entretien de Sylvie Chalaye avec Younouss Diallo

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Comment est né ce projet ?
C’est parti d’un désir commun que nous avions Jacques Delcuvellerie et moi de nous rencontrer sur un projet. On a échangé des textes, fait des lectures et un jour Jacques m’a proposé le Discours… Quand je l’ai lu, j’ai trouvé ce texte des années 50 encore tellement actuel, tellement proche de ce qui se passe aujourd’hui dans le monde… Et en tant que comédien, je me suis dit que c’était un véritable défi de travailler un texte comme celui-ci qui n’est pas écrit pour le théâtre.
Quelle a été votre démarche avec Jacques Delcuvellerie ?
On a fait le plus simplement possible, sans artifice : une table, une chaise, un orateur ; et on a entrecoupé ce discours avec un chant wolof. Car il est très important aussi, même si je partage les idées du discours, qu’il y ait un peu de distance par rapport au texte, parce que ce n’est pas moi qui ai écrit ce discours, ce n’est pas ma conférence. Il faut aussi trouver l’équilibre entre le spectateur et le comédien. La distance qu’il faut pour que le spectateur ne se sente pas non plus agressé, qu’il entende simplement ce qui se dit ; et ce qui se dit est tellement fort !
Quel est le sens de ce chant qui rythme en somme le discours ?
C’est un chant de résistance contre l’invasion coloniale. Delcuvellerie a recherché la lisibilité et sans doute toute l’efficacité possible pour que le texte soit accessible au plus grand nombre. Quand je vais au théâtre, j’aime qu’on s’adresse à moi, qu’on me dise quelque chose.
Le texte fait entendre de curieuses prémonitions.
C’est en effet un texte étonnamment prophétique et c’est une autre raison de le faire entendre. C’est incroyable que Césaire ait pu écrire cela vers 1950. On croit retrouver ce qui se passe dans le monde d’aujourd’hui, quasiment comme il l’a annoncé. On comprend que Césaire soit devenu une figure idéale, notamment pour les pays du Sud.
Ce spectacle entretient une vraie résonance par rapport à Rwanda 94.
Ces spectacles vont ensemble, ce qui s’est passé au Rwanda, on l’entend dans ce texte. Le discours est une lumière qui clignote pour annoncer le danger. Et je crois qu’il faut continuer d’allumer cette lumière, car le danger est toujours là.
Comment réagissez-vous aux rires dans la salle ?
Il n’y a en effet rien de drôle. Mais, il vaut sans doute mieux rire de ces choses, tellement elles sont énormes. Toutes les citations de ces messieurs bien pensants qui représentaient la France, de Renan à Jules Romain, témoignent d’une telle arrogance et d’une telle bêtise qu’on ne peut qu’en rire.
On s’empresse d’en rire pour ne pas en pleurer.
Oui c’est un peu cela.
Est-ce de la honte ?
Je ne crois que les spectateurs qui viennent entendre Césaire portent la responsabilité du colonialisme. Pourtant si mes ancêtres avaient fait ça, je crois que je rigolerais aussi, peut-être par pitié. C’est l’ironie dont on a besoin pour dépasser l’énormité de certains raisonnements colonialistes et racistes.
Pourquoi portez-vous des lunettes noirs derrières lesquelles vous retranchez votre regard ?
Je voulais qu’il y ait un personnage. Quand il enlève les lunettes à la fin, c’est l’époque actuelle que nous découvrons. C’est aussi plus facile pour le spectateur qu’il y ait un cadre, comme s’il se regardait dans un miroir. C’est aussi un élément qui crée de la distance, donc de l’écoute.

///Article N° : 1974

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