Frédéric Bruly Bouabré : Sur l’écorce du monde

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Il a fait de son observation du monde un art, point de départ d’une démarche artistique unique à partir de laquelle s’est construite une œuvre poétique et universelle. Frédéric Bruly Bouabré, ivoirien de son état n’a eu de cesse de dessiner et d’écrire le monde, le figurant et le transposant sur de petites fiches de cartons. « Bande dessinée » de la grande histoire du monde, encyclopédie de la vie, bien plus que cela, l’œuvre de Bouabré, intimement liée à son itinéraire, est une invitation à voyager au cœur du vivant.

Il dit être né deux fois. La première en 1923 dans le village de Zéprégühé en Côte d’Ivoire, la seconde, un quart de siècle plus tard, le 11 mars 1948 où une vision lui commande de transmettre la connaissance du monde et celle de son peuple, les Bété. C’est à partir de là que Frédéric Bruly Bouabré s’attelle à la tâche pour fixer la mémoire des siens. Il invente alors un alphabet comprenant 442 pictogrammes inspirés par la forme de petites pierres trouvées à Békora. C’est ainsi qu’il transcrit pour la première fois la langue des Bété, héritiers d’une riche tradition orale. Tout en travaillant avec des ethnologues et des chercheurs français, dont Théodore Monod qui publiera pour la première fois son alphabet en 1958, Bruly écrit des ouvrages dans lesquels il transmet la culture de son peuple et érige sa propre philosophie. Ce n’est qu’à l’aube de ses cinquante ans, que « celui qui n’oublie pas », signification de Cheïk Nadro, nom qui est devenu sien depuis sa vision, devient artiste à part entière et se consacre au dessin pour parachever son travail de « Révélateur ».
Rarement artiste n’aura lié de façon aussi intime son œuvre à son itinéraire personnel et intellectuel. « Je ne travaille pas à partir de mon imagination, j’observe et ce que je vois me ravit » aime t’il à répéter. Ce qu’il voit, Bouabré le transpose sur des fiches de cartons travaillant au stylo à bille et aux crayons de couleurs. Des centaines de fiches de format identique (9,5 x 15cm) composent ainsi son œuvre plastique. Chacune d’entre elles fonctionne selon le même schéma : un dessin figuratif bordé d’un texte explicatif ou descriptif. Que ce soit sous forme de lettres ou de signes, l’écriture fait partie intégrante de l’œuvre de Bouabré, donnant un autre écho de l’image figurée et invitant le spectateur à en faire une deuxième lecture. Les fiches sont « classées » en plusieurs séries thématiques et toujours pertinentes, telles que « Les pensées dorées », « Symboles et mythes », « Les Erotiques », « Antiques arts africains » ou encore « Connaissance du monde ». La forme même de l’œuvre fait qu’elle n’est jamais vraiment terminée, une fiche pouvant toujours venir s’ajouter à une autre en fonction des nouvelles observations ou découvertes de l’artiste.
En mettant les fiches bout à bout selon leur thème, d’aucun pourraient y trouver un parallèle avec le travail d’un dessinateur de bandes dessinées. Certes Bruly travaille sur des schémas narratifs et figuratifs à partir desquels on peut dire qu’il raconte une histoire. Comme dans une BD, texte et dessin se font écho, l’un n’allant pas sans l’autre. Mais la comparaison s’arrête là. L’œuvre de Bruly Bouabré, sorte de carnets de notes et de réflexions, constitue une magistrale encyclopédie de la connaissance. Relevant à la fois d’une démarche quasi scientifique d’observation, de recherche – un peu comme celle d’un anthropologue – mais aussi d’une démarche de création poétique, elle s’impose par la simplicité de son évidence.
Bruly met en scène tous les éléments de la vie qu’elle soit animale, végétale, humaine. Rien n’échappe à la magie de son regard qui semble surfer en permanence sur l’écorce du monde : la forme et le mouvement des nuages dans le ciel, la peau d’une orange ou d’une noix de cola, la reproduction des escargots, mais aussi la violence des hommes, le racisme, ou ce qu’il appelle, non sans malice, « la haute diplomatie ». Un monde rendu déchiffrable par le biais de celui que les siens considèrent comme un sage. Loin de n’être qu’un simple inventaire des choses de la vie, l’œuvre de Fréderic Bruly Bouabré est un kaléidoscope du vivant, empreint d’une puissance presque mystique. Ne dit-il pas de l’art que « c’est l’explication démontrant à l’humanité l’irréfutable raison de l’existence de Dieu dont la parfaite imitation d’œuvres infinies répond au nom de la grande civilisation » ?

///Article N° : 1582

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