entretien de Françoise Ligier avec Mamadou N’tonkoro Traoré

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Comment réagissez-vous à l’annonce de la rencontre des chasseurs d’Afrique de l’Ouest qui se tiendra au Mali fin janvier prochain ?
Cette initiative est la bienvenue. Nous étions même pressés que ce jour arrive. Ici, au Mali, les chasseurs étaient les mieux organisés. Les chasseurs du Mandé sont fameux. Des touristes prennent spécialement des congés pour venir assister aux cérémonies de la fête de l’Indépendance du 22 septembre. Ces rencontres seront l’occasion de montrer internationalement quelle est la place des chasseurs dans la sous-région. Car beaucoup de gens parlent de nous sans véritablement savoir qui nous sommes. On pense même que cet événement vient en retard. Beaucoup de chasseurs de la génération de nos pères avaient des secrets avec lesquels ils sont partis. Les vieux chasseurs sont les meilleurs guérisseurs. Si vous questionnez les vieilles femmes qui soignent les enfants dans les villages, vous vous apercevrez qu’elles sont ou qu’elles étaient l’épouse d’un chasseur. L’engagement du ministre de la Culture dans ce projet de rencontres peut surprendre n’importe qui sauf moi. J’ai servi dans son village. Je sais qui il est, depuis qu’il était à Bougouni, avant d’aller à Dakar pour ses études supérieures. C’est quelqu’un qui connaît très bien la tradition de ce pays et qui la respecte beaucoup. Quand il rentre aujourd’hui à Massigui, son village, il s’installe à même le sol, sur la même natte que les vieux. Demandez-lui de ma part de se souvenir du fromager de Massigui, Massigui banan, de ce que l’on y faisait les jours de marché. Les chasseurs lui sont très reconnaissants de tout ce qu’il est en train de faire pour eux. C’est le seul qui ait fait cela en quarante ans d’indépendance.
La manifestation comporte un projet de dankun international. Est-ce assimilable aux dankun traditionnels ?
Vous savez, chaque village où il y a des chasseurs a son dankun. Je suis moi-même étonné par la notion de dankun international. Au cours des discussions préliminaires du projet, nous avions dit que lorsque tous les vieux seraient là, nous leur demanderions si c’était une nécessité de faire un dankun. Car quand les vrais chasseurs mettent cela en place, ce n’est pas à la portée de n’importe qui. C’est un symbole pour les chasseurs, eux seuls y ont accès. C’est à la fois le protecteur et le juge des chasseurs, comme une sorte de tribunal. Par exemple, lorsque deux chasseurs se chamaillent pour savoir lequel a été initié le premier, le chef des chasseurs prend deux cartouches qu’il leur donne. Il les envoie en brousse. Le principe veut que le premier qui a été initié soit le premier à utiliser son arme pour tuer un gibier. A leur retour, celui qui a eu tort paye de la cola et le chef prononce le grief retenu contre lui. Il jette la cola et observe le résultat. Si les colas se retrouvent dans une certaine position, cela valide le jugement. C’est dans ce sens que le dankun est l’autel qui départage les chasseurs. Les chasseurs ne font que recourir à lui, à l’exception de tout organisme civil ou militaire. Après cela, le motif de la brouille doit disparaître parce que le chasseur initié n’a pas le droit de provoquer ou d’humilier quiconque. On sait qu’ils sont nombreux à se dire chasseurs, mais sachez que les vrais chasseurs ont peur du dankun. Le principe de sincérité et d’entraide veut que si un chasseur nécessiteux vous demande de l’argent et que vous en avez, vous êtes dans l’obligation morale de le partager.
Quels sont les principaux problèmes liés à la raréfaction du gibier qui se posent aux chasseurs d’aujourd’hui ?
Tout récemment, nous avons encore demandé à ce que l’on nous donne des aires de chasse. Les aires de chasse que nous demandons correspondent aux alentours des villages pour que les chasseurs puissent se procurer de la volaille et des petits mammifères, des rongeurs. Les plus avantagés restent toujours ceux qui ont les moyens d’avoir des armes perfectionnées, des fusils à infrarouge. Ceux-là ne craignent pas les amendes données par les services des eaux et forêts. Nous, nous soulignons depuis longtemps l’importance de la protection de la faune au Mali, car pour les nôtres qui seraient tentés de traverser les frontières et d’aller chasser dans des zones giboyeuses, les punitions sont autrement plus sévères que celles de notre pays.
Pensez-vous justement qu’il soit possible de recréer une faune en voie de disparition dans les forêts du Mali ?
Pourquoi pas ? Nous avons le parc du Bafing qui a déjà été régénéré à 60 ou 70% alors qu’il était devenu le grand terrain de chasse des Bamakois. Le parc du Baoulé est aussi en train d’être régénéré. Lorsque nous avons eu des problèmes avec les chasseurs maures qui descendaient jusque dans le parc du Baoulé, nous avons réussi à les stopper avec le concours de l’armée et du service des eaux et forêts. Le parc de La Faya, tout prêt de Bamako, est aussi en train d’être régénéré. Tout dépend de la sensibilisation des chasseurs. La mission de notre association est de parvenir à les sensibiliser sur la régénération de la faune. Nous parcourons les villages où nous les réunissons pour leur dire de ne pas abattre de gibier pendant les mois où s’opèrent la reproduction des espèces. Autour de 80% des chasseurs comprennent ce message. De plus, ils ont contribué au traçage des limites des parcs avec l’OPNPB.
En Sierra Léone, en Côte-d’Ivoire, les chasseurs s’intègrent à la vie politique. Qu’en pensez-vous ?
Ici, nous avons dit à tous les chasseurs de la confrérie de laisser la politique de côté. Nous ne faisons campagne pour aucun parti politique. Si tu veux faire de la politique, tu quittes la confrérie des chasseurs. La politique ne peut pas être l’affaire d’un chasseur parce qu’elle est incompatible avec la déontologie de la chasse.
Avec la création récente de nouvelles communes dans le Mali, un chasseur peut-il devenir maire de sa commune ?
Avec les élections dans les communes rurales, il est toujours possible qu’un chasseur se présente pour devenir maire. Mais, à ma connaissance, aucun chasseur n’est jusqu’à présent devenu maire d’une commune.

Mamadou N’tonkoro Traoré est secrétaire général adjoint de l’Association Nationale des Chasseurs du Mali///Article N° : 1623

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