Gilbert de Chambertrand, précurseur de la BD en Guadeloupe

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Selon l’idée générale, la bande dessinée est née aux Antilles avec le journal MGG dans les années soixante-dix. Fondée par Tony Delsham, cette revue a fédéré les talents et les volontés et fait émerger plusieurs dessinateurs désireux d’apporter leur contribution à l’identité caribéenne alors en pleine découverte et formalisation. Pourtant, près de cinquante années auparavant, Gilbert de Chambertrand publiait deux albums de dessins humoristiques, localement très novateurs dans leurs formes, à mi-chemin entre le dessin de presse et la bande dessinée. Retour sur ce dessinateur, également poète et romancier, bien oublié de nos jours.

Gilbert de Chambertrand est né à Pointe-à-Pitre, en 1890 et mort en 1984 à Maisons-Alfort, en métropole. Blanc-pays (1) de la deuxième génération, il est issu d’une vieille famille de souche vendéenne installée dès 1782 dans l’île, à proximité de Saint François.
Après de bons débuts scolaires, Gilbert de Chambertrand abandonne le lycée. Dès l’âge de 15 ans, le journal local Le Libéral publie son premier poème, qui sera suivi de beaucoup d’autres. Ses premiers essais seront réunis par la suite dans une plaquette intitulée Les Sept pêchés capitaux. À 19 ans, il va quitter la Guadeloupe et gagner Toulon où il trouve un emploi de photographe. Il va ainsi s’initier à cet art et c’est en cette qualité qu’il se réinstallera en 1912 en Guadeloupe. Chambertrand devient bibliothécaire à Pointe-à-Pitre puis professeur de dessin au Lycée Carnot. Encouragé par le succès de sa comédie en partie créolophone, L’Honneur des Monvoisin, en 1917, il écrit deux autres comédies l’année suivante (2) qui mélangent également français et créole. Elles seront représentées avec succès au théâtre municipal de Pointe à Pitre. Après le cyclone de 1928, Chambertrand repart pour la France l’année suivante où il reprend son métier de photographe puis entre au Musée de la France d’Outre-mer. Il continue son œuvre qui sort chez des éditeurs parisiens, fait de nombreuses conférences et écrit dans des articles, etc.… En 1947, il publie Titine Grosbonda, recueil de nouvelles écrites en français où Chambertrand donne libre cours à son humour caustique et donne une vision d’ensemble de la société guadeloupéenne. En 1958 sort Cœurs créoles, roman sentimental dans lequel la Guadeloupe tient une grande part. Observateur attentif de sa société, il parvient dans Manzè Elodie (1935) et dans Dix bel contes avant cyclone (1978), recueil de onze nouvelles entièrement écrites en créole, à rendre par écrit des expressions vernaculaires de son île. Il compte d’autres œuvres à son répertoire, en particulier trois recueils de poésie (D’azur et de sable publié en 1961, L’Album de famille, en 1969 et Cantiques pour la déesse, (sous le pseudonyme de Guy Clair), son dernier recueil qu’il sort en 1979) ainsi qu’un essai : Reflets sur l’eau du puits en 1965.
Mais Gilbert de Chambertrand était également un dessinateur qui fera paraître deux albums de dessins qui peuvent s’apparenter, comme bien des productions de cette époque, à une prémisse de bande dessinée moderne.
Mi io ! (3)
est un album publié en 1926 qui contient des scènes de la vie guadeloupéenne de l’époque. Les personnages principaux de l’époque sont des « cancaneuses » dont la langue « sept fois trempée dans le fiel, a l’acuité des aiguilles et la corrosivité du vitriol… » Les personnages sont croqués sur le vif et leurs paroles sont traduites en dix langues ! (les six créoles de Guyane, Guadeloupe, Martinique, Haïti, Dominique, Île Maurice et Réunion ainsi que le français, l’anglais et l’espagnol). Dans la réédition de 1963, figurent, outre des textes sur les créoles de Douglas Taylor (sur le créole de la Dominique), d’Auguste Horth (sur le créole guyanais) et de quelques autres auteurs, un texte de Gilbert de Chambertrand lui-même sur le créole guadeloupéen qui commence par : « Deux motifs, qui vaudraient sans doute pour tous les langages créoles, me font chérir le parler guadeloupéen« .
Par la suite, en 1961, de Chambertrand publie une seconde version enrichie de Choses et gens de mon patelin (dont une première version aurait été éditée en 1924 (4)) aux Éditions Louis Soulanges, ouvrage qui reprend en partie des dessins publiés dans la presse locale (en particulier Le nouvelliste de la Guadeloupe) dans la première moitié du XXe siècle. Sous forme d’une image par page, ce recueil de dessins humoristiques croque avec ironie et même parfois raillerie, des scènes de vie propres à la vie Guadeloupéenne sans bulles ou phylactères.
De nos jours, de Chambertrand semble bien oublié. Ses livres ne sont plus publiés et ne sont plus disponibles que comme livre d’occasion. La critique est d’ailleurs assez dure envers lui. Si de Chambertrand a de l’oreille, on reproche à ces textes de ne jamais innover en créole et il reste un puriste absolu quand il s’exprime en français. Comme le stipule l’écrivain Lambert Félix Prudent dans l’anthologie de la poésie créole en 1984 (année de la mort de Chambertrand) : « Gilbert de Chambertrand s’est arrêté à la peinture et à la narration brutes. Il n’a pas cherché à créer en créole, et au-delà de sa plastique textuelle on ne peut le créditer d’aucune contribution positive à notre littérature native. (5) »
Ce désintérêt s’est malheureusement étendu à sa production graphique. Ces deux savoureux albums ne sont plus guère visibles. Si on tient compte des bibliothèques de l’enseignement supérieur français, Mi io ! n’est apparemment disponible nulle part et Choses et gens de mon patelin n’est visible qu’à la Bibliothèque universitaire Schoelcher (6). La situation n’est guère meilleure dans les bibliothèques municipales. Pourtant, la lecture de ces ouvrages satiriques montre que de Chambertrand avait un réel sens de l’observation et de l’humour, se moquant de tous, y compris des descendants de colons.
À la lecture de Choses et gens de mon patelin, on peut évidemment estimer que, malgré l’incontestable talent de son auteur, ses dessins et reproductions graphiques ne sont guère originaux pour l’époque et constituent plus une imitation savoureuse et locale de ce qui se faisait déjà en métropole. Mais ce côté peu original ne peut être la seule explication à cet injuste oubli. En effet, ces deux albums, s’ils correspondent à deux ovnis dans l’île, s’intègrent parfaitement au style de l’époque, marqué par les aventures de La famille Illico (créé en 1913 par Georges Mac Manus), de Little Nemo aux États-Unis et des Pieds nickelés en France. Dans sa forme, la bande dessinée ne connaissait pas encore les phylactères, qui apparaîtront pour la première fois avec Les Aventures de Zig et Puce (créés en 1925 par Alain Saint-Ogan). Tintin apparaîtra en 1929 dans Le Petit vingtième, Babar en 1931, Quick et Flupke, l’année précédente. 1926, année de la parution de Mi io !, est aussi l’année de naissance de René Goscinny. Les journaux n’abritaient pas encore de planches entières et se contentaient, au mieux, de publier des strips (dans le sens d’une succession de cases racontant une histoire) en noir et blanc (la couleur arrivera en 1929 avec les « funnies » strips humoristiques publiés dans les journaux américains). Si les albums de Chambertrand ne sont en rien à la pointe du progrès, son travail n’a donc absolument pas à rougir dans le contexte de l’époque. Sa peinture savoureuse de scènes locales constitue d’ailleurs un beau témoignage de la vie quotidienne en Guadeloupe à cette époque.
La publication locale de Mi io ! devrait d’ailleurs susciter l’attention. En effet, cet « ouvrage graphique » est très probablement le seul à avoir été publié dans l’ensemble des colonies françaises. Et ce, jusque dans les années quarante (années où l’Algérie connaîtra ses premiers illustrés et albums de BD publiés localement). Enfin, Mi io ! constitue l’une des premières œuvres graphiques publiées en créole, constat d’autant plus remarquable qu’il l’a été dans les six langues créoles existantes. En ce sens, de Chambertrand a été un précurseur et l’oubli dans lequel sont tombés ces albums paraît injuste (7).
Une partie de l’explication tient peut-être aux origines de Chambertrand. « Blancs-pays » sur une île où ceux-ci sont largement minoritaires, très attaché à la métropole, il ne saurait constituer une référence littéraire à une époque d’affirmation de l’identité caribéenne. De plus, s’il a participé au mouvement régionaliste guadeloupéen, ses prises de position contre l’idéologie de la négritude, accusée, selon lui, de « racialiser » la littérature, sonnent quelque peu décalées de nos jours.
Une autre partie de l’explication tient peut-être aux problèmes de la conservation de la production éditoriale dans les Dom Tom. En effet, jusque dans les années quatre-vingt-dix et la loi du 20 juin 1992, le dépôt légal, à la charge des archives départementales en Guadeloupe, a été peu respecté dans la France d’outre-mer, du fait de la négligence ou de la méconnaissance des textes de la part des auteurs (l’auto-édition était, en effet, fréquente) et des éditeurs. De ce fait, bien des publications éditées outre-mer n’ont malheureusement pas été toutes conservées. La Guadeloupe n’échappe pas à ce constat et Mi io ! aurait été victime, comme d’autres ouvrages, de la carence des structures documentaires de l’époque.
Peu à peu, la production littéraire et graphique de Gilbert de Chambertrand tombe dans l’oubli et ne constitue pas une référence pour la nouvelle génération, en particulier dans la bande dessinée. Isolé à une époque où la bande dessinée et le dessin de presse n’existaient pas encore aux Antilles, Gilbert de Chambertrand a sans doute vécu trop tôt. Il est peut-être temps de réparer cette injustice en rééditant l’un de ses deux ovnis graphiques ou par le biais du festival Caribulles, d’honorer sa mémoire à l’occasion d’une exposition…

1. Le terme utilisé aux Antilles pour désigner un habitant créole de couleur blanche descendant des premiers colons européens est béké. Cependant, selon certains spécialistes, que l’immense majorité des Békés de Guadeloupe ne sont probablement pas des descendants de colons et propriétaires d’esclaves, ceux-ci ayant été massivement guillotinés durant la révolution française. Le terme serait donc improprement utilisé en la circonstance.
2. Les Méfaits d’Athénaïse et Le Prix du Sacrifice.
3. Mi io ! Les Voici ! Here they are ! Aqui estan ! Les albums humoristiques de Gilbert de Chambertrand, dessin et textes satiriques, Pointe à Pitre, A.Lautric, 1926.
4. L’auteur de cet article n’ayant pas eu accès à cette première édition, il est difficile de l’évoquer…
5. Anthologie de la nouvelle poésie créole, p. 33, Éditions caribéennes, 1984. ISBN 2-903033-50-1.
6. L’état de l’exemplaire disponible ne permet pas un prêt entre bibliothèques.
7. Précision importante, lorsque l’auteur de cet article parle d’oubli, il s’agit bien d’oubli des œuvres de cet auteur, pas de sa personne. Celle-ci est toujours honorée en Guadeloupe : une rue de Pointe-à-Pitre porte son nom et le site de cette ville propose [une notice bio-bibliographique] dans lequel cet article a puisé.
Erstein, le 11 novembre 2013///Article N° : 11893

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Les images de l'article
Choses et gens de mon patelin de Glibert de Chambertrand © Éd. Louis Soulanges/ill. Gilbert de Chambertrand
Planche de Choses et gens de mon patelin © Éd. Louis Soulanges/ill. Gilbert de Chambertrand
Planche de Choses et gens de mon patelin © Éd. Louis Soulanges/ill. Gilbert de Chambertrand
Planche de Choses et gens de mon patelin © Éd. Louis Soulanges/ill. Gilbert de Chambertrand




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