Eugène Codjo Kpadé refait surface

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Douze années après Mehinto ou Les Dieux étranglés, Eugène Codjo Kpadé refait son apparition dans le monde littéraire en publiant, coup sur coup, un roman, Facture de sang et un recueil de poèmes La mâchoire et le ventre et nous apprenons que sa pièce de théâtre La Terre brûle est sous presse.

Aussitôt après sa publication, Facture de sang a été sujet à maintes critiques. On lui a reproché d’être convenu, de comporter des fautes de grammaire et des coquilles, d’avoir une présentation peu belle… Mais les jeunes étudiantes se sont ruées sur l’ouvrage, pour le lire souvent d’un trait.
Facture de sang pose un problème d’une grave actualité mais qu’on se complaît à évacuer comme un fait marginal : la question du métissage. Et cela dans une perspective apparemment rétrograde, mais qui ne laisse pas d’en inquiéter ceux qui craignent pour le devenir de l’humanité : la perspective du pouvoir. C’est le récit de la naissance d’un enfant, suite au viol exercé par un administrateur colonial sur une adepte africaine d’un culte vodun. Le récit est conduit de telle manière que le lecteur éprouve de la compassion pour le violeur, car, finalement, ce sont les administrés, d’autres nègres, qui ont joué tous les mauvais rôles à travers manigances perfides, sévices et manipulations, afin de garder cet acte secret. Le colon, lui, part d’un véritable désir humain et, ayant perdu la raison, a toujours été prêt à assumer ses responsabilités. A la naissance de l’enfant, il se donne la mort pour ne devoir assumer les railleries de ses compatriotes.
Cette façon « innocente » de restituer les faits est malheureusement desservie par la lourdeur des détails, ce qui transforme en anecdote un réel sujet de société au moment où la civilisation occidentale envahit le monde avec sa technologie, ses possibilités de contacts, son pouvoir archaïque et ses vices. Mais elle a le mérite de rappeler la responsabilité locale dans tous les crimes qui ont été commis depuis des siècles sur l’Afrique.
Enjolivures moches et inutiles : le recueil de poèmes d’Eugène Codjo Kpadé ne donne pas envie d’être lu. Mais, ceci n’enlève rien à la résonance de ce cri d’un auteur qu’on sait âgé mais qui écrit des poèmes jeunes. Dans le sens et dans la réalité. Ce sont des mots de révoltes, un déchaînement de sentiments vers ce qu’on a pensé avalé par le temps et qui reste coincé quelque part, en dehors de la géographie. Pour Kpadé, la poésie est morte. La pensée aussi. Car seul l’appel du ventre est entendu, « pour les festins actionnant la mâchoire sans fin. »
Ce sont des poèmes jeunes. C’est une source nouvelle. C’est comme s’il y avait encore de l’espérance, beaucoup d’espérances pour sauver de la disparition les sentiments morts. Le temps est sollicité au même titre que les vautours, toutes les sortes de symboles de mauvaise augure, toutes les formes de révolte. C’est un combat contre le temps où le temps est appelé à la rescousse. Ce sont des mots d’amertume, c’est toute une explosion de silence resté couvé, comme si rien n’avait été dit avant, comme si c’était maintenant qu’il fallait le dire. C’est un aveu de faiblesse dans lequel Jérôme Carlos voit pourtant « une aurore de virtualités enfin accomplies » (Préface).

Eugène Codjo Kpadé, Facture de sang, 195 p., La mâchoire et le ventre, 51 p., Cotonou, Les Editions du Flamboyant, 2000.///Article N° : 1921

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