des relation sociales rwandaises. D’ailleurs, ces groupes pouvaient se marier entre eux ou passer de l’un à l’autre.
On parle des Hutu cultivateurs et des Tutsi éleveurs, mais des Tutsi ne possédaient pas de bétail tandis que des Hutu détenaient d’importants troupeaux dans le Nord. L’épizootie qui a décimé le cheptel à la fin du XIXe siècle a favorisé la possession du bétail par les chefs tutsi, mais son élevage était pratiqué par les deux groupes.
Hutu et Tutsi ne sont même pas des classes sociales : les possessions des uns et des autres variaient selon les régions.
En fait, les catégories hutu, tutsi ou twa n’étaient qu’un élément d’une identité sociale plus complexe résumée dans le bwoko, mot kinyarwanda décrivant tout autant l’appartenance régionale, la profession ou l’appartenance clanique.
Car les oppositions du début du siècle au Rwanda, lorsqu’arrivent les colonisateurs, se vivaient davantage entre ères géographiques, grosso modo entre le Nord et le Sud : les chefs tutsi reconnaissant l’autorité du mwami (le roi) et servis par des Hutu et des Twa s’opposaient aux Hutu, Tutsi et Twa de l’est, de l’ouest et surtout du nord du pays qui refusaient cette autorité. En somme une opposition entre gens du Nord, Bakiga, et gens du Sud, Banyanduga.
Comment en est-on arrivé à l’élimination programmée d’une race ou d’une ethnie ? En plaquant sur les sociétés rwandaise et burundaise un schéma d’interprétation raciste. Qui ? Les colonisateurs.
La guerre des races
Stanley avait renoncé à rentrer au Rwanda après avoir essuyé une volée de flèches. Avec pour toile de fond la recherche des mythiques sources du Nil, explorateurs et missionnaires ont entretenu une vision fantasmatique de cette région. Speke, dans son Journal de la découverte des sources du Nil (1863), présente les Tutsi comme les membres d’une race conquérante sémito-hamite venant d’Ethiopie. Il n’avance aucune preuve de ce qu’il présente comme une théorie. Qui sont donc ces Hamites ? On les qualifie de  » nègres blancs « , leur attribuant une lointaine ascendance blanche.
Dans la Genèse, après le déluge, Cham (Ham en hébreu), fils de Noé, se moque de son père qu’il a trouvé ivre et nu dans sa tente . Noé maudit sa descendance, Canaan, qu’il condamne a être les esclaves de Japhet et Sem, ses autres fils. Un mythe bien pratique ! Quand il s’agit d’asservir les Noirs, on les identifie aux fils maudits de Cham… et on justifie ainsi la traite, le colonialisme et l’apartheid. Et quand il s’agit de les diviser, on trouve que certains sont apparentés à une autre descendance de Cham, non-maudite celle-là et donc rattachée à Sem, les fameux Hamites ou Sémito-hamites.
Alors que de nombreux écrits font allègrement référence à ces migrations venues du Nord vers le XVe siècle, les seuls indices linguistiques et archéologiques de mouvements migratoires qu’ont pu dégager les chercheurs remontent à plus de 2000 ans. Plus encore, la tradition orale ne garde aucune trace de ces prétendues migrations. Mais quoi de plus commode que ce mythe du Hamite venu du Nord, race supérieure, pour légitimer le pouvoir d’un groupe sur lequel on s’appuiera pour mieux asservir les autres ?
Il fallait expliquer la remarquable organisation du pays à l’arrivée des Blancs. Quoi ? Des nègres en seraient capables ? Les Hamites auraient donc apporté la civilisation aux Bantou vivant au coeur de  » l’Afrique des ténèbres « . Pour appuyer ces constructions, on différenciera Hutu et Tutsi : l’interprétation de la Bible et une bien discutable anthropométrie serviront de bases scientifiques. Les Tutsi venus du Nord seraient fins et élancés par opposition aux  » indigènes  » hutu, petits, trapus et grossiers. Sans voir que certains Tutsi sont petits et trapus et certains Hutu grands et maigres… hormis certains missionnaires notifiant leurs doutes et leur trouble dans leurs carnets. (3)
Rien d’étonnant : on ne faisait qu’appliquer, comme l’a noté le premier l’historien Jean-Pierre Chrétien, la  » dualité nationale  » en vogue en France entre Gaulois et Francs. Les nobles français se voyaient volontiers descendre des Francs venus de la germanique Franconie, s’appropriant ainsi l’esprit de conquête et une différence commode pour exclure le peuple et les bourgeois du pouvoir. La Révolution viendra s’en venger et retournera contre eux la revendication étrangère des nobles. Avec le mythe hamitique, cette guerre des races a gardé toute sa vitalité au Rwanda.
Qui étaient donc les nobles sur qui appuyer un pouvoir colonial ? Ceux qui entraîneraient le reste de la population comme Clovis l’avait fait en Gaule ! Le débat fut violent entre les missionnaires et administrateurs allemands. Les Tutsi de la cour du Mwami revendiquaient l’autorité sur tout le Rwanda mais avaient le tort de résister à l’évangélisation, contrairement aux Hutu qui demandaient le baptême dans l’espoir d’échapper à la domination de ces Banyanduga. La Résidence allemande, préférant un pouvoir central à une myriade de rois locaux, imposa la domination des Tutsi banyanduga aux Bakiga du Nord. En 1912, une révolte fut durement réprimée. Les colons belges du Ruanda-Urundi emboîtèrent le pas en 1916. Les Banyanduga furent ainsi les courroies de transmission du pouvoir colonial, sans que leurs exactions chez les Bakiga du Nord ne fussent condamnées.
Dans les années 30, l’administration coloniale soucieuse de contrôler l’acquittement des impôts, institua un livret où l’on porta la mention hutu, tutsi ou twa. Les Rwandais prirent l’habitude de se définir en ces termes auprès des Européens. Dans le même temps, les élites tutsi furent formées au groupe scolaire d’Astrida sur le mode de pensée de la France médiévale :  » l’unité ruandienne  » avait été accomplie par la  » royauté hamite  » à partir de  » l’Ile du Ruanda « , les Hutu n’étant que les serfs des seigneurs tutsi.
Lorsque dans les années 50, les nouveaux Pères Blancs furent choqués de l’iniquité sociale et que le vent de la décolonisation se mettait à souffler, les dirigeants tutsi avaient assimilé le discours européen sur leurs origines éthiopiennes et l’existence de trois races distinctes. Se sentant trahis par les Européens qui se mettaient à soutenir les revendications hutu, ils les rejetèrent. Lesquels s’empressèrent de pousser en avant la nouvelle élite hutu bien-pensante formée dans les séminaires. Avec la décolonisation, les deux élites hutu et tutsi allaient s’affronter.
Le Manifeste des Bahutu de 1957, rédigé avec la collaboration de Pères Blancs, reprenait la représentation des Tutsi comme la race hamite disposant du monopole économique et politique. Fin 1959, l’opposition se radicalisa entre royalistes tutsis et leaders hutus qui leur intimèrent l’ordre de retourner en Abyssinie, terre supposée de leurs ancêtres. Des tueries eurent lieu mais le racisme n’était pas diffusé au point que cet affrontement soit entre Hutu et Tutsi. Les groupes opposés étaient plus complexes. Les élections de 1960 donnèrent la majorité aux deux partis se présentant comme les défenseurs des Hutu. Les Hutu modérés furent ainsi éliminés du jeu politique dès les premières années de la nouvelle République proclamée en 1961, un an avant l’indépendance.
La diffusion du discours ethniste pensé comme opposition de races radicalisa l’opposition entre Hutu et Tutsi au long des années. La coexistence d’un pouvoir hutu au Rwanda et d’un pouvoir tutsi au Burundi n’arrangea rien. Massacres, représailles et exodes se succèdent en ricochet dans les deux pays. La peur d’être massacré déclenche un massacre préventif de l’autre. C’est ce cercle vicieux qui fonde aujourd’hui l’opposition entre Hutu et Tutsi, devenus, selon Dominique Franche,  » des communautés de la peur « . (4) La peur n’est pas montée toute seule : les dirigeants rwandais l’on stimulée pour l’utiliser en martelant, notamment sur Radio Mille Collines, la fiction de deux races en guerre. Une bonne façon de masquer leur corruption, les dissensions d’intérêts entre Nord et Sud et l’absence de politique appropriée dans un pays essentiellement rural où l’explosion démographique rend cruelle l’exiguïté des terres.
En 1994, la mention hutu, tutsi ou twa sur la carte d’identité est ancrée, vieille de 60 ans, tandis que 600 000 Tutsi vivent en exil. La tentative du Front Patriotique Rwandais (FPR) en 1990 sera repoussée grâce à l’intervention des parachutistes français qui sauve le régime Habyarimana. La France se voit ensuite reprocher son soutien à ce régime jusqu’au génocide : formation des militaires rwandais, silence sur les massacres perpétrés ça et là. L’Opération Turquoise de juin-août 1994 aura pour effet pervers de protéger les miliciens génocidaires qui prendront ensuite les réfugiés en otage.
Le cercle continue : à l’heure où nous écrivons, des massacres se perpétuent encore dans le nord du Rwanda. Les responsables politiques du génocide restent impunis et la France rechigne à laisser ses militaires témoigner au tribunal international d’Arusha. (5) Cela ne favorise pas le si délicat travail de deuil sans quoi l’histoire est condamnée à bredouiller. Sans établir les véritables responsabilités (des universitaires, des églises, des politiques, des médias) et accepter les remises en causes en Europe comme en Afrique, comment fermer la plaie ? Sans bannir de notre vocabulaire ce vocable encore largement utilisé de  » guerre ethnique « , comment désigner le conflit rwandais pour ce qu’il est vraiment : des jeux d’intérêts développés en guerre civile ? Et encore et surtout, en niant l’origine des plaies – les rapports de domination -, ne finit-on pas par prétendre que le malade est sain, que ces plaies sont justement son essence naturelle, éternelle ?
Modernité du génocide
Reste cette lancinante question : pourquoi l’horreur ? Adam et Eve enfantent Caïn et Abel. Le cultivateur Caïn égorge son frère Abel, le berger. La famille humaine avait mal commencé. Elle a mal continué.  » Et si, commente Jean-Louis Sagot-Duvauroux, c’était justement parce que les hommes sont frères qu’ils ont de vraies raisons de se haïr et de s’entre-tuer ?  » (6) Tous frères, nous avons de vrais problèmes d’héritage et donc de vraies raisons de nous sentir lésés et de nous venger… Plus nous sommes proches, Bosno-Serbes et Bosno-Croates tous plus ou moins beaux-frères ou cousins, Rwandais-hutu ou Rwandais-tutsi si semblables et métissés, etc., plus il est aisé de projeter sur l’autre nos propres problèmes. En somme, plus nous sommes frères, plus l’émotion est grande dans les conflits et plus l’affrontement est cruel.  » On oublie qu’il faut justement de longues histoires de famille, des siècles de champs mal partagés, des générations de filles passées d’un clan à un autre par force ou par amour, pour que la rancoeur puisse ainsi fermenter jusqu’à la furie  » (6).
Or, c’est un étranger, une étrangère, que j’épouse pour en faire mon plus proche. Car les sociétés immobiles se figent dans les frontières de leurs généalogies et meurent sur elles-mêmes. Qu’est-ce qui fonde les génocides du XX°siècle si ce n’est l’égocentrisme et l’insécurité accompagnant cette affirmation de l’autonomie de l’individu qui caractérise la modernité ? La tentation est vive de projeter sur l’autre ce qui nous appartient. Et un proverbe rwandais nous souffle : Nta wiyanga nk’uwanga undi (Nul ne hait plus lui-même que celui qui hait les autres)
Les artistes, dans leur quête de dépassement, s’ouvrent aux influences de tous et favorisent le retrait des projections. Ils explorent ainsi une fraternité où les identités de chacun ne se font plus le centre des identités humaines, non une fraternité du sang mais une fraternité du partage.

(1) Filip Reyntjens, Estimation du nombre de personnes tuées au Rwanda en 1994, in : L’Afrique des Grands Lacs, annuaire 1996-97, Centre d’Etude de la Région des Grands Lacs d’Afrique/L’Harmattan 1997.
(2) Dans une interview in Télérama n°2313, 11.5.1994.
(3) Gudrun Honke, Au plus profond de l’Afrique, le Rwanda et la colonisation allemande, 1885-1919, traduit de l’allemand par Olivier Barlet, Peter Hammer Verlag, Wuppertal 1990, Allemagne.
(4) Cf l’excellent petit livre de Dominique Franche, Rwanda, généalogie d’un génocide, édité à 10 F par Les Mille et une nuits, 1997.
(5) Le journal Ubutabera (justice en kinyarwanda), initiative de journalistes de Reporters sans frontières choqués par le peu de cas fait au niveau international des audiences du tribunal d’Arusha, en donne les comptes rendus. On peut le lire sur internet sous ubutabera.
(6) Jean-Louis Sagot-Duvauroux, Héritiers de Caïn – identités, fraternité, pouvoir, La Dispute 1997.
///Article N° : 332

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