Le fils du héros, une Histoire qui colle à la peau

Avec ce quatrième roman Le fils du héros, Karla Suarez nous livre une réflexion sur l’héritage d’une mémoire collective : celle qui lie Cuba avec l’Angola. Avec ce récit  touchant de par sa sincérité et sa simplicité, elle nous transporte avec douceur et humour dans ce Cuba des années 70-80, en pleine construction, bercé par la vague révolutionnaire et internationaliste auquel il a tant apporté. Ernesto le narrateur, vient de perdre son père, mort en Angola. Le fils doit apprendre à grandir dans le deuil, tout en portant la mémoire de ce père mythifié, érigé au rang de héros par toute une nation au même titre que les 2 000 autres Cubains qui ont été envoyés et qui sont morts dans cette guerre civile sur le continent africain.

Ernesto a tout juste 12 ans lorsqu’on lui apprend la mort de son père, mobilisé comme « volontaire » dans les troupes cubaines en Angola. Cet événement signe la fin de son insouciance et des incursions dominicales dans le bois de La Havane avec ses camarades de jeu. Désormais, plus le droit de pleurer, il doit endosser le rôle d’homme de la famille, veiller sur sa petite sœur et sa mère, mais surtout porter dignement la mémoire de ce père mort aux champs d’honneur pour la patrie et contre l’impérialisme. Il devient alors orphelin, mais surtout « fils du héros » et hérite de ce statut symbolique si lourd à porter dans ce pays socialiste en pleine construction de son récit national.

Quand l’Histoire colle à la peau …

Nous sommes alors en 1982, sept ans après l’indépendance de l’Angola et Cuba est engagé militairement dans une guerre civile qui oppose les trois mouvements de libération nationale dans la lutte pour l’accès au pouvoir. La Havane soutient, aux côtés de l’URSS, le Mouvement Populaire de Libération de l’Angola (MPLA) d’Augusto Neto, d’obédience marxiste, auquel s’opposent les mouvements de l’UNITA de Savimbi, soutenu par l’Afrique du Sud de l’apartheid et les Etats-Unis et du FNLA soutenu par le Zaïre de Mobutu. Le conflit devient alors un terrain majeur de la Guerre Froide en Afrique et cristallise les tensions politiques qui opposent les blocs de l’Est et de l’Ouest.

L’implication de Cuba dans cette guerre de 1975 à 1988 a mobilisé près de 50 000 de ses hommes et a profondément marqué son histoire en la scellant définitivement à celle du continent africain. Elle s’inscrit dans la continuité de la lutte dans laquelle s’est engagée La Havane, notamment autour de la personne d’Ernesto Guevara, pour le panafricanisme, l’émancipation et l’autodétermination des peuples africains. L’amitié entre Cuba et les pays dont elle a soutenu les révolutions, comme l’Algérie, la Guinée-Bissau ou le Cap-Vert, est illustrée en 1966, par cette phrase de Fidel Castro « le sang de l’Afrique coule profondément dans nos veines ».

C’est dans l’effervescence de la lutte contre l’impérialisme, dans laquelle baigne le Cuba des années 70-80, que nous sommes invités à suivre la vie du jeune Ernesto qui doit dépasser la mort tragique de son père pour se construire en tant qu’adulte.  Ernesto se raconte à la première personne et nous livre son parcours de brillant élève destiné à devenir ingénieur comme son père et engagé auprès des Jeunesses Communistes, où le simple fait d’être « le fils du héros » l’érige comme emblème de la nation. Au fil des événements historiques qui rythment la vie à La Havane, il nous raconte la naissance de sa sœur l’année de la révolution des Œillets au Portugal, le départ pour l’Angola de son ami Berto, l’année où le cosmonaute cubain Tamayo s’envole pour le cosmos à bord du Soyouz 38 ou encore le baiser échangé avec Alejandra, alors que la terrible bataille de Cuito Cuanavale prend fin. L’Histoire y est omniprésente, mêlée aux récits de vie d’Ernesto et à celles de toutes celles et ceux qui ont vécu la naissance et la construction du rêve socialiste cubain. « L’Histoire est entrée dans nos lits, dans nos familles, dans nos jeux d’enfants, et (…) est collée à notre peau. »

Dépasser le deuil et affronter l’Histoire

Plus tard, nous suivons cette obsession pour l’Histoire, alors qu’Ernesto a immigré à Berlin puis à Lisbonne et qu’il tente de retracer le fil des événements en Angola et plus généralement de la participation des Cubains aux luttes d’indépendance en Afrique. Il invoque le besoin de comprendre le phénomène de cette guerre dans laquelle son père a disparu, en l’abordant de part tous ses aspects afin de ne pas être « à la merci de ceux qui nous racontent la plus jolie fable ». Au gré de ses recherches historiques, mais aussi de retrouvailles et de nouvelles amitiés entre Cubains immigrés comme lui, il entame la rédaction d’un blog sur internet, qui le mène à la découverte d’une réalité différente de celle qu’il avait imaginée. L’Histoire du conflit, son histoire et celle de son père ne seraient pas aussi simples que celle suggérée par le récit national cubain …

Le récit ballottant entre passé et présent, sans jamais perdre le lecteur, nourrit le personnage complexe d’Ernesto qui lutte avec ses souvenirs et ses sentiments. A mesure que les années avancent et que les cartes se brouillent, le récit nous livre ses ressentis d’incompréhension, de colère qui l’obsèdent au point qu’il en oublie de vivre dans le présent et de se construire un avenir. Pourtant le roman ne tombe jamais dans le mélodrame, puisqu’à ces vécus s’opposent les souvenirs heureux des jeux d’enfants, des fêtes en famille et des années étudiantes, entourés de personnages attachants mais pourtant non dénués de complexité. Le récit oscille avec plein de finesse entre enfance, adolescence et âge adulte, mais aussi entre drame, humour, colère et légèreté.

Un roman qui participe au processus mémoriel de l’Histoire cubaine

Dans ce quatrième roman, Karla Suarez aborde avec talent la difficulté de construire sa propre trajectoire, de se libérer du poids de l’Histoire, lorsque sa vie a été aussi lourdement impactée par cette dernière. L’histoire d’Ernesto pourrait être celle de tous ces enfants issus de ces fières années « d’internationalisme prolétarien ». Qu’ils s’appellent Ernesto, Tania « la guerilla », Amilcar ou encore Houria « la liberté », toutes et tous portent en eux les marques et l’héritage d’une mémoire collective fière mais parfois figée, et de fait souvent lourde à assumer et à dépasser.

Karla Suarez, née à La Havane en 1969, écrivaine dont les romans et les nouvelles racontent Cuba, ses rêves et ses non-dits, fait également partie de cette génération de Cubains dont l’Histoire colle à la peau et qui contribuent à leur mesure à restaurer une mémoire mais aussi à la questionner. En décidant de raconter le conflit en Angola, elle réhabilite une Histoire méconnue en Occident, mais qui a pourtant profondément marqué les deux pays. A la mort de Fidel Castro le 25 novembre 2016, le chef du MPLA et président angolais, José Eduardo Dos Santos saluait ainsi l’homme politique cubain et rappelait au reste du monde la « contribution inoubliable de son pays (…) à la défense, au maintien de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Angola ».

 

 

 

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