Gilbert Groud :  » Mon souci est de faire en sorte que les lecteurs prennent conscience de ce qui se passe autour d’eux. »

Entretien de Christophe Cassiau-Haurie avec Gilbert Groud

Par MSN entre Erstein et Abidjan, juillet 2010.
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Gilbert Gnangbei Groud est un cas particulier dans le milieu de la bande dessinée africaine. Agé d’une cinquantaine d’années, il est l’un des rares à considérer la bande dessinée comme un outil pour dénoncer certains tabous du continent. Sa cible prioritaire est la sorcellerie, qui a marqué sa jeunesse.

Comment avez-vous commencé dans le dessin ?
Quand j’étais collégien, je dessinais pour me faire un peu d’argent en attendant la bourse qu’on recevait chaque trimestre. Un jour, pendant que j’étais en classe de 5ème un de mes professeurs m’a annoncé un concours international de dessin scolaire organisé par les Pays-Bas, ayant pour thème l’environnement, la protection des animaux et de la forêt. L’emblème de la Côte d’Ivoire étant l’éléphant et cet animal étant en voie de disparition, j’ai choisi de dénoncer les braconniers sous la forme d’une BD pour mieux faire passer mon message. J’ai obtenu le premier prix. Des années plus tard, à l’école des Beaux-arts d’Abidjan, où j’ai étudié de 1979 à 1986, j’ai aidé une de mes professeurs, une expatriée, à débarrasser sa chambre qui était encombrée. Là j’ai trouvé des Humanoïdes Associés, une revue BD avec Moébius, Gigé, Druillet qu’elle m’a offert. Cela a constitué une révolution pour moi. C’est la raison pour laquelle lorsqu’en 5ème année j’ai dû présenter mon diplôme, j’ai choisi la BD comme support de communication. Mais, je précise, il n’y avait pas de section bande dessinée, ma formation était une formation de graphisme au département de communication. Je crois que c’est toujours le cas.
Avez-vous déjà publié dans votre pays d’origine ?
Non ! En Côte d’Ivoire, des années 70 jusqu’à aujourd’hui, plusieurs dessinateurs ont publié dans les journaux de la place mais principalement des caricatures. Ce style est très lu en particulier quand il passe dans les journaux. En album je ne crois pas que les auteurs s’en sortent. Pour ma part, j’ai essayé d’en faire pour quelques torchons mais j’ai vite arrêté parce que ce n’était pas mon style. Aucune revue ne publiait ne serait-ce que des planches. C’était un risque pour les éditeurs. Après avoir terminé mon premier album en 1983, j’ai couru toutes les maisons d’éditions mais en pure perte. C’est seulement en 2003 que celui-ci est sorti chez Albin Michel. Ce titre m’a ouvert la porte au second avant qu’Albin Michel ne décide d’arrêter la publication de BD. Le problème qui se pose aux dessinateurs ivoiriens, c’est le manque de lecteurs. Dans ce pays, nous n’avons pas une culture qui nous amène à lire. Et quand bien même nous l’aurions eue, qui pourrait s’acheter une BD ? A l’école primaire, les fournitures coûtaient tellement chers qu’un Mickey ou un Lucky Luke faisait le tour de toute la classe. C’était la mère d’un de nos amis qui lui achetait ces BD. Plus tard le cinéma et les films chinois nous ont détournés de la BD. Tout ça, pour dire qu’en Côte d’Ivoire on aime autre chose que lire des BD. Un journaliste littéraire, qui a publié un ou deux livres, m’a même dit un jour :  » Qui va laisser son sac de riz pour aller payer une BD à 21 € ?  »
En dehors de la BD, quel métier avez-vous exercé ?
Pendant que j’étais en 7ème année, j’ai été sollicité par l’agence française de publicité Lintas appelée aujourd’hui Amurati Puris Lintas. C’était la plus grosse agence d’Abidjan. J’ai travaillé chez Lintas de 1986 à 1996. Puis j’ai été en freelance durant 2 ans, ce qui m’a permis d’approfondir mes connaissances dans certains logiciels de PAO, même si j’en connaissais déjà quelques-uns. Je travaillais également pour certaines agences entre 18h à 6h du matin. Une agence m’a même pris comme collaborateur externe. J’avais mes appareils et je pouvais travailler chez moi puis leur remettre le travail le lendemain. C’était moins fatigant que mon activité principale. C’était pour arrondir les fins de mois. Puis, un jour, la responsable commerciale de l’agence pour laquelle je travaillais le plus est partie dans une autre agence dirigée par un couple de Français. Elle m’a sollicité et j’y ai travaillé pendant une année en tant que directeur artistique. Puis je suis parti en même temps qu’elle pour créer mon propre studio de création en 1996. Cela a duré jusqu’en 2005, avec une dernière période difficile du fait de la guerre qui a éclaté en 2002.
Comment avez-vous pu éditer l’album Magie noire ?
C’est le directeur de création de l’agence pour laquelle je travaillais en 1990 qui a apporté en France les photocopies des planches de cette BD. Treize ans plus tard Albin Michel m’a contacté par l’intermédiaire de P’tit Luc qui était à ce moment de passage au Cameroun. On s’est vu pour la première fois la même année au Festival de BD de Paris. Il ne me connaissait que par mes planches. C’était plutôt flatteur, d’ailleurs…
Cela signifie-t-il que les planches du premier album sont restées intactes depuis 1983 ?
Quand on croit en quelque chose, on en prend soin. Si vous avez lu le premier tome, vous avez dû lire que j’ai remercié Dieu qui a protégé les planches contre les dents des petits rongeurs qui dévorent tous les papiers dans les armoires et placards. Quatre planches étaient néanmoins touchées par la moisissure et les bordures d’une dizaine étaient rongées. Mais dès que j’ai reçu l’appel, je me suis remis au travail.
Vous avez donc été amené à retravailler une nouvelle version de l’album…
Quand Albin Michel m’a demandé d’envoyer les planches originales, j’ai repris les quatre pages touchées. Pour les 10 pages dont les bords étaient rongés je n’ai fait qu’ajuster. Quand j’étais à Paris, j’ai longuement parlé de ce thème avec Hervé de Singe, directeur d’édition chez Albin Michel. Il a compris que ce sujet ne pouvait pas être traité en 1 ou 2 volumes et m’a demandé si cela était possible qu’on le fasse en coffret de 3 ou 4 albums. Il m’a même payé du matériel de sa propre poche. C’est ainsi que, arrivé en Côte d’Ivoire, j’ai entamé le 2ème volume que j’ai achevé mais avec beaucoup de difficultés du fait de la guerre. Il est sorti chez Glénat le 30 Juillet 2008, Albin Michel ayant cessé de faire de la BD entre-temps. Le 3ème tome est terminé et je cherche un éditeur.
Pourquoi ne pas continuer avec le groupe Glénat ?
Glénat ou plus exactement Vent des savanes, a refusé de produire le troisième parce que les albums se sont mal vendus. Je crois qu’il y a deux raisons. La première est le titre commercial qu’ils ont donné à l’ouvrage : Magie noire. Beaucoup pensent peut-être à une forme d’initiation à la magie et s’en méfient. La deuxième raison est que le livre est très cher pour la bourse d’un lecteur africain, public pour lequel, j’ai écrit ce livre. Le titre que j’avais proposé est  » Magie noire ou Sorcellerie et la lumière fut sur la sorcellerie « . Et en bas devrait être souligné « Ce qui est caché est révélé, ce qui est dit dans le trou d’une oreille est entendu « . Je souhaite que mes BD soient lues. Elles défont les pièges des sorciers, dévoilent leurs ruses et dénoncent leurs multiples méchancetés.
Pourquoi avez-vous choisi de travailler sur ce thème de la sorcellerie en particulier ?
La vie en Afrique est basée sur le mysticisme, on n’y fait rien sans la pratique de la sorcellerie. Les jeunes africains ont besoin de prendre conscience de ce qui leur arrive et de savoir qu’ils sont dans un piège. Si le sujet de la sorcellerie est tabou, tous savent néanmoins qu’elle existe. Mais est-elle positive ou négative ? Ils n’en savent rien. C’est ce que j’essaie de dénoncer à travers mes planches.
Mais pourquoi ce thème précisément ? Curieux choix pour un auteur de BD, non ?
Je suis né dans une famille sorcière. Une famille appelée dans notre langue, Gakongnon, ce qui signifie littéralement des personnes cruelles. Ga signifie  » cruauté  » et Kongnon « ceux qui sont ». Mon père est chef guerrier, du fait de ses aïeux. Dans l’Afrique traditionnelle, n’est pas guerrier qui veut. Il faut être doté de grands pouvoirs en matière de sorcellerie bien sûr. Ma mère est une chansonnière ou chanteuse. Ces dons, dans la tradition, sont également soutenus par la sorcellerie. Quand on naît dans une telle famille, il est possible d’être initié dans le ventre ou après la naissance. Dans mon cas, rien n’a été fait à cause de ma mère qui n’était pas la bienvenue dans la famille. Initier un garçon, c’est lui donner une place dans la société car, pour certaines familles, qui n’est pas sorcier n’est pas un homme. C’est plus tard qu’il a commencé à s’intéresser à moi quand il a vu que j’avais certains talents : Je joue presque toutes les percussions traditionnelles, je danse très bien, et j’étais aussi un des meilleurs gardiens de but. Alors il a commencé à s’intéresser à moi et a voulu m’initier. Mais c’était trop tard, je comprenais trop bien ce qui se tramait et cela ne m’intéressait pas. Tout cela fait peur. J’ai vu des pères de famille tués par la sorcellerie et des parents proches reconnaître ces actes criminels. Suite à mon refus, j’ai failli être immolé en 1988 et 1991. Je m’en suis sorti et ai décidé de témoigner. C’est ce que je fais aujourd’hui dans les églises ou sur certaines radios. Et dans mes ouvrages, bien sûr.
D’où tirez-vous votre matière ? De vos souvenirs personnels ? D’une étude en particulier que vous auriez menée ?
De tout ça. Je me suis plongé dans ce monde sans être sorcier. Car, selon mon père, sorcier veut dire  » mangeur d’âme « . J’ai accompagné les plus grands masques de notre région en tant que percussionniste, souvent danseur. Aux Beaux-arts je me suis un peu adonné à la science occulte. Je lisais beaucoup de livres mystiques. Pour mon père, toutes mes réussites, tous mes dons ne pouvaient être que le fruit de la sorcellerie. Il fallait donc me protéger contre ceux qui n’aiment pas voir les autres réussir. Les sorciers sont des êtres jaloux, haineux, méchants. J’ai voulu m’initier pour comprendre la raison profonde de leurs comportements, même si cela mettait ma vie en jeu. Beaucoup de gens parfois bien intentionnés, ont voulu me dissuader. J’ai mené mon enquête.
Cela vous a-t-il valu des ennuis ? Des menaces ?
Oui à commencer par ma famille. Ils me considèrent comme quelqu’un qui les a trahis. Mon frère de même mère est venu à Abidjan pour me faire partager leurs sentiments sur ce qu’ils m’ont entendu dire lors d’un reportage sur TV5. Il y a des choses qu’on ne dit pas à sa famille. Des sorciers tiennent des réunions à mon sujet. Certains viennent me le dire ouvertement. J’ai été attaqué physiquement ; en souvenir j’ai une grosse cicatrice sur ma nuque. Le premier tome a créé de l’hostilité. J’ai cherché et trouvé une protection dans le christianisme. C’est ainsi que j’ai étudié la Bible pour mon baptême.
Quel est le thème du troisième tome ?
Il n’y a pas de thème précis. J’expose toujours la sorcellerie comme le mal qui ronge et détruit l’Afrique. Je parle de sacrifices de vies humaines pendant les élections, du pouvoir des femmes dans les foyers, et du mélange de sorcellerie et de la religion. Mon souci est de faire en sorte que les lecteurs prennent conscience de ce qui se passe autour d’eux. Que les gens ne regardent pas le titre de la BD ni le coût de l’album mais leur vie que j’expose. Il vaut mieux dépenser 13 500 Fcfa en achetant le livre que de donner tout son salaire mensuel à des menteurs. Je ne gagne que 6 % sur un livre comme droit d’auteur, mais ce sont des vies humaines que je défends en exposant ma vie et celles de mes enfants.
N’êtes-vous pas tenté d’aborder d’autres domaines que la sorcellerie ?
D’abord, j’ai bien envie de faire une édition pour l’Afrique. Je cherche des fonds. Sinon, je suis en train de travailler sur d’autres thèmes comme les enfants soldats, l’Indépendance de l’Afrique, La vie d’un requérant d’asile, l’aventure de Sali (la vie d’une jeune africaine en Europe…).
Comment travaillez-vous sur le plan graphique ?
Je tire les images de mon esprit et je les positionne sur du papier avec un crayon mine fine. Je passe plus de temps sur les dessins et le crayonné qu’à la mise en couleur. Je dessine sans documentation. Le dessin réaliste est plus difficile que les caricatures, même une petite erreur de proportion est visible. Ensuite je passe à la couleur. Ma mise en couleur est une technique personnelle. Je travaille avec des encres à eau, avec des pinceaux de différentes tailles, La rapidité dépend de mon inspiration. Quand je ne suis pas inspiré, j’arrête de travailler, je me mets à l’ordinateur ou je lis ma Bible, ou bien j’écoute de la musique.
Comment êtes-vous venu en Europe ?
J’ai été invité par la Francophonie à Neuchâtel, voyant que ma vie était menacée je suis resté en exil. C’est difficile, je vis du social, pendant que je prépare d’autres albums en attendant de trouver du travail. Ma famille n’est malheureusement pas avec moi. C’est ce qui fait même que je regrette d’avoir édité ce livre. Mais tout ce que je fais, c’est pour eux, pour leur avenir.
Quelles sont vos références ?
Il y a des artistes comme Moebius, Gige, Bilal, Luis Royo, Massimiliano Fresato, etc. Je lis aussi beaucoup de BD classiques comme la série Thorgal de Rosinski et Van Hamme. J’avais également une grande collection d’Astérix et de Lucky Luke. Il y a aussi les BD africaines comme Aya, Rwanda 94 et quelques autres moins connues.
Vous êtes également peintre…
Oui, je peins avec de la peinture à huile et aussi de l’acrylique dans un style un peu surréaliste. Les thèmes varient selon mon humeur mais je peins plus la vie des couples, quelques fois des scènes religieuses. Je le fais par passion, pour parler autrement de la vie quotidienne. Et puis en tant qu’artiste, il est bon de varier son style. C’est ce qui me pousse à peindre. La peinture ne nourrit pas son homme s’il n’est pas célèbre. La BD ne me nourrit pas non plus, ceci dit ! J’aimerais seulement aider les quelques lecteurs qui achètent mes ouvrages à comprendre quelque chose de nouveau sous l’apparence des choses.

Depuis juillet 2010 :
Gilbert Groud est retourné vivre en Côte d’Ivoire à la fin de l’année 2009.
Il a participé à l’album collectif des éditions religieuses Clé (Lyon), Eclats d’Afrique, avec une histoire intitulée L‘homme riche.///Article N° : 10249

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