Exil

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De quel bannissement s’agit-il ? Mais surtout, qui bannit ? Des pièges subtils s’alignent sous les pas de l’écrivain exilé : politique, idéologie, public, langue… Au fond, l’écrivain n’est-il pas exilé par nature… et le lecteur aussi ?

Exil est un mot que j’ai toujours eu du mal à comprendre. C’est un mot qui a un sens très fort – ban, bannissement, déportation, expatriation, expulsion, proscription, relégation, transportation… dixit Le petit Robert – et qui, à ma connaissance ou à ma pleine conscience, ne s’est jamais appliqué à mon cas, sauf si je suis un exilé qui s’ignore. Mais ce mot pose une question intéressante au créateur que je suis. Ban, bannissement, déportation, etc suppose une relation de pouvoir et de liberté ; le pouvoir représentant la censure ainsi que le discours convenu, officiel ; et liberté symbolisant la transgression, la création personnelle et individuelle. Le créateur se retrouverait ainsi en face des officiels garants du pouvoir et de la morale. Bannir, déporter, expatrier, expulser… suppose également qu’il y a d’un côté celui qui bannit, déporte… et celui qui est banni, déporté… Si l’on identifie parfaitement celui qui est banni, déporté… (notre fameux créateur), l’exercice consiste maintenant à savoir qui est celui qui bannit, déporte
Dans des cas comme celui de Salman Rushdie ou de Taslima Nasreen, il paraît évident que c’est le pouvoir politique et religieux qui bannit, déporte, expatrie… L’écrivain est exclu du sol même où il a vu le jour. Dénié de ses origines, c’est comme si l’on cherche à proscrire l’histoire qu’il s’était déjà forgé avec son pays. Rayé du nombre de ses compatriotes, l’on fait en sorte qu’il n’aie plus de contact avec eux pour continuer une relation identitaire, de l’individu à la collectivité, ou de la collectivité à l’individu. L’écrivain ne doit plus puiser dans cette collectivité pour forger son identité personnelle, ne doit plus projeter son identité personnelle vers la collectivité. Le bannissement est alors très proche de l’élimination physique. D’ailleurs, ces deux écrivains risquent toujours leurs vies au moment où l’on parle comme les écrivains de certains pays d’ailleurs : l’Algérie, l’Afghanistan sûrement, l’Irak, le Nigeria il y a quelques temps à peine…
Le verbe, sous la plume de ces écrivains, est alors interprété comme éminemment politique. L’écrivain a changé de statut. De manieur de langue, il est maintenant convié comme représentant d’une idéologie jugée dangereuse. L’imposture est là : celui qui bannit, agissant prétendument au nom de la communauté, amène l’écrivain sur la même scène que lui et lui endosse l’habit du traître et du félon. Or, les deux discours sont radicalement opposés. Le discours de celui qui bannit a été conçu comme émanant d’un pouvoir légitime mais qui masque en fait un pouvoir personnel tandis que le discours de l’écrivain, originellement personnel et sans prétention au pouvoir, est tourné comme émanant d’un pouvoir illégitime. Littérature est ainsi confondu avec Idéologie. Le pays d’accueil de l’exilé devient naturellement le lieu d’origine et d’inspiration de son discours  » nauséabond « . Le rapport de l’écrivain avec la langue a changé de nature, du moins pour le lecteur. Son oeuvre ne représente plus une exploration personnelle d’une réalité ou d’un imaginaire donné mais bel et bien un engagement précis sur une situation idéologique ou politique. Se pose alors clairement le débat sur l’engagement de la littérature. L’exilé, paradoxalement, devra alors se justifier, prendre position, expliquer pourquoi il a soutenu tel ou tel discours. Il ne peut raisonnablement soutenir qu’il ne s’agit que d’un simple exercice de style. Chacun de ses actes, chacune de ses paroles, dans tous les cas, est chargé d’intention politique ! Voilà l’écrivain piégé, obligé de se mesurer sur un plan qui n’était pas le sien ! Pour s’en sortir, il devrait parvenir à attirer celui qui bannit sur le plan littéraire, ou faire comprendre que son discours est  » personnellement légitime  » et non  » collectivement justifié « .
Il est des situations où l’on ne peut nommer explicitement celui qui bannit, qui déporte… Situation de pauvreté, situation de corruption. Il s’agit des pays africains où l’écrivain, plus qu’un exilé devient un immigré comme les autres. Fuyant la situation économique qui ne lui offre aucune maison d’édition, il est obligé de se déporter, de s’expatrier pour pouvoir simplement publier, se faire entendre ou lire. C’est le cas de Madagascar où aucune maison d’édition digne de ce nom n’existe. Les quelques libraires qui ont résisté à la crise économique font office d’éditeur et ne prennent aucun risque : réédition d’auteurs célèbres inscrits dans le programme scolaire. Mais développer le réseau éditorial n’est-il pas un risque pour celui qui bannit ? Irait-il développer un réseau qui diffuserait des discours contraires aux siens ? C’est ainsi que l’édition n’a jamais été une priorité pour les pays pauvres où la corruption fait figure d’idéologie d’état. Car la langue de l’écrivain peut justement fouiller dans cette idéologie, bousculer ces discours et éclairer certains regards.
L’exil s’apparente ainsi à de l’étouffement, à de la mise en abîme. La langue individuelle ne pénètre pas la langue collective et ne l’influe en rien. L’écrivain, s’exilant de son plein gré, donne ainsi l’impression de commettre une oeuvre éloignée des préoccupations de sa terre d’origine. Publiant dans un autre pays, il ne peut échapper à ce genre de question :  » Pour quel public écrivez-vous ?  » Cette situation le met également dans une posture qu’il n’a pas forcément cherché. D’explorateur de langue, il devient porteur de message vers un public donné, en l’occurrence, le public de son pays natal, public qui ne le lit d’ailleurs pas dans la mesure où ses livres sont trop chers. Cela suppose également que le public du pays d’accueil est accessoire. Ce qui explique la marginalisation de la littérature africaine en ce moment Le public occidental ne se sent pas concerné car croyant que le discours de l’écrivain africain ne lui est pas destiné. Celui qui bannit, sans coup férir, a gagné la bataille… D’où la nécessité pour les écrivains africains de se faire entendre d’abord dans leurs pays. Non pour obéir à ce préjugé qu’un écrivain a nécessairement un public donné, mais pour justement échapper à cette situation d’exil qui crée pour lui un public qu’il n’a pas demandé.
Ainsi, la littérature africaine est confrontée à une situation de lecture ambiguë : ne la lisent que ceux qui s’intéressent à la terre africaine ! Sympathisants occidentaux ou natifs du continent. D’autres n’y sont venus que par hasard. Rares sont ceux qui lisent l’auteur comme étant un individu écrivant, individu qui n’est pas forcément enraciné sur une terre, préoccupé par la situation de son pays ! Cette ambiguïté est encore renforcée dans la mesure où la littérature africaine s’est faite et continue de se faire en langue étrangère, française, anglaise ou hispanique. Exil car l’auteur ne s’exprime même pas dans sa langue natale. Comment peut-il s’exprimer pour son pays dans la mesure où il s’est investi dans un système sémantique propre à une autre culture ? Il s’est banni lui même, s’est déporté, transporté dans un autre système de valeur. D’ailleurs, dans la littérature française, ne représente-t-il pas la francophonie, francophonie qui joue un rôle non négligeable dans l’aliénation politique et économique de son pays natal ? Ne joue-t-il pas le jeu de la  » puissance étrangère  » sans qui rien ne peut fonctionner sur son continent ? Qui est donc celui qui bannit : le pouvoir dans le pays natal qui étouffe toute publication, l’écrivain lui même qui a choisi une autre langue, ou le pays d’accueil qui le confine dans un espace francophone bien balisé ?
Mais l’écrivain, qu’il soit africain ou autre, n’est-il pas déjà un exilé de nature ? Manieur de langue, il détourne nécessairement le sens académique ou convenu pour créer sa propre langue, pour imposer son propre entendement. Par ses inventions, il s’est mis au ban de la langue courante. Détournant les images connues, acceptées par tous, il offre aux lecteurs celles qu’il a ramené de son exil intérieur. Il est alors celui qui déporte le lecteur ou la collectivité dans son imaginaire personnel ; et l’exilé est bel et bien notre pauvre lecteur, piégé le temps d’un parcours littéraire…
Car l’exil est bien la première des libertés…

Jean-Luc Raharimanana, né en 1967 à Antananarivo (Madagascar), enseigne aujourd’hui les Lettres modernes en région parisienne. Il est l’auteur d’une pièce de théâtre, Le Prophète et le président et de nouvelles publiées au Serpent à Plumes : Lucarne (1995) , Rêves sous le linceul (1998). ///Article N° : 661

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