FIFDA 2017 : inverser le regard et restaurer l’Histoire

Organisé par Artmattan, un distributeur basé à New York, et de retour à Paris chaque année à la rentrée de septembre, le Festival international de films de la diaspora africaine (FIFDA) affirme son objectif, en phase avec son ancrage nord-américain : partager des regards cinématographiques sur les vécus des Africains ou Afro-descendants un peu partout dans le monde et enrichir le dialogue qui peut en résulter, entre tous les concernés quelque soit leur culture. Comme à son habitude, le FIFDA propose, pour sa 7ème édition du 8 au 10 septembre, des films inédits ou méconnus, occasion de fructueuses découvertes. Il laisse une large place au documentaire, privilégiant ceux qui inversent les dénis de l’Histoire.

Des documentaires pour restaurer l’Histoire
Remarquable documentaire sur la contribution des Afro-Andalous – issus de l’esclavage en Espagne – au développement de la culture espagnole, Gurumbe : Mémoires afro-andalousiennes de Miguel Angel Rosales fait l’ouverture du festival. « Tu es différent et tu dois souffrir » : le film commence par des os exhumés et la voix a capela d’un chanteur noir avec Lisbonne pour décor. Le programme du film est là : documenter l’Histoire réelle (au-delà du déni de l’Histoire esclavagiste) et laisser la parole aux chanteurs et musiciens dans leur ancrage dans la société. Ce sont donc d’abord des historiens qui sont convoqués, qui insistent sur la forte présence d’esclaves noirs en Espagne et au Portugal, contrairement au reste de l’Europe, à commencer par Lisbonne, Séville et Cadix où le commerce des esclaves allait bon train et où ils représentaient jusqu’à 15 % de la population. Les femmes sont nombreuses et plus chères si elles sont belles, futurs objets de leurs maîtres. Même le peuple avait des esclaves et dansera le guineo, le mandingo ou le cumbé, des danses noires. Dans ces trois villes, des musiciens illustrent la présence noire par des textes anciens. La question – complexe – d’une coloration noire dans la musique andalouse est posée, notamment dans la mesure à douze temps. Au 18ème siècle, les sons africains, américains et gitans participent du terreau d’où naîtra le flamenco, comme le confirment des ethnomusicologues. Les esclaves ont apporté les contre-mesures, les syncopés dans le baroque européen. Leur libération progressive a permis leur intégration et donc leur sortie du ghetto à tous niveaux.
Incursion à Vera Cruz : le fandango, style musical et danse d’origine andalouse groupant castagnettes et guitare, est un nom d’origine africaine. Incursion à Joal (Sénégal) où dansent des femmes : un parallèle est établi avec le martèlement du flamenco, qui n’a pas de tambour mais le remplace par les mains et les pieds. Cette influence est cependant officiellement mise de côté lors de l’institutionnalisation du flamenco, au profit de l’influence gitane, portée par le romantisme. Et aujourd’hui encore, le rejet du Noir persiste dans l’espace public…

Excellente exploration en un puzzle de témoignages et de passages dansés, Mariannes noires, de Mame-Fatou Niang et Kaytie Nielsen, s’inscrit dans cette série de films qui retracent l’expérience des femmes d’ascendance africaine en France et montrent combien le passé colonial conditionne le regard de la France sur ses citoyens noirs, comme Ouvrir la voix, d’Amandine Gay ou Trop noire pour être Française ? d’Isabelle Boni-Claverie, d’ailleurs présente dans Mariannes noires qui regroupe des femmes engagées. Une dominante : inverser le programme appris des parents comme quoi il fallait se fondre dans la société d’accueil, se rendre invisible pour ne pas déranger. Il s’agira alors de revendiquer son corps, sa culture, sa féminité. Mais le rapport à l’origine ainsi magnifié reste problématique face au regard de l’autre qui, soumis à la persistance des stéréotypes coloniaux, continue de considérer le Noir comme inférieur et étranger. L’extranéité est d’ailleurs tout aussi sensible lorsqu’on fait le voyage dans son pays d’origine. Etre considéré comme extérieure alors qu’on voudrait être reconnue dans son appartenance à la société est violent. Ni Africaine ni Française. Cet écartèlement historique résonne dans le rapport à soi : « J’ai un rapport violent à mon corps », dit la danseuse et chorégraphe Bintou Dembele.
Comment la femme noire est-elle représentée en France, en dehors des clichés coloniaux ? En dehors de Christiane Taubira ou Audrey Pulvar, les modèles manquent, le flou imaginaire est absolu. Il ouvre à l’exclusion des postes de responsabilité ou l’impossibilité d’y être soi, notamment dans sa coiffure. Il s’agira de contrer le bannissement du cheveu crépu et de restaurer l’estime de soi et de sa culture. L’universalisme de façade masque en France les discriminations économiques. « Il est temps que le monde blanc comprenne que les corps noirs peuvent porter l’universel », dit la cinéaste Alice Diop. « La violence est qu’on parle à notre place », ajoute Bintou Dembele, tandis qu’Isabelle Boni-Claverie insiste sur la refondation de l’identité française et du récit national, dans l’espoir d’une ouverture qui permette d’y vivre. La route est longue, car les freins, notent certaines, sont aussi en nous. Mais l’espoir est là. I’m feeling good : être bien avec soi-même et continuer à rêver pourrait contaminer la société…

Film de clôture inédit en Europe, Tell them we are Rising : The Story of Black Colleges & Universities (Dites-leur Que Nous Avançons: L’Histoire des Universités Noires aux Etats Unis), de Stanley Nelson s’intéresse aux universités qui formaient exclusivement des Afro-Américains. Cela remonte avant la guerre civile américaine (1861-65). Ces universités furent bien sûr le creuset des luttes pour les droits civiques. L’égalité dans l’éducation ? Un rêve par lequel commence ce documentaire qui s’attache aux paroles d’esclaves essayant de s’instruire à l’insu des maîtres, conscients que l’ignorance les conserve dans la domination. Leurs droits évoluant, l’éducation leur aurait peu à peu permis de s’affranchir. La résistance blanche s’organise : New Haven (Connecticut, Yale University) refuse l’instauration d’une université noire par les abolitionnistes. En fait, elle est générale dans tout le pays, pas seulement au Sud. A la sortie de la guerre civile, il faut accueillir tous ces nouveaux élèves et former des professeurs. Le défi est immense, relevé par les organisations chrétiennes du Nord qui vont transmettre une culture blanche, « civilisée ». L’Eglise épiscopale méthodiste africaine veut bâtir son propre système éducatif et fonde donc ses propres universités hors de tout paternalisme ou racisme. Le gouvernement fédéral s’y met aussi si bien qu’à la fin du 19ème siècle, on comptait 86 universités noires. La crainte de voir les Noirs s’éduquer déclenchera de terribles violences mais les universités délivreront leurs diplômes, notamment à d’anciens esclaves. « Nous avançons » sera dès lors le slogan du film. Elles sont cependant dédiées à l’enseignement professionnel, inaugurant une sorte de néo-esclavagisme dénoncé par les intellectuels noirs, à commencer par W.E.B. Du Bois.
Après les exactions contre les vétérans noirs revenant de la première guerre mondiale, un « nouveau nègre » s’affirme, qui lutte pour ses droits. De là naîtront les universités qui formeront une classe moyenne noire, laquelle continue d’être confrontée à la ségrégation et l’humiliation en en sortant. Un plan audacieux sortira de l’université Howard : renverser la discrimination raciale dans l’éducation. Leur enquête montre qu’on est là au cœur de la séparation : la résistance sera énorme dans le Sud. Quatre étudiants ignorent la ségrégation dans la cafétéria d’un Woolworth, déclenchant un véritable séisme mobilisant tous les étudiants des universités noires, chantant et dansant en étant arrêtés, mais aussi soumis aux humiliations et aux violences. Cela ira jusqu’aux morts sur le campus de l’université Southern en Luisiane, la plus grande université noire, un bouillonnant creuset intellectuel qui s’était mis en grève et occupait les bureaux de son administration. Aujourd’hui, les universités blanches sont ouvertes aux étudiants noirs et la concurrence a fait qu’on ne compte plus qu’une centaine d’universités noires. Elles restent cependant un espace protégé où peuvent se forger des caractères et des talents avant d’affronter le monde.
Ce film nous parle d’une rectification en cours, celle que les Noirs Américains réalisent peu à peu pour documenter leur Histoire. Il s’appuie sur une impressionnante somme de photos et de documents sonores, habilement mêlés aux interviews et conservant un rythme évitant toute perte d’attention, quitte parfois à inscrire à l’écran une phrase décisive. Comme tout documentaire américain répondant aux lois de la démonstration, il est construit selon un argumentaire chronologique et très clair, appuyé dans chacun de ses développements par tout ce qui peut illustrer et renforcer l’idée énoncée. Nombre de chercheurs sont convoqués, chacun apportant sa pierre, en alternance avec le commentaire qui légende les photos. Parce qu’il s’agit de rectifier l’Histoire, le contrepoint est absent, dans la forme comme dans le fond. Un temps viendra, qui a déjà commencé, où les contradictions apparaîtront, non pour disculper les Blancs mais pour envisager l’Histoire de façon moins monolithique, avec ses faiblesses et ses traîtrises, ses erreurs et ses désillusions. Ce travail de mémoire ne pourra émerger que des premiers concernés pour trouver sa pertinence et sa légitimité.

Egalement inédit en France, Le Prix de la mémoire (The Price of Memory) de Karen Marks Mafundikwa documente l’héritage de l’esclavage en Jamaïque en retraçant le mouvement de demande de réparations pour l’esclavage à partir de 1960. Le film balaie rapidement l’ambiguïté de la revendication en l’ancrant dans l’Histoire du pays et le point de vue jamaïcain. Samuel Sharpe fut pendu en 1831 avec 500 autres esclaves émeutiers mais ils ouvrirent la voie à l’abolition dans l’empire britannique en 1834. La réalisatrice se souvient que le mémorial avait marqué son enfance, de même que « la Cage » où étaient emprisonnés les fugitifs. Après l’abolition, le prix exagéré des terres et l’importation d’immigrés empêchent les anciens esclaves d’accéder à un revenu décent. Leur demande d’aides sociales sera la première revendication de réparations envers la reine Victoria, qui leur répond qu’il faut travailler davantage pour que les planteurs puissent mieux les payer… Il faut dès lors traverser l’Atlantique pour voir que Liverpool, Bristol et Londres ont trouvé leur prospérité en tant que ports esclavagistes.
A l’occasion de la venue de la Reine d’Angleterre pour le Jubilée de 2002, des Rastas se regroupent pour présenter une revendication de réparations et de rapatriement vers l’Afrique. Comment réparer aujourd’hui le mal exercé ? Irréparable disent les hallucinantes délibérations de la Chambre des Lords, alors même que les grandes familles anglaises ont fait leur richesse sur l’esclavage, que les grandes banques en sont nées. Un procès est intenté. Pourtant, les réparations consisteraient à combler le fossé économique par la formation et l’annulation de la dette, en fonction des besoins spécifiques des pays. Face à la pauvreté, la faim et la détresse, le mouvement des réparations parle développement global et non argent. N’est-ce pas envisageable dans « une culture issue de la survie, où la beauté est sortie de l’horreur » ? Encore faudrait-il se débarrasser des pratiques infériorisantes comme le blanchiment de la peau. Quant à la demande de rapatriement des Rastas, elle ne trouva jamais le soutien nécessaire, bien que dans les années soixante des pays africains aient pu leur attribuer des terres suite aux démarches effectuées sur place. La Reine leur répondit que la traite négrière n’était pas un crime contre l’humanité à l’époque où elle fut pratiquée. La réalisatrice appelle l’Angleterre à sortir du déni…

Réalisé à l’occasion des 40 ans de l’indépendance angolaise, Independência (Indépendance) de Marios Bastos a demandé six années de travail pour recueillir plus de six cent témoignages dans tout le pays, 1000 heures tournées retraçant les événements allant de 1961 à 1975. L’objectif était de faire le grand œuvre de mémoire à destination des générations qui n’ont pas connu la lutte et les combats pour la liberté nationale d’un pays colonisé. On n’attendra donc pas du film un discours contradictoire : il est, par le menu, le récit officiel d’une lutte par ceux qui l’ont menée. C’est tout d’abord l’état des choses à l’époque coloniale : le travail forcé, Luanda divisée entre ville coloniale et indigène, Salazar applaudi par la foule blanche. Mais aussi l’apparition de groupes clandestins, appuyés par le mouvement anticolonial au Portugal. Interviews, archives audiovisuelles mais aussi animations illustrent les événements et la constitution des trois groupes armés qui s’affrontent : le MPLA d’Agostinho Neto, le FNLA d’Holden Roberto et l’UNITA de Jonas Savimbi tandis que le Portugal était présent avec un contingent d’environ 200 000 hommes. Napalm, déplacements de population, guerre totale… jusqu’au coup d’Etat d’avril 1974 au Portugal et le triomphe du MPLA. Plutôt que d’approfondir les divisions politiques, c’est le manque d’unité affaiblissant la lutte qui est mis en avant.

« Il fait nuit, il fait noir. J’ai grandi avec ce noir qui s’illumine quand on va vers un ailleurs : on découvre ce qu’il cachait ». Dans le passionnant Les Deux visages d’une femme bamiléké, Rosine Mbakam retourne au pays après sept ans d’absence. Sa voix très personnelle donne le ton. « On filme pour que les gens regardent », dit-elle à sa mère. Elle se rend au cimetière avec son fils : « Malick, viens dire bonjour à ton grand-père » – lequel est mort avant sa naissance. Dans la maison, au travail au marché, elle filme les lieux de sa mère et de son enfance, cette famille qu’elle a quittée après avoir choisi de rembourser la dot du fiancé et de partir au loin. Nous sommes au Cameroun, où la mémoire des exactions coloniales est douloureuse : « Pour ma mère, les soldats français ont emporté avec eux la vérité ». La famille, c’est aussi la deuxième épouse, acceptée pour partager les tâches. « Je ne savais pas qu’on n’allait pas s’aimer ». La famille, c’est la tristesse et la douleur. « Dans le noir, je vois une lumière. Mes tantes, ma mère, étranges, je ne les reconnais pas ». « Quand tu es seule, Dieu est avec toi », répond la mère. Pourtant, c’est avec ces femmes que Rosine a appris l’autonomie (le marché, la tontine), qu’elle s’est affranchie. C’est dans cette dualité qu’elle s’est construit sa complexité et qu’elle trouve sa lumière, sortie du piège identitaire sans oublier ses racines, prenant sa place dans le monde. « Se confronter à la différence pour découvrir l’autre couleur de mon visage », tandis que l’autre partie de soi est enfui dans la douleur, « en espérant que dans le noir d’autres lumières s’allumeront ».

Fictions : inverser le regard

Cette édition du FIFDA permet de voir des fictions encore rares, qui toutes ont pour programme d’inverser le regard.

Mémoire historique encore avec Fidaa (Résistance), qui avait été présenté au Fespaco. Il rend compte en noir et blanc d’un réseau de résistance durant la période allant de l’exil de feu Mohammed V à l’indépendance du Maroc. Quatre amis s’engagent contre les colonisateurs français, passent dans la clandestinité pour commettre des attentats et connaîtront des destins dramatiques. Le film est centré sur l’un d’entre eux et son amour pour la fille d’un collaborateur responsable de l’arrestation de nombreux résistants. On pense à La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo (1966), tant l’esthétique en est proche. Mais ce que Fidaa partage aussi avec ce film, c’est l’édification du spectateur appelé à résonner au discours nationaliste par toutes les ficelles du film d’action. Aux patriotes qui n’hésitent pas à affronter la torture et la mort s’oppose le machiavélisme du tortionnaire français aux accents homosexuels, comme si la caricature était une démonstration. On rêve de ce que définissait George Eliot comme le propre de l’art : « l’élargissement de nos sympathies », c’est-à-dire de films où chaque personnage puisse être apprécié dans ses faiblesses comme dans sa beauté. Bien sûr, des personnages sont détestables, mais le cinéma se méprend quand il refuse d’en faire des hommes contradictoires car les hommes le sont et que la fonction de l’art n’est pas de pousser à la vengeance mais à la justice, ce qui suppose que tous ont la parole pour pouvoir se défendre.

Nous avions déjà insisté sur un petit bijou déjà vu aux Journées cinématographiques de Carthage et au Fespaco : O.N.G. Organisation non-gérable (N.G.O. – Nothing’s going on) d’Arnold Aganze, un Congolais installé à Kampala. Fait avec des copains, le film n’a pas coûté plus de 3000 $. Cela se sent mais son humour et son propos sont dignes des grands. Zizuke travaille dans un bar et Tevo est photographe sans emploi. Ils draguent des Blanches assez efficacement en leur racontant qu’ils font le bien dans une ONG, et l’une d’entre elles invite Tevo à lui envoyer des photos pour lui trouver des soutiens en Amérique. De fil en aiguille, ils vont devoir faire des images sur des actions imaginaires pour recevoir des fonds d’aide mais un expert est envoyé sur place pour documenter le projet en vidéo… L’humanitaire et le rapport Nord-Sud sont épinglés de joyeuse façon face à l’inventivité de la ruse et de la débrouille !

Avec Tant qu’on vit (Medan vi lever en suédois), qui eût sa première au Fespaco, Dani Kouyaté opère un retour en beauté avec un film qu’il a lui-même écrit. Lui aussi aborde les identités en mouvement et les clichés à l’heure du grand repli. On y entend une sagesse, « Un arbre prend ses racines où il pousse » qui rappelle le « Ma patrie, c’est là où j’ai les pieds » de L’Afrance d’Alain Gomis. Mais rien n’est simple et il faudra toute une histoire pour s’en convaincre. Une infirmière d’origine gambienne, Kandia (la très convaincante Josette Bushell-Mingo), vit seule en Suède avec son fils, Ibrahim (Adam Kanyama), qui se passionne pour la musique. Déstabilisée et en mal de repères, elle retourne à Banjul. Lui aussi en crise, Ibrahim débarque à Banjul sans prévenir… Il s’y fait vite des amis musiciens et allie son rap à l’afro-mandingue, dans des moments un peu trop idéalisés mais qui ne sauraient gommer l’émotion générée par les rapports complexes entre Kandia et son fils, la sagesse de l’oncle Sekou, les attaches culturelles et leur difficile gestion dans l’exil, les solidarités spontanées de la jeunesse au-delà des identités territoriales ou raciales, les capacités des adultes de mobiliser leur ouverture d’esprit pour aller à l’essentiel. Cela ne passe pas seulement par des dialogues mais par des symboles qui trouvent leur place dans le récit, générant de généreuses métaphores. Alliant sincérité et finesse de ton, entièrement cohérent et bien monté, le film offre un émouvant moment de positivité.

Avec son court métrage Mohamed, le prénom, Malika Zaïri pointe les amalgames et le mépris que doivent subir tous les jours les musulmans quand ils s’appellent Mohamed. Il ne ressort pas clairement du film que si ce prénom est si fréquent, c’est qu’il est souvent donné par tradition à l’aîné des fils de chaque famille, mais il tente la parodie sur la difficulté à s’y retrouver quand tous les amis portent le même prénom. Inégal dans ses tentatives d’humour décalé, le film se veut insistant sur le message de tolérance de l’islam.

Le FIFDA l’avait déjà présenté en 2016 mais tient à redonner une possibilité de le voir en 2017 : Hogtown de Daniel Nearing. Basé à Chicago, le Canadien Daniel Nearing s’est fait connaître avec Chicago Heights (The Last Soul on a Summer Night, 2010), adaptation originale d’une nouvelle de Sherwood Anderson, les souvenirs d’un vieil écrivain qui ne discerne plus la fiction du réel. Nearing reprend avec Hogtown (2015) le noir et blanc et l’écriture en boucle de sa première oeuvre. Les plans y sont élaborés, la construction énigmatique et de tonalité surréaliste. Deuxième acte, réalisé avec un petit budget de 10 000 US$, de ce qui sera une trilogie sur les villes, situé durant les émeutes raciales de 1919, Hogtown dresse un portrait de Chicago et y pointe la persistance du racisme, à partir d’une intrigue minimaliste : un policier noir cherche à retrouver par une nuit de neige le riche propriétaire blanc d’un théâtre dont on apprend qu’il n’aimait pas « l’émergence des femmes, des Juifs et des Noirs ». La voix off de Chicago Heights est ici remplacée par des inserts littéraires sur les images de Sanghoon Lee. Ernest Hemingway y croise le fer avec Sherwood Anderson, mais les vrais poètes ne sont pas forcément les plus connus. Ce qu’on retient de cette mosaïque de plans contrastés aux perspectives à la Orson Welles est la limite invisible qu’un enfant noir franchit un jour de 1919 en nageant sur une plage du lac Michigan racialement séparée : les Blancs le lynchèrent à mort, ce qui entraîna les émeutes.

Avec Stand Down Soldier, inédit en Europe, l’actrice Jeryl Prescott Sales, connue pour ses rôles dans des séries télévisées, part de sa propre expérience familiale pour construire un drame autour des vétérans africains-américains des guerres d’Irak et de d’Afghanistan. Stacy souffre d’un traumatisme lié à la guerre mais aussi et surtout au fait d’avoir été violée par un soldat blanc. Entre l’infidélité de son mari avec lequel elle ne peut plus renouer et son addiction aux médicaments qu’elle doit se procurer illégalement, elle sombre d’autant plus qu’un accident fait remonter de vieilles traîtrises affectives autour de son fils et des non-dits qui mettent en péril la cohésion de ceux qui pourraient la soutenir. Le film serait plus fort s’il adoptait moins les codes du téléfilm, mais il accroche car ce personnage confronté à la violence sous toutes ses formes est poignant et qu’on le sent emblématique d’une situation partagée par d’autres femmes. Cette imbrication du passé et du présent d’un destin qui vous tombe dessus sans prévenir en dit long sur le vécu noir. Le viol de l’intégrité dans la guerre dépasse ainsi l’acte pour atteindre la cohésion de la communauté, elle-même symboliquement violée dans son humanité et déstabilisée dans ses valeurs. Il faudra la force de Stacy et la solidarité d’un milieu qui parvient à retrouver ses marques pour qu’elle remonte la pente et puisse à nouveau croire en la vie.

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