Frédéric Bruly Bouabré : La lettre, l’esprit et le dessin.

En hommage à Frédéric Bruly Bouabré.

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Frédéric Bruly Bouabré a quitté les siens à Abidjan (Yopougon), le 28 janvier 2014. Né au tout début des années 1920, probablement en 1923 (1), il vivait et travaillait à Abidjan. Il était sans doute l’un des deux artistes ivoiriens, l’autre étant Ouattara Watts (2), régulièrement présents sur la scène internationale de l’art contemporain depuis près d’un quart de siècle. Mais ces deux artistes ne se ressemblent pas. Ils ne sont pas de la même génération. Chaque artiste a son histoire, son style, sa personnalité, ses réseaux de relations, une trajectoire singulière. Au moment où j’ai rencontré Bruly Bouabré, il avait un nom(3). Comme on le sait, de nombreuses anecdotes jalonnent ce que j’appellerais sa traversée des frontières, sa reconnaissance en tant qu’artiste à la faveur de l’exposition Les magiciens de la terre à Paris, en 1989. Cette exposition qui suscita bien des interrogations(4), organisée l’année du bicentenaire de la révolution française. Je dirai donc quelques mots de la manière dont j’ai croisé l’homme et son œuvre.

Car si l’artiste fit le tour du monde à partir de 1989, le penseur et humaniste qui avait eu une vision le 11 mars 1948, date incontournable dans sa vie de passeur (passeur de mondes, de signes, de savoirs, fondateur de religion…), accomplissait déjà une mission « divine » d’interprète auprès des hommes. La religion qu’il fonda s’appuie sur ce moment de « l’illumination »(5). À partir de cette date, il devint Cheik Nadro, « celui qui n’oublie pas ». Alors, sa vie bifurqua : il chercha et rechercha inlassablement tous les signes, symboles, correspondances, questionnements relatifs au monde d’hier et d’aujourd’hui. Les cailloux de Békora -non loin de son village natal- l’inspirent au moment de la création de l’alphabet bété, à la fin des années 1950. À ses yeux, écrire était une activité vitale. Il consignait par écrit, comme pour narguer ceux qui parlaient de « traditions orales »… Des questions d’ordre philosophique, sans doute mystique, religieux, poétique, mais aussi artistique, l’habitaient. Car Bruly Bouabré avait envie d’embrasser, par le regard, la pensée et la main, la totalité du réel. Il avait des centaines de manuscrits en sa possession : le savoir de type encyclopédique(6) le taraudait. Il suffisait de voir ses dessins- qui n’étaient jamais de « simples dessins »- pour s’en convaincre. J’avais entendu parler de l’écriture qu’il avait inventée(7). Il avait déjà commencé son odyssée autour du monde.(8) Mais un artiste voyage-t-il seul, dans le monde mondialisé, même s’il part en pirogue ?(9)
J’ai croisé l’homme au début des années 1990 à Abidjan, à l’époque de ma folle randonnée- pour laquelle je ne comptais pas le temps consacré et investi- dans les ateliers des artistes pour voir leur travail et pour recueillir quelques paroles. Bruly Bouabré était en pleine ascension sur la scène internationale, mais encore invisible ou presque, en Côte d’Ivoire. Pourtant, on savait où le trouver, il fallait s’en donner la peine, sa maison était ouverte à qui voulait le rencontrer. Il suffisait de trouver la bonne porte. J’avais régulièrement des nouvelles de l’homme, de ses dessins et de ses manuscrits notamment par Yaya Savané, anthropologue qui fut longtemps conservateur au Musée national d’Abidjan. Denis Franco, qui l’avait connu lors d’un précédent séjour en Côte d’Ivoire, était revenu à Abidjan. Je rencontrai, par la suite, des chercheurs ou curateurs ainsi que d’autres personnes qui le connaissaient, parfois depuis de longues années, entre autres Denis Escudier et Élisabeth Clavé. Je rencontrai aussi André Magnin grâce à qui il avait participé à l’exposition Les Magiciens de la terre et quitta son statut d’artiste méconnu.
Je me rappelle la première -à Abidjan- du film Nadro, d’Ivana Massetti, en 1998, sur la vie de Bruly Bouabré. Ce jour-là, j’étais dans la salle avec ses amis. De temps en temps, il apparaissait en public. J’ai toujours été frappée par son humilité et par le fait que, attentif aux bouleversements et aux métamorphoses du monde, il faisait preuve de modernité. Au tout début des années 2000, au moment où la Côte d’Ivoire connaissait des soubresauts sans précédent, il pensait à la paix et dessinait la paix. Puis il consacra une série de dessins à La Haute Diplomatie(10). Parallèlement à la quête d’idéaux humanistes, il avait compris les règles du monde marchand. Voilà pourquoi ces dessins donnent lieu, depuis des années déjà, à des « produits dérivés », montres Swatch ou T-shirt Agnès b. par exemple.
Il m’arriva donc, plus d’une fois, d’être en compagnie de ses amis et, peu à peu, j’appris quelques bribes de l’histoire complexe d’un homme qui souhaitait dire ce qu’il savait, lui qui avait longtemps vécu avec la conscience d’être « invisible », non reconnu pour ce qu’il était. Il tenait en grande estime Théodore Monod qui, parmi les premiers, lui avait fait confiance quand il était encore à Dakar(11).
La lettre, l’écriture, mais aussi l’astérisque, les guillemets (ainsi que la date et la signature) sont présents autour du dessin dont le support n’est pas n’importe quel matériau. On le sait, l’utilisation d’un matériau donne également quelques éléments de réponse à la question de la traversée des frontières par les artistes ; à la question de la relation qu’ils entretiennent avec leur temps et avec le monde dans lequel ils vivent. Bruly Bouabré figure dans la collection Jean Pigozzi et bien d’autres(12).
Il dessinait donc sur des cartons provenant de l’emballage de rallonges à cheveux, fabriquées en Côte d’Ivoire ou ailleurs. Je me suis demandée sur quel type de support il dessinait, à ses débuts. La couleur du carton, sa consistance et ses dimensions n’étaient pas le fait de l’artiste. Mais il fallait y penser ! Il utilisait ce carton aux dimensions standardisées (entre 10 et 15 cm ?) pour s’exprimer. Mais ses dessins exposés selon la volonté des commissaires d’expositions (ou sa propre volonté ?) occupaient souvent tout un pan de mur, ou de grands espaces. Il le savait et donnait sans doute sa bénédiction. Son œuvre continue de parcourir le monde. J’apprends -sans plus de détails- qu’un lieu (fondation ou centre culturel ?) est construit dans le village de l’artiste, à Zéprégühé. Et j’imagine que, bientôt, ses livres seront aussi connus que ses dessins…

1- « Vers 1923 » date retenue par André Magnin.
2- Né en 1957.Vit et travaille à New York. Parmi ses dernières expos : Vertigo (2012) et The Project room (2013).
3- L’artiste s’est fait un nom pendant la période coloniale. De déformation en déformation, Gbeuly Gboagbré est devenu Bruly Bouabré, comme il le raconte.
4- Voir, entre autres, Joëlle Busca, L’art contemporain africain, Du colonialisme au postcolonialisme, Paris, l’Harmattan, 2000.
5- Les philosophes savent que Descartes eut sa « nuit de l’illumination » le 10 novembre 1619. Bruly Bouabré, le 11 mars 1948, « voit » le soleil se diviser en 7 et se parer des couleurs de l’arc-en-ciel en plein jour.
6- Ces manuscrits ont fait l’objet d’une publication. Voir Frédéric Bruly Bouabré par Frédéric Bruly Bouabré, André Magnin, Yaya Savané, Denis Escudier. Un Coffret de 4 tomes. 1436 pages. 21,1 cm x 26,5 cm. Éditions Xavier Barral, avec le soutien du Fonds de dotation Agnès b., mai 2013.
7- J’avais eu entre les mains le catalogue de l’expo L’Afrique et la lettre, Centre Culturel Français, Lagos et Fête de la lettre, Paris, 1986.
8- Parmi les travaux de recherches consacrés à Bruly Bouabré ces dernières années, un titre ne manque pas d’interpeler le lecteur : Lettres à l’Occident, L’Africain Frédéric Bruly Bouabré naviguant sur la scène artistique internationale, (texte en ligne) : l’auteure, Nora Greani, avait fait le voyage en Côte d’Ivoire et avait rencontré l’artiste à la fin de l’année 2008.
9- Comme l’indique l’un de ses dessins, à l’occasion de l’exposition Worlds Envisioned avec Alighiero e Boetti, dessin du 30 mai 1993.
10- Voir Frédéric Bruly Bouabré. La Haute Diplomatie, catalogue d’exposition, textes d’André Magnin, Yaya Savané, Ettore Sottsass, Jonathan Watkins, Birmingham, Ikon, 2007.
11- « Un nouvel alphabet ouest-africain: le Bété (Côte-d’Ivoire) », texte de Théodore Monod, in Bulletin de l’IFAN, tome XX, n° 3-4, juillet-octobre 1958.
12- The Contemporary African Art Collection – the Jean Pigozzi Collection, Genève; Musée National d’Abidjan ; Musée National d’Art Moderne, Centre Georges Pompidou, Paris ; Fonds de dotation Agnès b, Paris ; Fondation François Pinault, Palazzo Grassi, Venise ; Collection du MNAM, Centre Georges Pompidou en dépôt au Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie, Paris ; Groninger Museum, Groningen, Pays-Bas; Centro de Arte Contemporaneo, Mexico; Grande Halle de la Villette, œuvres en dépôt au Château d’Oiron ; Galerie Tanya RUMPFF, Haarlem, Pays-Bas ; Galerie Jule Kewenig, Köln, Allemagne ; Collection Madame et Monsieur David-Weill, Paris.
4 février 2014
Tanella Boni///Article N° : 12058

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