Entretien avec Johary Ravaloson, auteur de Géotropiques

Propos recueillis par Dominique Ranaivoson

Johary Ravaloson, vous publiez depuis plusieurs années des nouvelles dans des recueils collectifs Chroniques de Madagascar (Sépia, 2005), Nouvelles chroniques de Madagascar (Sépia, 2009), Escales en mer indienne (Riveneuve Continents, 2009). Vous avez aussi publié en 2009 un récit de voyage Zafimaniry intime (Dodo vole, 2009), vous écrivez des textes pour enfants aux éditions Dodo vole. Vous publiez cet automne 2010 votre premier roman, Géotropiques. Est-ce une nouvelle étape qui commence dans votre trajectoire d’écrivain ?

Ce n’est pas une étape dans mon écriture mais c’en est certainement une dans la visibilité de celle-ci. J’ai écrit auparavant deux romans qui sont restés inédits. À la suite de cette expérience sans issue éditoriale, j’ai ressenti la nécessité de m’affranchir des règles suivies jusque-là et d’exprimer dans une fiction les questions qui me taraudaient.
Votre personnage principal et narrateur est, comme vous, malgache. Surfeur à La Réunion il se laisse porter par les vagues de la mer, l’amour et les mots : pourquoi ce choix ?
J’ai vécu plusieurs années à La Réunion, nourrissant toutes ces passions. Au moment où je voulais construire une fiction où j’aurais traité des grandes questions vécues par tous, le sexe et la mort, un de mes copains de surf a été déchiqueté par un requin. Il est le dédicataire du roman. Je me suis retrouvé encore plus près de ce que je voulais traiter. Ce qui peut-être n’était qu’un jeu littéraire est devenu tout à coup une question essentielle, celle du sens donné à sa vie. Et dans le roman si le sexe est devenu accessoire, le questionnement demeure.
Cette aventure, qui mène le lecteur de la barrière corallienne réunionnaise à Paris puis, après maints détours, à Madagascar, met-elle en scène votre itinéraire, vous qui avez grandi à Antananarivo, étudié en France, vécu à La Réunion avant de vous réinstaller en 2008 dans votre ville natale ?
Bien sûr, de nombreux éléments viennent de ma propre trajectoire, la passion du surf, la clandestinité, la quête de pureté dans les régions éloignées de Madagascar, l’éblouissement de l’amour… mais ils prennent place dans une fiction. Insufflant à mes personnages des parcelles de ma vie, je les ai ensuite inscrits dans des trajectoires dont j’ai parfois perdu le contrôle. On peut dire que si cette histoire n’est pas la mienne, elle est de moi.
Pouvez-vous expliquer le sens du curieux mot qui fait le titre et semble faire appel à l’exotisme lié au rêve européen sur les tropiques ?
Effectivement, « tropique » déclenche des images de plages et d’aventures quand on vit dans l’hémisphère Nord. Inversement, quand on vit sous les tropiques, on rêve du Nord, de sa modernité et de ses lumières. J’ai voulu montrer que, dans les deux sens, un véritable tropisme encourage les uns et les autres à se déplacer. Mes personnages circulent, se cherchent, trouvent les uns la mort, d’autres l’amour, dans ce géotropisme caractéristique de notre époque.
Vous tracez un triangle entre Paris, La Réunion et Madagascar : chacun de ces sommets a-t-il une fonction précise ?
Paris et La Réunion peuvent être réunis, puisque l’île, quoique proche de Madagascar, représente pour les Malgaches, avec sa modernité, une banlieue de l’Europe. Le personnage d’Andy fils d’immigrés malgaches et élevé en France s’interroge sur son identité. Face à ce pôle, les espaces malgaches sont ceux de la quête, de la découverte, de la désillusion parfois : il n’y a pas d’espace dédié au bonheur, ni au malheur, mais des personnages qui se cherchent en allant de l’un à l’autre.
Le récit dans le récit qu’est la marche dans la forêt zafimaniry ressemble fort à la quête du pays idéal qui serait resté pur car écarté de la civilisation. Pourquoi accorder tant d’importance à ces lieux, est-ce le côté « aventure en brousse » du livre ?
Ce lieu a représenté pour moi l’Utopie ; j’y suis allé pour voir et écouter mais aussi pour me chercher avant d’en revenir plus disposé à rencontrer la réalité. Mon personnage fait de même, mais de manière plus dramatique.
Bien des personnages, riches ou pauvres, français, réunionnais ou malgaches, adoptent des comportements erratiques sous la forme d’excès ou de brusques départs. Le texte, lui aussi, avance en zigzag, avec des retours en arrière, des écarts et des retours au présent de l’écriture. À quoi correspondent ces étapes ? Trouvent-elles un aboutissement ?
La structure apparemment désordonnée du texte tente de reproduire le déplacement du surfeur suivant la vague : il avance puis recule, se laisse recouvrir par la vague, parfois il est complètement submergé, ballotté et rejeté, privé de toute vision, parfois il franchit le tube percevant dans des moments d’éblouissement la perfection et l’harmonie. Est-ce la fin des questionnements au bout de ce trope, avec la fin du récit ? Certainement pas. Comme le cheminement dans une quête, le déroulement du récit et le passage par le Tropique du doute importent davantage.
Ce roman d’aventure et d’amour est-il aussi un roman d’apprentissage ?
Oui et non. Je ne prétends pas apporter de réponses, juste partager l’itinéraire sinueux et plein de doutes qui fut le mien et qui pourrait être celui d’autres « déplacés » entre cultures, espaces, codes, valeurs.
Vous venez de présenter ce roman au Salon du livre de Chaumont qui rassemblait des écrivains insulaires ; vous êtes malgache, vous écrivez en français. Êtes-vous un écrivain insulaire, du Sud, francophone, malgache ? Comment assumer ou refuser ces diverses étiquettes qui situent sur l’échiquier littéraire mais sont parfois restrictives voire paralysantes ?
Je suis mal à l’aise avec ces taxinomies que l’on tente de nous imposer et aimerais être, pour chacun, un « écrivain tout court », et même plus, un écrivain « dégagé ». Il est difficile de sentir peser les attentes diverses voire contradictoires des uns et des autres. Par exemple, pourquoi, parce que je vis à Madagascar, devrais-je ne parler que de sa misère ? Même si celle-ci me saute au visage dès que je sors, elle n’est pas le seul moteur de mon écriture. Face à elle, je m’engage dans la société, dans ma vie de citoyen mais je tiens à conserver, dans mon écriture, l’espace de liberté où je pourrai poursuivre d’autres investigations personnelles. De la même manière, je revendique la liberté d’écrire en français sans pour autant renier ou rallier ceci ou cela.
Extrait :
« Je vois la vague qui se profile. Elle est aguichante et exigeante en même temps. Il faut en vouloir. Je ne suis pas vraiment en l’air. Il y a des gars devant, mais le pic s’est légèrement décalé. Je suis dans l’ombre, je rame aussi fort que je peux et quand le creux se présente, l’épaule déjà bien grasse, j’appuie à fond devant, les ailes du vide, je vole déjà, déjà temps d’amerrir, revenir dans la vague, résister à l’aile bleue qui se déploie, elle majestueusement s’ourle en un arc parfait, je suis en dessous, je vais plus vite que la langue qui me happe, je baise le fondement du pic, le tube par la grande porte, je glisse le long de la paroi et quand l’œil se forme, je le pénètre et le souffle me propulse dehors. » (p.228)

Voir la critique de Géotropiques par Dominique Ranaivoson sur le site d’Africultures : [ici]///Article N° : 9850

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