entretien d’Olivier Barlet avec Doudou Diène

Unesco, Paris, 26 janvier 1998
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Pour le 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage en France et dans les colonies françaises, nous avons tenu à ouvrir ce dossier en donnant la parole au Sénégalais Doudou Diène, responsable du programme « La route de l’esclave » à l’Unesco.

La  » Route de l’esclave  » vise deux objectifs : l’universalité et la vérité historique de la traite négrière transatlantique : l’occultation de la mémoire et les interactions culturelles de l’esclavage.
Les Etats membres de l’Unesco constatent que ce que l’historien Jean-Michel Deveau appelle  » la plus grande tragédie de l’histoire humaine par son ampleur et sa durée  » est quasiment absente de la mémoire collective de l’humanité et des livres d’histoire, même africains. Considérant que le combat pour les droits de l’homme et la démocratie est aussi un combat pour la mémoire parce que toute tragédie humaine collective non assumée tend à se reproduire, l’Unesco estime nécessaire et fondamental de revenir sur la traite négrière transatlantique, pour mettre en lumière ses causes profondes et ses modalités.
La traite apparaît aujourd’hui comme le facteur lourd expliquant la plupart des problèmes actuels de l’Afrique : développement, violence, affrontements ethniques. La traite n’aurait pu durer aussi longtemps si elle n’avait été accompagnée d’une idéologie de justification morale et d’un appareil juridique qui l’organise. L’idéologie n’est autre que la construction intellectuelle du racisme : le dénigrement culturel de l’homme noir et de l’Afrique permet la vente d’êtres humains comme marchandise. Un penseur comme Voltaire n’hésitait pas à affirmer que l’épiderme du Noir était adaptée à l’esclavage ! Si la traite a maintenant disparu, l’idéologie qui l’a soutenue continue à faire ses ravages. Le combat contre le racisme exige donc aussi un retour sur la traite. L’organisation juridique a été le fait des  » codes noirs « , textes infamants, soustraits de la mémoire juridique et historique de l’Occident.
Par ailleurs, la traite a été le plus grand déplacement de populations de l’histoire humaine qui a engendré des interactions d’une ampleur telle que se joue peut-être aujourd’hui dans le bouillonnement américain et antillais un enjeu vital du troisième millénaire : le pluralisme culturel, c’est-à-dire la capacité et le potentiel de cohabitation de peuples, de races, de religions, de cultures d’origine différentes. Les forces de la vie ont prévalu sur la tragédie. L’Unesco veut ainsi mettre en lumière ce pluralisme qui n’est pas seulement diversité mais aussi acceptation de la diversité.
On fait souvent de la traite un problème africain et américain et les conséquences en Europe sont parfaitement gommées…
L’Histoire européenne a besoin de regarder en face ses  » Trous Noirs  » que sont l’esclavage et la colonisation. L’Europe pourrait ainsi mieux se connaître dans ses forces et ses faiblesses et combattre des préjugés générés par certains épisodes de son histoire. Il serait également capital pour l’Europe de comprendre que son combat pour les droits de l’homme est aussi un combat pour la mémoire de leurs violations massives. Enfin, en assumant son rôle dans l’histoire africaine comme le Président Chirac en ce qui concerne la traite négrière, l’Europe pourrait mieux se prémunir contre l’afropessimisme issu de la vieille idéologie esclavagiste et coloniale tendant à ternir l’Afrique pour justifier les interventions extérieures. L’Europe doit en outre reconnaître que la dynamique du pluralisme culturel des sociétés américaines et antillaises nourrit et enrichit sa culture. Ainsi, la vitalité, dans les banlieues des grandes métropoles, des expressions artistiques issues des interactions de la traite négrière dans les Amériques et les Antilles, comme le Rap dans le domaine musical, soulève la question de la réalité du pluralisme culturel dans les sociétés occidentales.
En ce qui concerne l’Afrique, le retour sur la traite négrière lui permet à la fois de donner un caractère universel à cette tragédie et également de faire mieux comprendre ses problèmes actuels par la longue mémoire des bouleversements profonds et durables de la traite négrière. C’est aussi l’occasion pour l’Afrique de redécouvrir la vitalité inouïe de sa culture. L’esclave africain a en effet résisté à la violence de la traite par la force vitale de sa culture, de ses dieux, de ses mythes, de ses valeurs, de ses rites et de ses rythmes, toutes choses qu’il avait enfoui dans la tête, et auxquelles l’esclavagiste qui ne s’intéressait qu’à son corps ne pouvait pas ainsi avoir accès.
Comment le projet Unesco veut-il mettre l’accent sur la spécificité de la traite ?
L’esclavage est un phénomène universel. La Grèce en avait fait un art de vivre. Mais la traite transatlantique avait trois spécificités : sa durée (environ 4 siècles), son caractère racial : le noir africain comme figure privilégiée de l’esclave, et son organisation juridique : les Codes Noirs.
Le danger n’est-il pas de tendre à nier les spécificités culturelles ?
Non, car le véritable pluralisme est la reconnaissance de la richesse des spécificités ainsi que la dynamique de leurs interactions. Nous voulons que la commémoration de l’abolition soit l’occasion d’une réflexion en profondeur sur la tragédie de la traite, ses modalités, ses conséquences et son caractère universel. La violence du débat parlementaire et des réactions politiques à la suite des déclarations du Premier ministre français sur l’Affaire Dreyfus et l’esclavage montrent à quel point la question de la traite constitue une blessure vive, un refoulé dans l’inconscient historique de l’Occident. Nous voudrions faire de la commémoration un débat large et profond qui concerne toutes les couches des sociétés européennes, africaines et antillaises et un moment de catharsis morale. La notion de  » route  » implique que le retour sur la traite soit une démarche commune des partenaires historiques de la tragédie de la traite : européens, africains, américains, antillais.
Le centre du débat portera donc sur les raisons du silence…
Oui : le silence sur cette tragédie immense a nourri le  » ventre fécond d’où est sorti la bête immonde  » selon le mot de Brecht. Le combat pour les droits de l’homme est un combat de mémoire car tout tragédie occultée, non assumée, peut se reproduire sous d’autres formes comme l’esclavage moderne. Mais c’est aussi l’occasion d’une réflexion sur l’Afrique dont les problèmes ne peuvent s’expliquer sans remonter à la saignée inouïe de la traite (plusieurs dizaines de millions de personnes les plus vigoureuses) ainsi qu’une réflexion sur le racisme qui a  » justifié  » la traite et sur le dialogue multiculturel qui est également une conséquence de la traite. Ce sera donc en définitive une réflexion sur le processus identitaire, résultat d’une interaction, de l’alchimie entre le génie d’un peuple et tout ce qu’il reçoit de l’extérieur, même par la violence comme dans le cas de la traite. Il s’agira donc de promouvoir le pluralisme culturel, comme les savants le font pour la biodiversité, comprendre qu’il est un facteur de vie et de solidarités de peuples et de cultures différentes.
C’est pourquoi la question de la traite négrière constitue un refoulé profond autant dans l’histoire que dans l’inconscient des peuples concernés. L’Unesco a voulu en conséquence, au-delà de l’émotion légitime que suscite la traite négrière, donner un caractère scientifique rigoureux aux travaux et recherches qu’elle coordonne, sur ses causes profondes, ses modalités et ses conséquences, dans le cadre du projet de la Route de l’esclave.
Nous mettons en branle une sorte de catharsis collective tendant à passer de la tragédie à la vie. Il s’agit de faire cheminer ensemble l’Europe, l’Afrique, les Amériques et les Antilles pour un retour vers un futur commun.

///Article N° : 301

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