Les Grands esprits, d’Olivier Ayache-Vidal

La banlieue vue d'en haut

Ce premier long métrage largement diffusé, en sortie le 13 septembre 2017 dans les salles françaises, s’aventure plein de bonnes intentions en quartier défavorisé, mais en ne sortant jamais de son point de vue il ne fait qu’ancrer le mépris.

Le pitch est attrayant : un agrégé prof de lettres du plus célèbre lycée parisien est envoyé enseigner dans un collège REP+ de banlieue dite difficile avec une classe dominée par la diversité. Sous le coup du réel, après de savoureuses déconvenues, il va modifier ses méthodes et sa manière de voir, au profit de ses élèves avec qui il partage sa passion de la littérature classique et notamment d’un jeune Noir qu’il se met contre toute attente à protéger. C’est bon enfant, bien joué et avec un bon sens de la répartie : c’est le parfait feel good movie réconciliateur, le conte de fée qui fait passer une bonne soirée avec l’inénarrable Denis Podalydès.
Signe d’une société qui se forge des mythes pour mieux dénier le réel, le délicat mariage de la haute société et de la banlieue nous est joué et rejoué depuis quelques années sous différentes coutures, le summum ayant été Intouchables. Si l’on veut bien sauter par-dessus les barrières sociales et les a-priori culturels nous dit-on, l’écoute et la rencontre sont possibles, voire même la synergie dans une société réconciliée. Si Intouchables a presqu’atteint les 20 millions de spectateurs, c’est qu’on se love volontiers dans le mythe rassurant d’une société sans conflit (cf. Les clefs du succès d’Intouchables, article n°10507). Seulement voilà : le conflit fait partie de la dynamique d’une société. Il en est même le moteur. Etre en conflit ne veut pas dire tomber dans la violence. C’est au contraire discuter, débattre, s’affronter dans le dialogue (culturel, social, politique aussi bien qu’intime dans la sphère privée).

Pourtant issu d’une longue enquête de terrain, Les Grands esprits est donc, comme Intouchables, un film d’endormissement, profondément manipulateur dans ses bonnes intentions. Nous sommes en banlieue. En y arrivant pour la rentrée des classes, François Foucault, le professeur au nom si évocateur du saint père venu prêcher dans le désert algérien, voit de sa voiture tous les signes médiatiques nécessaires pour nous situer dans l’étrange, en périphérie : entre les tristes grands ensembles, une femme voilée à vélo, un homme énigmatique au regard menaçant, et finalement un lycée barricadé où il ne sait comment entrer. Les jeunes profs sans illusions lui expliquent qu’il faut savoir se faire respecter puis vient la masse des élèves tonitruants comme une invasion qu’il lui faudra aussitôt canaliser. Seule solution : l’autorité, basée sur la sanction.

Copyright Michaël Crotto

Il apprend laborieusement les noms exotiques de ses élèves comme s’il fallait les cataloguer dans leur extranéité, et voilà qu’après un alignement de joyeux déboires où l’on finit par se dire qu’on n’aimerait pas être à sa place, l’idylle naît peu à peu entre la classe et lui et parallèlement avec une jeune prof qui se bat difficilement pour une autre approche. Dualité oblige, le compagnon de la Belle fait partie des professeurs blasés qui retournent leur frustration contre leurs élèves. Le scénario du conte de fée est posé, particulièrement avec un élève, Seydou (Abdoulaye Diallo) qu’il va défendre comme dans un film hollywoodien style Cry Freedom ou Blood Diamond où le héros blanc défend le Noir menacé de tous les maux et va jusqu’à se sacrifier pour lui. Foucault ne se contente pas de prier ses collègues et son supérieur, il met en danger sa carrière, prêt à tout face à la déferlante sécuritaire des conseils de discipline et des exclusions définitives. C’est touchant et fait référence aux profs qui se battent encore dans un contexte pourri.
Bien sûr, ils existent et il est heureux que ce film y fasse référence, mais pas dans un mirage comme pouvait le faire aussi Les Héritiers (cf. critique n°12652). Ce n’est pas les grandir que de ramener le débat scolaire à la rencontre des grands esprits, les savants d’en haut et les ignorants d’en bas, où les éclairés d’en haut sauvent ceux qui seront assez volontaires pour s’en sortir : une vision parfaitement hiérarchisante, élitiste et méprisante du rapport éducatif et social. Ruser en acceptant que les élèves trichent car cela les fait travailler et briller auprès de leur petite amie n’a rien à voir avec une pédagogie novatrice si ce n’est encourager l’existant.

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La classe de Foucault n’est que turbulente, rien à voir avec les joutes verbales d’Entre les murs (cf. critique n°7619) où de plus, l’enseignant développait non des ruses mais des stratégies pédagogiques, dignes de celles que l’on peut voir par exemple dans le documentaire Une idée folle. Aborder la question scolaire en classes défavorisées impliquerait d’en savoir davantage sur la vie des jeunes et de partir de leur vécu comme le faisait notamment Swagger plutôt que de centrer le film sur le prof de la vieille France déplacée dans ses périphéries. Au contraire, les comportements stéréotypés ne révèlent que du mépris pour les jeunes qui ne sont jamais acteurs de leur vie et dont le seul recours est de s’aligner sur le pendule de Foucault qui détermine leur insertion, le grand esprit qui n’a d’esprit que le sien.

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