Guyane, Haïti, les autres Amériques…

Fenêtre sur l'Amérique 2

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Damas est quelque part ici
La Guyane, l’autre Amérique.
Est-ce une coïncidence si je suis logé à côté de la rue Gontran Damas, l’un des pères fondateurs de la Négritude qu’on a trop souvent tendance à reléguer vers les dernières rangées au profit de Césaire et Senghor ?
Je suis chez Léon Gontran Damas. Je l’imagine ici, marchant dans la rue, saluant un vieil homme, lisant un livre sur un des bancs publics de la place des Palmistes. Il y a d’ailleurs dans la vitrine de la Droguerie des Palmistes une réédition du fameux Retour de Guyane. On doit cette nouvelle impression à Michel Place qui, entre autres, avait osé publier le livre de Frankétienne L’Oiseau Schizophone, pas moins de huit cents pages avec des dessins, des peintures de l’auteur. Michel Place a aussi édité les livres d’Annie Lebrun, sans doute l’auteur qui a jusqu’à ce jour écrit la plus belle plaidoirie pour la défense de Césaire contre les réquisitions virulentes des écrivains de la créolité, un mouvement qui subit ces dernières années la rude épreuve de la poussière…
Damas est quelque part ici. Je le sais, je le pressens.
Miraculeuse
Le goût des jeunes filles
Voici la place des Palmistes. Au bout, c’est le bar des Palmistes où, tous les après-midi, je prends un pot en regardant passer cette population à la diversité raciale prononcée et qui fait de la Guyane française l’un des endroits les plus métissés de la terre.
Il pleut abondamment, mais cela ne paralysera pas le Salon du livre de Cayenne (du 18 au 26 mai 2003). Ici la pluie fait partie du quotidien. On passe de la chaleur la plus torride aux pluies les plus torrentielles…
Alors que mes pensées vagabondent, quelqu’un vient se tenir devant moi. Grand, la touffe de cheveux abondante et un peu cendrée : Dany Laferrière.
– Alors Congolais, on a le spleen en plein soleil ou quoi ?
– Dany ! fais-je, mais tu es arrivé quand ?
– Depuis quelques jours. Tu sais, je suis chez moi ici, dit-il, la chemise ouverte jusqu’aux pectoraux, la voix toujours aussi tonitruante. Il me dit qu’il vient d’accompagner son compatriote Frankétienne à l’hôtel.
– L’Oiseau Schizophone ! dis-je.
– Il a publié un dernier, ça s’appelle Miraculeuse.
– Toujours plus de huit cents pages ?
– Toujours !
– Avec des dessins, des peintures et…
– Toujours.
– C’est fou ça.
– En plus, c’est lui-même qui a fait le livre !
Et Dany s’assoit, commande une boisson. Il me parle de son film qu’il est en train de tourner en Guadeloupe. Un film tiré de son propre roman, Le goût des jeunes filles.
– Je n’ai pas lu ce livre, dis-je.
– Normal, il n’a pas encore été repris en France, comme plusieurs autres de mes bouquins. Il sortira presque en même temps que le film.
Et la Guyane ! s’écrie-t-il, faisant sursauter une serveuse qui paraissait lui faire des clins d’œil auxquels il n’accordait guère d’importance.
– Je retrouve quelques accents de chez moi : la forêt dense, la terre rouge, les pluies et…
– Regarde bien autour de toi la magie, l’envoûtement… on ira dans les endroits populaires le soir, tu seras encore plus impressionné, je te jure !
Nous sommes restés là à discuter pendant plus de deux heures.
Le Chapeau en toile
De retour à l’hôtel Amazonia, Frankétienne était debout, dans le hall, un exemplaire de Miraculeuse à la main, on aurait dit un annuaire téléphonique de New York. Dany fait les présentations. Frankétienne, Haïtien, institution littéraire chez lui, a fait son premier voyage hors de son pays à l’âge de 51 ans. Même persécuté par les Duvalier et les tontons macoutes, il n’a jamais quitté le pays. L’écrivain ne manque pas de rappeler ces pages. Orateur intarissable, il passe d’un sujet à l’autre avec une aisance qui me stupéfie.
Le lendemain, nous nous revoyons dans le hall. L’écrivain haïtien est tout frais, vêtu d’une belle chemise sur laquelle il a ajouté lui-même des motifs grâce à son talent de peintre. Il m’appelle  » mon fils « . Nous devons nous rendre au Salon pour écouter sa conférence et procéder aux traditionnelles séances de signatures avec Raphaël Confiant, Rodney Saint-Eloy, Jean Bernabé, Gisèle Pineau et d’autres écrivains  » américains « . L’Afrique était là, bien sûr : Ken Bugul, Florent Couao-Zotti, Yasmina Khadra et le malgache Raharimanana.
Nous sortons de l’hôtel. Frankétienne me parle toujours.
Il pleut encore. Je lui prête mon chapeau en toile que j’ai rapporté des États-Unis. Et je lui dis de le garder. Une fois au salon, dans un des débats, l’écrivain haïtien rappelle ce don insignifiant. Une de chapeau.
Dans le stand d’Haïti, Frankétienne semble somnoler. Il porte le chapeau bleu en toile. Je sors discrètement mon appareil photo, et je me dis que c’est cette image que je garderai de ce voyage en Guyane où j’ai croisé d’autres Amériques…

///Article N° : 3011

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