Frédéric Pagès, le « mulâtre blanc »

Entretien d'Ayoko Mensah avec Frédéric Pagès

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Artiste métis, Frédéric Pagès l’est par excellence. Il swingue entre France et Brésil, Afrique et Caraïbes, entre littérature, poésie et musiques du monde… Au carrefour vibrant de ces univers, son septième album, Entre Délices et Terreur, vient de paraître. Cet artiste marquant, dont la sensibilité et l’intensité rappellent celles d’un Claude Nougaro, se produit durant les mois de juin et septembre 2012 à Paris (1).

Entre Délices et Terreur, votre septième album, vient de paraître. On y retrouve votre « goût des poèmes qui se dansent et des musiques qui racontent ». Comment avez-vous travaillé sur ce nouvel opus ?
Tout est venu d’une nouvelle de l’écrivain cubain Leonardo Padura La Mort Pendulaire de Raimundo Manzanero qui m’est tombée dans les mains il y a quelques années, éditée par mon amie Anne-Marie Métailié. Dans ce récit, l’un des héros se répète à lui-même cette phrase qui est, paraît-il, un vers de José Marti :Je suis dans la danse étrange. Je n’ai jamais trouvé le reste du poème. Mais cette citation résumait parfaitement mon état d’esprit, ce carnaval de masques et de faux-semblants, ce festival d’apparences et de mensonges qui, à mon sens, nous environne aujourd’hui. Alors j’ai décidé d’écrire le texte que je n’avais pas trouvé à partir de ce que ce vers m’inspirait :
Je suis dans la danse étrange
La comédie des erreurs
Je suis dans la main de l’ange
Entre délices et terreur…

Le décor était planté. Après quoi d’autres textes sont venus qui, d’une certaine façon, procédaient de cette première intuition. Des poèmes qui constatent ou dénoncent d’un côté, des chansons caressantes ou sensuelles par ailleurs.
Pour moi l’artiste est une éponge qui s’imprègne de l’air du temps, capte les émotions profondes qui traversent l’époque et tente d’éclairer poétiquement cette réalité. Dans les ténèbres et les turbulences, il brandit un lumignon qui indique un sens dont l’être humain a soif. C’est ce qu’on appelle la poésie qui chante et ré-enchante le monde.

Quels sont les musiciens avec lesquels vous avez collaboré ?
J’ai la chance de travailler avec des musiciens exceptionnels qui sont tous instrumentistes hors pair et compositeurs, en France et au Brésil.
Au Brésil, dans ce pays-musicien par excellence, j’ai à nouveau sollicité, pour cinq compositions, le pianiste et arrangeur Dudu Trentin. Dudu saisit immédiatement le climat musical que je désire, les timbres et sonorités qui vont combiner avec mes textes. Ce qui est très curieux dans toute cette histoire, c’est qu’en principe il ne parle pas français. Or ses arrangements accompagnent très précisément toutes les inflexions et images de mes paroles. Comme dans Oh qu’un vieil autocar !, par exemple, où sa trame musicale évoque pas à pas toutes les ambiances de mon propre voyage. Certes je lui ai donné le sens général de mon texte mais je ne lui ai pas fourni une traduction détaillée. Comment fait-il ? Mystère.
Pour cet album, j’ai également réalisé un vieux rêve, celui d’appeler auprès de moi l’un des solistes les plus talentueux de la musique brésilienne contemporaine, l’harmoniciste Mauricio Einhorn, un des pères de la bossa-nova, qui a joué avec Tom Jobim, Elis Regina, Ivan Lins, Toots Thielemans, Cannonball Aderley entre autres dizaines d’artistes mondialement connus. Je connais Mauricio depuis trente deux ans mais nous n’avions jamais eu l’occasion de jouer ensemble. C’est chose faite dans Farouche où il prend une série de choruses géniaux et lumineux soutenus par Dudu Trentin aux claviers et à la basse, Jesse Sadoc au flugelhorn et Rafael Barata, le batteur de Eliane Elias.
En France, j’ai pu compter sur Alfonso Pacin pour piloter avec moi la direction artistique de ce nouveau répertoire que nous avons enregistré en bonne partie dans son studio à Romainville. Alfonso, guitariste et violoniste argentin, possède une vaste expérience musicale (aux côtés de Tito Puente, Stéphane Grappelly, Mercedès Sosa). Il dirige aussi un ensemble de cordes, le quintet Alter, qui intervient sur deux plages de l’album dans des arrangements de son écriture, lyriques et sublimes : Je suis dans la Danse étrange et Entre Sacre et massacre.
Pascal Pallisco et Xavier Desandre-Navarre, qui jouent également avec moi sur scène, ont pareillement imprimé leurs marques dans le paysage musical de cette réalisation : musicalité tendre et dansante pour le premier, feu créatif et pulsation puissante pour le second.
Enfin, j’ai pu compter aussi sur une participation très spéciale, celle de Thiago Pagès, 21 ans, qui n’est pas ici seulement parce qu’il est mon fils mais parce qu’il a réellement su habiller musicalement, avec énormément de talent et de maturité, les textes que je lui ai confiés. Il suffit d’écouter Général Confusion pour s’en convaincre.

Cet album, comme les précédents, est très emprunt de votre lien au Brésil. Vous travaillez et vous produisez dans ce pays depuis une trentaine d’années. On vous surnomme le « mulâtre blanc ». Vous sentez-vous métis ?
Très bonne question. Oui, après trente-deux ans de fréquentation intense du Brésil je me sens métis franco-brésilien. Je ne suis plus français pur jus dans mes réflexes et mes façons de penser, de vivre. Il m’arrive souvent de rêver en portugais du Brésil. Le Brésil dévore ceux qui l’aiment. C’est un pays très « intégrateur » et où entrent en fusion toutes les cultures du monde.

Qu’est-ce que vous apportent les Brésiliens et les cultures brésiliennes ?
Le Brésil me tranquillise, prends soin de moi, m’inspire, me stimule…. Même s’il est toujours hasardeux de généraliser, on peut dire que, dans les relations humaines, les Brésiliens sont, en moyenne, plus mûrs, plus à l’aise, plus « compétents » que les Français qui, en revanche, sont généralement plus structurés et méthodiques dans le travail. C’est pourquoi j’ai l’habitude de dire que France et Brésil forment un beau couple, l’un séduisant et complétant l’autre. Un couple fécond, productif.

À travers votre concept de « concert littéraire » vous liez intimement musique et littérature. C’est votre marque de création. Comment avez-vous forgé cette pratique ?
Depuis toujours la musique des mots m’appelle, le poème donne sens et saveur à mes jours. Lire et écrire c’est « aimer à nouveau » comme disait Henry Miller, à propos de la peinture, changer notre regard, voir enfin derrière les apparences et discerner Le Chant du Monde. Parallèlement, la musique elle-même est très tôt entrée dans ma vie, par la chorale de l’école, par des cours de piano un peu rébarbatifs que j’abandonnais mais qui m’incitèrent à continuer à jouer seul en improvisant sur le piano à queue de ma grand-mère. Puis vint le grand choc du Jazz. J’avais abordé le continent bruissant et frémissant d’une musique vitale, à la fois tellurique et sophistiquée.
Claude Nougaro m’apprit alors que le chant du texte et la danse des notes n’étaient que les deux manifestations d’une même musique, que l’une pouvait amplifier et exalter l’autre et qu’il y avait, de ce fait, une jubilation singulière à les marier.
Ainsi sont nés mes « Concerts Littéraires ». Avec mon complice le percussionniste Xavier Desandre-Navarre nous avons « relu » musicalement certaines pages d’auteurs dont l’écriture nous semblait particulièrement rythmique, pulsante, mélodique, comme l’écrivain Brésilien João Guimarães Rosa par exemple, et nous avons composé des musiques qui épousaient toutes les inflexions et mouvements musicaux de ces textes. Il ne s’agit donc pas d’une musique de fond ou d’ambiance mais d’un discours instrumental et vocal qui fait écho, met en évidence et répond à la substance musicale du poème ou du récit.
C’est pour cette raison que Jacques Audiberti écrivait que « Victor Hugo aimait le Jazz » (même s’il ne le connaissait pas). Car il y a du rythme, de la pulsation profonde, du swing chez Hugo.
Ceci dit, et ça n’est pas très étonnant, j’ai surtout retrouvé cette musicalité intense chez des écrivains français des Antilles (Césaire, Pépin) ou francophones d’Afrique (Kourouma, Dongala, Tchak) qui savent faire sonner notre vieille langue qui a tout à gagner à cette revitalisation. Et puis évidemment aussi chez les auteurs de la Beat Generation, Kerouac, Ginsberg, Ferlinghetti qui m’inspirent constamment et qu’il m’arrive de dire et chanter sur scène accompagné par l’accordéoniste David Venitucci.

Vous êtes particulièrement sensible à l’œuvre et à la poésie d’Aimé Césaire. Pourquoi ?
Parmi ceux que je connais, Aimé Césaire est l’un des poètes qui s’approchent le plus de la musique. Certains de ses textes sont de véritables compositions de percussions verbales du point de vue du son mais aussi par le sens. Ses poèmes Tam-tam I et Tam-tam 2 constituent deux exemples d’une traduction directe du son du tambour en mots : sa musique (produite par les paumes des mains dans le premier et par les doigts dans le second) et la signification magique de cette musique : célébration, exultation, explosion, rituel profane et sacré.
Ainsi il y a un plaisir intense à donner sur scène les textes de Césaire en symbiose avec les percussions, en compagnie d’autres auteurs qui fréquentent les mêmes pistes de danse verbales : Pépin, Damas, Senghor…

Vous avez travaillé avec un jeune artiste congolais, Freddy Mutombo, pour la création visuelle et graphique de votre album. Pourquoi ce choix ?
Dés que j’ai visité une exposition de Freddy Mutombo, j’ai voulu lui proposer de réaliser la pochette de mon CD. Et mon intuition ne m’a pas trompé. Car son travail a donné un sens plus fort à mon travail musical. Freddy n’est ni un illustrateur, ni un « décorateur », c’est un peintre, un plasticien, un créateur dont l’œuvre entre en conversation avec la mienne. Et il a eu la sagesse et l’humilité de jouer le jeu de ce dialogue. Pour moi l’alchimie qui résulte de cette confrontation est très forte. Le travail pictural que Freddy a réalisé est devenu indissociable de ce CD. Cela peut paraître étrange, mais je crois sincèrement que, sans les couleurs, le mouvement, le rythme, la puissance des images de Freddy, ce Cd perd une partie de son aura, de sa musicalité singulière.

Vous auto-produisez vos albums. Est-ce un choix ou une obligation?
C’était une obligation, c’est devenu un choix. Il est vraiment difficile de trouver aujourd’hui des labels qui font un vrai travail de fond, un bon boulot « d’éditeur » (au sens littéraire du terme) et qui pourraient être de vrais partenaires. La profession a été empoisonnée par des tactiques de rentabilité à court terme qui ne se combinent pas avec le développement d’un travail artistique. Et ces politiques à courte vue ne sont pas si rentables qu’il y paraît. Que l’on songe à ce qu’un Jacques Brel a rapporté et rapporte encore chaque année à son label par rapport à l’investissement de départ et à ce que rapporte et rapportera la dernière lolita à la gomme lancée à grands renforts de marketing. L’industrie du CD fait naufrage dans sa frénésie de profit à court terme et dans son incohérence. Tandis que les Brel, Brassens et Ferré de notre époque s’autoproduisent dans des conditions difficiles et, de ce fait, ne donnent sans doute pas tout leur potentiel.

Quels sont vos nouveaux projets ?
Je suis un peu superstitieux et sans doute trop concentré sur le lancement de ce nouvel album pour parler d’autres aventures possibles.
Mais je voudrais dire un mot d’un autre projet que je suis en train de réaliser en ce moment même au Brésil,  Manual de Literatura (En)cantada , (Manuel de littérature (en)chantée).
Cette opération que j’ai conçue a commencé en mars 2009, en pleine « Année de la France au Brésil ». Après avoir eu une action pionnière dans les échanges franco-brésiliens dés le début des années 1980, après avoir conçu et organisé des dizaines de projets culturels impliquant des artistes des deux pays la plupart du temps à la force du poignet et sans guère d’appui officiel, après avoir participé intensément à l’Année du Brésil en France en 2005, j’ai été exclu de la programmation officielle de l’Année de la France au Brésil par les organisateurs français de l’opération pour des raisons assez mystérieuses. Mais en ce mois de mars 2009 j’ai rencontré à Montreuil, où l’association qui gère mes projets est basée, le maire de Diadema, ville (400 000 habitants) de la banlieue pauvre de São Paulo, jumelée avec Montreuil.
Il ne m’a pas fallu cinq minutes, montre en main, pour convaincre Mário Reali, l’élu en question, de l’intérêt d’un projet que j’avais pourtant déjà proposé à nombre d’édiles français, sans aucun succès. Je savais que la mairie de Diadema avait réalisé un gros investissement culturel dans le domaine du hip-hop et qu’il y avait même une « Maison du hip-hop » financée par la municipalité. Mon idée était simple mais peut-être un peu inattendue : je voulais proposer à ces Mcs, Djs et danseurs (euses) de travailler sur des textes de la littérature brésilienne, d’en élaborer des versions dites, chantées, dansées… Mário a immédiatement accepté mon idée et s’est employé sur le champ à en rendre possible la concrétisation. Nous avons donc, Xavier Desandre-Navarre et moi-même, réalisé une première intervention de deux jours de workshops, couronnée de succès, à Diadema en novembre 2009. Puis j’ai imaginé le projet actuel : réunir une équipe de jeunes artistes professionnels (Djs, Mcs, danseuses) de Diadema et région, organiser avec eux des ateliers de mise en musique d’une douzaine de textes de la littérature brésilienne, littérature classique et contemporaine, avec un accent particulier mis sur les auteurs afro-brésiliens. Enregistrer ensuite ces textes mis en voix, en rythme et en musique pour réaliser un CD accompagné d’un livre destiné aux enseignants en lettres de la ville et du Brésil, aux étudiants et au public en général.
Ainsi fut fait. Après deux ans et demi de préparation et de collecte de fonds, nous avons, Xavier Desandre et moi-même, initié le projet Manual de Literatura (En)cantada fin mars 2012 avec l’appui de la mairie de Diadema et de l’entreprise publique d’exploitation pétrolière Petrobras, principal mécène de la culture au Brésil.
Après sept semaines d’un labeur intense, nous avons donc mis en musique et enregistré des textes d’auteurs brésiliens consacrés (Machado de Assis, Mario de Andrade, Cruz e Sousa…) à côté d’écrivains contemporains de la banlieue de São Paulo (Sergio Vaz, Akins Kinté…). Les jeunes artistes (de 21 à 36 ans) sollicités qui survivent tous dans des conditions difficiles, ont fait montre d’une créativité et d’une énergie époustouflantes. Ils ont été rémunérés pour leur travail. Je les ai guidés dans leurs interprétations. Xavier Desandre Navarre, qui était venu de France avec un studio mobile, a composé et exécuté les instrumentaux tout en réalisant les enregistrements que nous avons mixés dans un grand studio de São Paulo. Nous avons entièrement assuré tous les deux la direction musicale de l’opération.
Nous sommes en train, en ce moment même, de finaliser l’opération. Il faut maintenant fabriquer le CD, le livre d’accompagnement qui comportera, outre les textes mis en musique et des bios des auteurs, des considérations pédagogiques.
Inutile de dire que c’est extrêmement gratifiant de réaliser un tel projet qui concrétise beaucoup d’intuitions artistiques et pédagogiques miennes tout en constituant un bel objet musical qui comporte des séquences hip-hop, bien entendu, mais aussi des plages plus jazzistiques, des cadences de samba ou d’autres rythmes afro-brésiliens.
Et surtout, ce projet est en totale cohérence avec mon parcours artistique personnel.

Pour en savoir plus :
[www.grand-babyl.info]
[fredericpages.bandcamp.com]
[literaturaencantada.com.br/2012]

1. Les concerts ont lieu tous les vendredis et samedis du mois de juin 2012, du 1er aux 23 à 19 h 30. Puis du 7 au 29 septembre 2012. Au [Théâtre des Déchargeurs]///Article N° : 10812

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© Frédéric Pagès




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