Gary Victor : Personnages en quête d’auteur

Entretien de Nathalie Carré avec Gary Victor

Paris, octobre 2008
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L’inspecteur Azémar Dieuswalve, que les lecteurs avaient déjà découvert dans Les cloches de la Brésilienne, est confronté à Port-au-Prince, à une série de meurtres sauvages et inexpliqués. Dans le même temps, Pierre Jean, écrivain de renom a l’impression étrange d’avoir oublié quelque chose à la terrasse du bar « Chez James », alors qu’il s’apprête à écrire un nouveau roman. Les deux personnages se trouvent lancés dans une quête mystérieuse qui les entraîne au plus profond d’eux-mêmes, et de leur pays. Rencontre avec leur créateur, Gary Victor, à l’occasion de la sortie de son dernier roman.

Banal oubli, comme Les cloches de la Brésilienne (1), est un roman policier où l’on retrouve le personnage de l’inspecteur Azémar Dieuswalwe. C’est aussi un roman où les rapports entre écrivain / créateur et personnages / créatures sont très importants : il y a des mises en abyme, des dédoublements… Comment vos personnages prennent-ils vie et comment vivez-vous avec eux ?
J’entretiens toujours un rapport très fort avec mes personnages. Dans mon parcours d’écriture, je ne suis jamais passé par la poésie, je suis allé directement au récit et j’ai toujours eu cette envie constante de créer des univers, des personnages. Et pour moi, ces derniers ont une vraie densité : je les vois vivre, je les vois penser…
Depuis longtemps, je voulais écrire un polar, et pour cela, bien sûr, il me fallait un personnage. Or, en Haïti, on est hanté par ce que l’on appelle le personnage du chef, parce que les gens sont fascinés par le pouvoir. Pas le pouvoir en termes de connaissance mais en termes de force. En Haïti, on exerce le pouvoir pour soumettre les autres.
Cette violence m’intéresse et j’ai eu envie d’un personnage de chef dans mon polar, mais un chef qui soit à l’opposé des représentations classiques. Azémar est un chef : il est policier, il a une arme et l’autorité que cela confère, mais en même temps, c’est quelqu’un qui refuse la corruption. Au lieu de se servir à pleines mains dans la caisse publique, il a une certaine conduite morale qui le déchire intérieurement, le pousse à boire… mais lui donne aussi une grande lucidité.
Si Azémar Dieuswalwe échappe à toute définition, situer un roman policier en Haïti permet aussi de donner au texte un terrain fécond pour une enquête hors norme ! La liberté donnée par la société haïtienne, habitée par le surnaturel, est-elle un plaisir pour l’écrivain ?
C’est à la fois extrêmement agréable et terriblement difficile car le polar tel qu’on le conçoit habituellement est très rationnel alors qu’en Haïti, on lance l’histoire dans un lieu où le rapport aux choses est loin d’être logique… Il faut se construire d’autres repères et accepter de jouer le jeu de la folie. C’est ce que fait Azémar Dieuswalwe.
Le genre du polar n’est pas, de toute façon, très répandu en Haïti, parce que la littérature haïtienne est une littérature très sérieuse et presque « coincée ». Le roman policier ou la science-fiction n’y ont pas eu de place pendant longtemps. Et même aujourd’hui encore, cela reste restreint… À mes débuts, même écrire à la première personne posait problème…
Pour moi, le premier roman haïtien qui a fait voler ce carcan et que j’ai lu avec plaisir, comme on déguste un bon repas, c’est Comment faire l’amour avec un nègre… de Dany Laferrière (2). Je me suis dit : « Enfin un romancier haïtien qui s’éclate !« . Aujourd’hui encore, et malgré une profusion de textes de qualité, je trouve que la littérature haïtienne reste – en termes fictionnels – très pauvre en regard de ce que le pays produit en termes de fantasmagories. Je pense que la peinture est beaucoup plus riche à ce niveau, peut-être parce que les peintres échappent à la position de pouvoir dans laquelle l’écrivain haïtien se trouve enfermé. Quoi qu’on en dise, la littérature reste un lieu de pouvoir, peut-être plus encore que de création.
Si la société haïtienne est une société de rapports de force, le lien entre l’écrivain et ses personnages se joue aussi dans une dépendance qui peut apparaître comme une aliénation, au point que dans le roman, certains se rebellent !
Ce que je reproche au pouvoir, c’est le jeu de la manipulation et il est vrai que l’écrivain, lui aussi, joue et manipule ses personnages.
Est-ce que moi, écrivain passionné de liberté, je concède à mes personnages la liberté d’être eux-mêmes ou est-ce que je ne fais que me reproduire ? Même dans le mythe biblique, Dieu crée à son image mais il n’y aurait alors dans l’acte de création aucun altruisme puisque je crée pour me reproduire, pour m’admirer. Si la création n’est qu’un jeu de miroirs alors, à un certain moment, le personnage doit tuer son créateur.
Est-ce que cela arrive ? Et le personnage prend-il parfois le pouvoir durant le « processus de création » ?
La manière dont j’écris est très particulière, et je suis toujours extrêmement gêné quand on me demande combien de temps j’ai mis à écrire un texte. En effet, pour moi, l’écriture ne s’effectue pas devant la page ou l’ordinateur. Cette phase n’est que le processus technique final, une simple mise en forme de ce que j’ai déjà écrit dans ma tête – c’est d’ailleurs un moment très frustrant car je n’ai jamais l’impression de sortir textuellement ce que j’ai construit mais seulement une petite partie de ce que j’ai visualisé…
En fait, je considère que je travaille plutôt comme un musicien de jazz. Quand je suis dans la création, je ne fais jamais de plan, je pars d’un thème – ce que j’appelle le titre de mon roman, qui est très construit dans ma tête et qui fonctionne comme une sorte de matrice.
Une fois que j’ai le titre, je suis à peu près sûr des notes, et j’improvise à partir de cela : tempo, tempo, tempo ! Cela demande à l’écriture d’avoir un rythme mais c’est plutôt moi qui le suit : le titre se gonfle, enfle, explose et le récit, en pleine expansion, donne l’impression de se construire tout seul. J’ai presque parfois la sensation de ne pas être conscient au moment de l’écriture proprement dite, comme si je m’extrayais de la création…
C’est peut-être à ce moment-là que mes personnages prennent leur revanche !
Dans Banal oubli, l’écrivain Pierre Jean « oublie » une partie de lui-même qui lui échappe alors et va vivre sa vie de son côté. Or, cette vie contient tout ce que le personnage principal a toujours refoulé et refusé de voir : les personnages permettent-ils d’explorer les côtés sombres qui sont tapis au fond de nous et l’écriture fonctionne-t-elle, pour ainsi dire, comme une psychanalyse ?
Il y a forcément un rapport psychanalytique. L’exercice d’écriture est pour moi une exploration de soi et je crois justement que la fonction même de mes personnages, c’est la quête : ainsi Sonson Pipirit, qui, à la recherche de son ami, va au-delà de ce que l’on voit et de ce qui est dit. Dans Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin (3), le personnage s’est brûlé aux travers des masques que le pouvoir l’a obligé à porter : il s’est perdu et essaie de se retrouver ; dans Banal oubli, le personnage, presque inconsciemment, part en quête de lui-même. C’est une quête qui se déroule au niveau de son subconscient. Celui-ci, d’ailleurs, se matérialise et devient un second personnage qui fait bien des dégâts…
Comme toute construction de soi est toujours du domaine du passé, on remonte forcément à l’enfance et cette quête est également métaphorique car toute exploration de soi est aussi une exploration du lieu.
Justement, dans le texte reviennent à plusieurs reprises ces paroles du père : « Vainqueur ou vaincu, surtout vaincu, ne laisse à quiconque, pas même à Dieu, le soin d’écrire ton histoire. Sinon, à la douleur de la douleur s’ajouteront celles de l’oubli et du mensonge. »
Comment l’écriture parvient-elle à donner cette « vision des vaincus » dont parlait Nathan Wachtel (4), en particulier dans le cas d’Haïti ?

La société haïtienne est complexe parce que ce sont les vainqueurs qui ont justement écrit l’histoire et les vaincus n’ont pas vraiment eu l’occasion de la modifier.
Or, l’histoire écrite par les vainqueurs vous fait perdre tous vos repères. Et comment réussir à écrire une histoire qui soit au plus près des faits quand toute autobiographie tend à enjoliver en se donnant à lire sous son meilleur jour ?
Le personnage de l’écrivain dans Banal oubli veut écrire son histoire mais en même temps, il y a le poids de ce qu’il ne veut pas voir, sa mémoire biffe les moments douloureux et ne garde que les moments magiques. Il y a un décalage entre la réalité et l’enfance, entre l’histoire décrite et l’histoire telle qu’elle est. Quelque chose cloche que son « double » va mettre à jour.
Mais cette quête psychanalytique de lui-même est aussi une psychanalyse du lieu et le texte une métaphore de l’histoire d’Haïti : si nous sommes la République glorieuse qui s’est levée contre l’esclavage, comment se fait-il que nous en soyons-là ?
Il y a forcément quelque chose qui a été caché et l’écriture part pour ainsi dire en quête de ces non-dits. Si Banal oubli est un roman très centré sur une intériorité, c’est aussi un roman où la dénonciation du lieu est très forte ; un roman sur la fracture car si l’on remonte à la source, ce qui déclenche le drame dans Banal oubli, c’est la mise à mort du père de Beniswa, oungan vaudou, par un prêtre catholique.
Ce rapport de domination physique est aussi un rapport de domination mentale : celui qui rabaisse un système de pensée pour en imposer un autre… La fracture qui en résulte est profonde, et en ce sens, on pourrait dire que Banal oubli est le roman du viol des consciences, du viol de l’imaginaire…
Certains de vos titres ne sont publiés qu’en France – c’est le cas, d’ailleurs, de Banal oubli. Seront-ils un jour publiés en Haïti ?
Tout d’abord, et même si ces trois romans (5) ne sont publiés qu’en France, cela ne veut pas dire qu’on ne les trouve pas en Haïti… mais je sais très bien qu’un roman comme Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin peut complètement déconcerter le public haïtien, qui lira sans problème les cinq cents pages de La piste des sortilèges.
Ceci dit, cela n’a aucune importance : lorsque j’écris un roman, mon public, c’est moi : je me raconte l’histoire à moi-même et je suis seul juge.

1. Gary Victor, Les cloches de la Brésilienne, La Roque d’Anthéron, 2006
2. Dany Laferrière, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, Le Serpent à plumes, 1999 (1ère édition, 1985.
3. Gary Victor, La piste des sortilèges, Vents d’ailleurs, 2002 ; Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin, Vents d’ailleurs, 2004.
4. Nathan Wachtel, La vision des vaincus, Gallimard, 1992
5. Ces trois romans sont : Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin ; Les cloches de la Brésilienne et Banal oubli, tous publiés chez Vents d’ailleurs.
///Article N° : 8140

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