Hommage à Frédéric Bruly-Bouabré : « J’allais vers Victor Hugo et je me suis marié avec Picasso »

Entretien de Tanella Boni et Yaya Savané avec Frédéric Bruly-Bouabré

Chez l'artiste, à Yopougon, le 14 mai 2003
Print Friendly, PDF & Email

Frédéric Bruly-Bouabré, « Celui qui n’oublie pas », est mort à Abidjan le 28 janvier 2014 à l’âge de 91 ans. Je revois la silhouette de l’homme avec sa coiffe de chef, accompagné de son « fils », Yaya Savané. L’homme, inventeur d’un alphabet bété, aura marqué le monde des arts par sa présence incontournable. Combien d’écrits et de dessins a-t-il laissé à la postérité ? Depuis 1989, il a pris part aux biennales et aux plus grandes expositions parmi lesquelles Documenta XI à Kassel en 2002, Africa remix à Paris en 2005, Venise en 95 et 2013… Il était également présent dans des collections privées (Jean-Pigozzi, François Pinault, Fondation Zinson), et André Magnin et Agnès B ont toujours été parmi ses plus fidèles soutiens. A Abidjan, la Galerie Fakhoury a été l’une des dernières à l’accueillir en 2012.
Cet entretien date de plus de dix ans. Seuls ses mots nous disent l’homme et l’artiste qu’il fut, qu’il est.
Tanella Boni, 29 janvier 2014

Maison de l’artiste à Yopougon. L’entretien s’est déroulé sur fond de bruits divers. Les bruits habituels de la banlieue très peuplée où il se passe toujours quelque chose… Les enfants, les femmes et les petits-enfants vaquaient à leurs occupations, allaient et venaient, participaient à la scène qui pour saluer, qui pour apporter tel livre ou les dessins demandés par le Père. L’un des fils était assis près de nous complétant ou commentant quelques paroles du Père.

Il y a une affiche significative concernant la paix, créée à l’occasion de l’an 2000, qui a pour titre  » Dieu n’aime pas la guerre « . Pourquoi la paix revient-elle souvent, ces derniers temps, comme thème central de votre travail ?
Frédéric Bruly-Bouabré : Pourquoi votre Papa a-t-il des idées fixes sur la paix ? Pourquoi dans ses discours il parle de la paix ? Très bien. Je ne sais pas si les hommes, sur la terre, oeuvrent dans ce sens, dans la recherche de Dieu pour découvrir réellement que la terre que nous habitons est, elle-même, Déesse et un être vivant qui nous écoute. Votre papa que je suis, un jour en partant à son lieu de travail, n’avait pas de montre. On nous mettait en demeure d’arriver à l’heure. J’ai regardé le soleil. Pour moi, si le soleil était en bas cela signifiait  » grand matin  » ; s’il était en haut  » je suis en retard « . j’ai regardé le disque solaire – (en aparté) Mon fils, amène le gros livre Lois divines – Votre Papa regarde le soleil et le soleil est divisé en deux. – (en aparté) Le gros livre de Dieu, tu reconnaîtras, c’est un manuscrit – Le soleil est divisé en deux par une ligne noire pour un terrien – (en aparté) Mets ce livre à côté- On parlait de la paix…
Yaya Savané : Justement on parlait de la paix. Pourquoi es-tu si attaché à la paix. Sur l’affiche il y a marqué   » Dieu n’aime pas la guerre « ,  » le monde serait un paradis si les hommes s’aimaient…  »
FBB. Votre papa et c’est curieux, allait donc au travail. Je vois le disque solaire divisé par une ligne noire. Le bas est plus blanc que la partie supérieure, la partie d’en-bas a progressé et le soleil est devenu très blanc. J’ai regardé, il y avait sept couleurs. Il est sorti du soleil sept soleils de sept couleurs qui ont entouré notre soleil ordinaire. Dieu existe peut-être mais voilà des choses que je vois. Le soir, je suis tombé en transes. Quand on est en transes on dit des choses extraordinaires, involontairement.
Cela s’est passé en quelle année ?
FBB. Prenez le livre… Depuis lors j’ai écrit ce livre, je me suis dit qu’il faut que je l’envoie en Europe. Je n’ai pas appelé les foules comme d’autres prophètes le font. Je sais que quelque chose existe, que la terre que nous habitons est un être vivant immortel qui nous écoute dans nos discours et dans nos faits. C’est en observant ce que Dieu m’a dit que je suis là, moi votre Papa, en train de causer avec vous.
Est-ce cette révélation qui vous a amené à l’écriture ?
FBB. Ce qui est bizarre c’est que votre papa, dans sa vie, en dormant et en rêvant, il écrivait des songes. Finalement la réalité du ciel s’est manifestée. Tout ce que j’ai fait, je l’ai réuni sous forme de livre avec l’aide Edkhardt Brockhaus ; il a pris un exemplaire et j’en ai gardé un.
Après ce manuscrit dont nous parlons il y en a eu beaucoup d’autres…
FBB. J’ai écrit Domin, Où est la Liberté ? (1) Théodore Monod avait ce manuscrit. Il est mort. Ça n’a pas été publié… Et bien d’autres encore.
YS. Nous avons l’inventaire de tous les manuscrits. Plus de trois cents…
FBB. Quand j’étais jeune, j’avais voulu devenir écrivain, effectivement. C’est comme les femmes, elles peuvent avoir un amant préféré et, en cours de route, d’autres hommes peuvent les prendre. C’est comme ça que le dessin m’a pris, j’allais vers Victor Hugo et le dessin m’a pris. Je suis devenu dessinateur.
A quel moment le dessin vous a-t-il pris entre les mains de l’écriture ?
FBB. Il y a longtemps.
Bien avant 89, je suppose, date à laquelle il y a eu l’exposition les  » Magiciens de la terre  » à Paris où vous avez exposé vos dessins…
FBB. Je dessinais parce que Houphouët – que Dieu le bénisse parmi les morts – récompensait les artistes, il donnait des millions aux chanteurs. Quand j’étais à l’école, j’aimais dessiner. Je me suis dis :  » Je vais dessiner et envoyer mes dessins à Houphouët « . J’ai fait cinq cents dessins. Alors j’ai écrit à Madame Potonnier, collaboratrice de Fologo, ministre de la Culture à l’époque. Je pensais :  » Si les dessins arrivent chez Fologo, ils tombent entre les mains d’Houphouët, je vais prendre ce chemin-là « . André Magnin était dans le bureau de Madame Potonnier. Il a dit :  » Je vous accompagne chez votre homme « . Il arrive. Il prend dix dessins et dit  » Je vais les montrer à Paris à mon comité, s’il dit que vous savez travailler alors vous représenterez la Côte d’Ivoire « . Effectivement, cela s’est réalisé. C’est comme ça que je suis parti. J’ai connu l’Europe et dessinateur je suis maintenant.
YS. Y-a-t-il une différence entre le dessin et l’écriture ?
FBB. Je vois une différence. L’écriture, c’est comme si c’était mystique, ça demande trop de choses au cerveau. Penser, voir, comment tu vas dire, et qu’est-ce que tu diras, qu’est-ce que l’entourage accepte… Ça c’est le domaine de l’écrivain. Mais le dessin, c’est voir ce que les yeux peuvent enchanter. J’ai trouvé que le dessin était plus facile que l’écriture des écrivains
Mais vos dessins sont toujours accompagnés d’écriture…
FBB. J’allais vers Victor Hugo et je me suis marié avec Picasso. Les petits mots qui se trouvent là c’est pour rendre honneur à Picasso mon amant…
YS. Quand je vois les dessins, je vois l’écriture qui accompagne.
FBB. Il y a des idées philosophiques autour du dessin. Connaissance du monde. Si en peu de mots quelque chose peut être dit, ça donne le chemin de la gloire et de la célébrité, chose qu’il ne faut pas refuser.
A propos de l’alphabet et de l’écriture africaine, vous avez travaillé là-dessus à un moment donné. Pourquoi cette écriture ?
FBB. Donnez-moi un cahier et un stylo. Ma fille, nom et prénom. (Il écrit en alphabet bété mon prénom et mon nom à partir de là il nous explique le principe de cette écriture ; il écrit aussi les prénom et nom de Yaya Savané)
YS. La question était :  » pourquoi une écriture africaine  » ?
FBB. Si les Blancs nous commandent nous les Noirs, c’est parce qu’ils possèdent une écriture. L’écriture combat l’oubli et l’homme qui n’oublie pas est comme un Dieu. Le hasard a fait, qu’aux dires des mots, j’ai essayé de réaliser l’écriture. Ta en bété veut dire trois, ne veut dire pagne, la, je tends la main, je montre un lieu munla, kprenela. Ce la, c’est un monsieur qui montre une place. Bo-ni, lorsque nos chers parents nous quittent pour aller outre-tombe, on fait une messe, on amène des pagnes. Le corps ne va pas nu. Voilà, celui qui est là (il montre l’idéogramme) apporte des pagnes à son mort ; ni, ce machin que les Africains et les Bétés ont fabriqué qui, chez les Blancs, s’appelle rasoir. Le nom du rasoir c’est ni-ni. Pour ne pas le répéter, j’ai dit ni tout court. Ya-ya, c’est un oiseau qu’on a tué et pour éviter qu’il pourrisse on le fait sécher. Ça se répète. Sa c’est le riz, va…puis ne. Sa-va-ne. C’est comme ça que j’ai imaginé…
Donc chaque son correspond à un objet ou à une chose qu’on représente par le dessin…
FBB. Oui. Quand je l’ai trouvé, je l’ai présenté au savant Théodore Monod qui m’a dit :  » Vous avez découvert une écriture « .
YS. Les Blancs écrivent. Est-ce que dans nos traditions à nous nous devons tout écrire ?
FBB. Avec cet alphabet ?
YS. Non, de façon générale. Il y a la tradition orale et on n’écrit pas tout.
FBB. Pour devenir écrivain il faut tout écrire… Telle que l’histoire de Domin et Zézé, celui qui veut se donner la peine peut traduire cela en bété. On devrait écrire aussi nos langues au lieu de parler toujours français et les langues européennes. On devrait les écrire et les faire évoluer. Au cours de ma vie j’ai vu que la civilisation combat la civilisation. Et ce que moi j’ai trouvé, on n’y regarde pas. La civilisation européenne combat pour moi. Pourtant ils ont balayé notre civilisation et c’est la leur qui règne maintenant.
YS. Tu as dit quelque part que si on avait édité tes trois cents manuscrits, tu serais le maître de la tradition bété.
FBB. Je l’ait dit au moment où j’ai été affecté à l’IFAN (Dakar). Là-bas, monsieur Tournier, le Directeur a dit :  » Voilà des cahiers, écrit tout ce que tu voudras, viens me les soumettre « . J’ai beaucoup écrit, il m’a donné du temps, a favorisé que j’écrive en français. Chaque fois que je finissais un cahier je le lui remettais. Quand il est parti, Madame Liguer-Laubouet (2) a vu que parmi les commis, il y en avait un qui passait son temps à écrire. Qu’écrivait-il exactement ?  » Prenez les livres, dit-elle, et classez-les pour les lecteurs « . Mais les jeunes ont dit :  » Ce n’est pas ce que fait Monsieur Bruly « . J’étais allé en pays bété et j’avais ramené de gros carnets remplis de traditions écrites ainsi que quatre cassettes enregistrées. Elle m’a dit de les déposer à l’Université (chez un Directeur dont j’oublie le nom) ce que j’avais écrit. Ce dernier examine mon travail et dit :  » Viens travailler avec moi ici à l’Université « . Voilà comment je suis arrivé à l’Université d’Abidjan où je suis resté six ans. J’ai travaillé avec Niangoran-Bouah – qui nous a quitté, malheureusement. Puis j’ai pris ma retraite.
YS. Pour en revenir à l’écriture, il y a l’alphabet. Tu dis pourtant que tout est écriture. Tu vois de l’écriture partout, ce n’est pas seulement l’alphabet.
FBB. Il y a l’écriture européenne, il y a l’écriture bété, chinoise (très compliquée) et ainsi de suite…
Et vos dessins font aussi partie de l’écriture… Par exemple les traces sur les fruits, les scarifications sur le corps humain…
FBB. (il s’adresse à ses enfants) Donnez-moi deux dessins… sur l’humanité. A propos des scarifications, c’est de la recherche. Sur le visage, je me suis dit que ce sont les pleurs. La pluie ou la sueur selon les parties du corps. Chez moi, comme je ne mange pas de serpent, je me suis fait tatouer (avec des brindilles allumées et plantées sur le corps) des dessins en forme de serpents…Un serpent ne peut me mordre car un serpent ne mord pas un serpent !
YS. Bientôt, en juillet 2003, il y aura à Figeac une exposition suivie d’une table ronde à laquelle nous sommes invités pour parler de l’écriture de Bruly.
FBB. Je me demande pourquoi cet intérêt aujourd’hui. A l’Université où j’étais, il y avait des Académiciens. Moi j’étais un subalterne. J’étais là-bas pour classer des livres à la bibliothèque. Ce n’était pas au sujet de l’écriture qu’on m’a affecté là-bas. Monsieur Tournier m’avait donné la liberté d’écrire. C’est lui qui a gardé les manuscrits, pas moi. Quand Monod a dit que j’avais trouvé une écriture, j’étais content. Je pensais que les Noirs allaient prendre en main l’alphabet que j’avais découvert. Ça n’a pas été le cas. Tous ceux qui inventent, l’humanité ne prend pas leur invention en considération…
Que peut nous apporter le dessin aujourd’hui ?
FBB. C’est le dessin qui m’a apporté ma maison… et de quoi manger aujourd’hui…
Revenons à la paix, thème central de vos recherches depuis le début du 21ème siècle… L’insistance sur l’idée selon laquelle ce que les hommes ont de mieux à faire, c’est de vivre en paix…
FBB. (Il commente les pages de son livre  » Les lois divines « , à propos de la révélation qu’il a eue en 1948 quand il était à Dakar. Puis il parle de ses dernières œuvres de 2003 – une série sur l’humanité et l’humanisation du monde). Par exemple  » Il faut un verre d’eau glacée, humanisée, souriant devant la chaleur africaine à chasser  » ;  » Les chiffres sont ici humanisés parce que la vie engendre la vie, le génie pleure parce qu’il entend dire qu’il est sans valeur « .  » Les chiffres sont ici humanisés parce que la vie engendre la vie, jamais pas de sept sans huit « .
Dans chaque texte qui accompagne le dessin il y a le mot  » humanisé « .
FBB. Ça c’est 8 et vous voyez aussi des visages. Ça c’est 0 qui n’a pas de valeur, voilà pourquoi l’homme pleure. Quant au verre d’eau glacée, il sourit. On voit les dents !
YS. Les textes sont parlants. Pourquoi des textes ? Le dessin ne suffit-il pas pour donner à réfléchir ?
FBB. Non. Supposons que la porte soit fermée. Un visiteur arrive. Si on ne lui ouvre pas la porte, est-ce qu’il peut rentrer ? C’est comme ça. Pour vous faire comprendre, il faut un petit mot autour.

La suite de l’entretien fut une longue conversation sur la rencontre des cultures. Les relations entre Noirs et Blancs. La vie facile avant l’arrivée des colons. La résistance des Noirs avec des flèches face aux fusils. Frédéric Bruly-Bouabré nous renvoya à un conte où il était question de l’arrivée du diable…Il chantait en bété pendant que la nuit tombait lentement et, en conclusion de cette conversation très animée, il affirma : L’esclave ne reste pas toujours esclave, quand il est libéré il devient terrible…
Puis il parla des vertus qui sont universelles et de la recherche de la célébrité chez tout homme. Et, pour répondre à quelques interrogations formulées par Yaya Savané, il dit quelques mots concernant les risques à prendre plus grands pour les écrivains comparés aux dessinateurs…

1. Les aventures de Domin et Zézé, Paris, Revue Noire/Hazan, 1994.
2. A l’époque où il a travaillé avec Madame Liguer-Laubouet, celle-ci était directrice de la Bibliothèque Nationale à Abidjan. Plus tard, elle a joué, dans les années 80, un rôle non négligeable dans le domaine de l’édition en Côte d’Ivoire en tant que directrice générale des Nouvelles Editions Africaines à Abidjan.
///Article N° : 3107

  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
Frédéric Bruly-Bouabré
Frédéric Bruly-Bouabré




Laisser un commentaire