« Faire cracher aux comédiens leur vérité »

Entretien d'Olivier Barlet avec Philippe Laurent

Abidjan, 2001
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Compagnie Les 7 Kouss (Sénégal),
Les Indépendan-tristes
de Williams Sassine.
Mise en scène de Jean-Clause Idée

Ce texte de Sassine est extraordinaire au niveau du verbe. Il y a cette volonté d’illustrer le texte en permanence dans le mouvement des acteurs et dans la scénographie.
J’ai repris la mise en scène de Jean-Claude Idée, qui a terminé le texte. La pièce n’avait pas très bien marché à Limoges notamment en raison des limites de temps. J’avais déjà travaillé avec la compagnie sur cinq pièces, et nous avons retravaillé le texte ensemble. Les acteurs se le sont appropriés et mon travail en temps que metteur en scène n’était que d’éveiller cela. Effectivement la différence s’est ressentie avec la première présentation de la pièce.
La continuité du travail est effectivement frappante avec le travail effectué par la troupe précédemment.
La fragmentation du texte de Sassine est exacerbée par le fait que son texte est inachevé. Jean-Claude Idée a pris ici et là des extraits de romans pour en faire quelque chose. Je trouve que cela fonctionne très bien. Même s’il y a eu beaucoup de critiques, c’assez génial d’avoir inventé cette sorte d’ « En attendant Godot » en pleine guerre civile en Afrique. Ces Africains explosés essayent de se reconstituer en se racontant des histoires – comme si ces histoires allaient exorciser le mal. Il y a quelque chose de beckettien là dedans.
Le récit est saccadé à chaque fois par des bruits de canon entre deux histoires. Une telle répétition ne présentait-elle pas un danger de mise en scène ?
C’est vrai. S’il fallait critiquer la mise en scène de Jean-Claude Idée, ce serait au niveau de l’évolution de la tension dramatique. Les histoires ne sont pas articulées pour en créer l’évolution. D’où l’intérêt de l’image finale : c’est Shakespeare !
Même si on restaure cet effort d’optimisme, il y a quand même un fin très dure.
Le texte est très dur. Sassine a eu toute l’Afrique et ses contradictions dans sa tête et il en est peut-être mort. Avec cet humour dévastateur et cette auto-dérision qui font son génie. Il étale toutes ces contradictions sans essayer de trouver les solutions.
On retrouve dans cette pièce la parodie à l’œuvre dans toute la littérature africaine.
Quand je suis arrivé à Dakar, mon embarras était de trouver un équilibre entre un savoir faire que j’étais censé transmettre et le fait de travailler à partir des réalités et aussi des formes qui passaient le mieux dans le quotidien.
C’est difficile de se débarrasser de ses propres imprégnations, c’est pourquoi j’ai beaucoup travaillé à partir des « moments privés » pour faire cracher aux comédiens leur vérité, leur réalité et aussi pour les faire travailler à partir de leurs propres formes.
On a passé des mois à faire des observations. Je crois que la base du théâtre contemporain démarre avec le naturalisme et le symbolisme, deux grands mouvements antagonistes. La question de la réalité et de la forme sont des préoccupations constantes. Quand on est en panne de créer quelque chose, il n’y a qu’à revenir à la réalité pour casser des formes importées qui emprisonnent et embrigadent l’acteur et qui surtout ne permettent pas de communiquer avec le public. Comme disait Michel Serre : « il n’y a qu’un seul chef-d’œuvre, le réel ». Il s’agit de travailler sans accessoires, ni costumes, ni chants, ni danses… l’acteur est le propos.
Evidemment avec Sassine, c’est autre chose dans la mesure où il y ce texte avec toute sa richesse et sa profondeur. Ce travail servait de matrice de base pour aborder le texte et aussi pour se retremper continuellement dans la relation au texte. C’est vrai pour n’importe quel acteur : le texte est toujours un corps étranger et la question fondamentale est de savoir comment on va se l’approprier totalement.
La spécificité des acteurs africains est justement de pouvoir faire revivre leur réalité en la retravaillant de façon intérieure.
Oui, tout à fait. Je parle de mes références, je suis stanislavskien à la base. Le théâtre occidental était obsédé par la question de la présence de l’être et la communication. C’est curieux à cette ère du mensonge que les gens ait été à ce point obsédé par la question de la vérité.
Où en est la compagnie des 7 Kouss ?
Ils sont plus connus à l’étranger que dans leur propre pays ! Depuis un an, nous avons essayé de retourner la balance et cela commence à porter ses fruits. Le service culturel de l’Ambassade de France a financé une tournée sur les droits de l’homme dans tous les lycées de Dakar. Une tournée est aussi prévue dans les dix régions du pays, dans les alliances françaises. Depuis l’alternance, les jeunes troupes respirent un peu, elles peuvent désormais accéder à la télévision. Il y a une certaine ouverture de la part du ministre de la communication et de la culture.
Vu les événements en Côte d’Ivoire et les réactions à l’encontre des Sénégalais après les déclarations d’Abdoulaye Wade, la troupe a-t-elle hésité à venir ?
Très légèrement, mais ils ont beaucoup d’amis sénégalais ici et ont eu l’impression qu’il y a eu surdramatisation. En définitive, nous sommes à Treichville où la communauté sénégalaise est très importante et n’avons eu aucun problème ici.

Lire également les entretiens avec Philippe Laurent publiés dans Africultures 18 (sur son travail avec les 7 Kouss sur Moments privés de l’avenue Ponty) et dans Africultures 23 (sur son travail avec la Compagnie des Gueules Tapées).///Article N° : 1960

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