Homo-mobilités, du Cameroun vers la France

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La question de la migration des personnes aux pratiques homosexuelles n’est pas une thématique nouvelle en sciences sociales, même si elle n’a pas beaucoup été appliquée au contexte africain. Depuis plusieurs décennies, des analyses venues des États-Unis (Manalansan, 2002), d’Israël (Kuntzman, 2003), d’Allemagne (Petzen, 2004) ou encore d’Angleterre (Keogh et al., 2004) ont commencé à documenter ce phénomène. Nous souhaitons nous concentrer ici sur l’analyse des expériences africaines de migration fondées sur le désir de vivre librement une orientation homosexuelle, dans le contexte camerounais, où la répression de l’homosexualité se fait de plus en plus forte. Il s’agit de reconstituer la trajectoire de quelques individus du Cameroun vers la France.

Le choix de la France se justifie par deux principales raisons. L’une est liée à la proximité historique entre le Cameroun et ce pays qui fut l’une de ses deux tutelles coloniales au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’Allemagne qui l’occupait ayant perdu son contrôle. Une grande partie du Cameroun appartient à l’espace francophone, tandis que 10 % du territoire relève de la zone d’influence anglo-saxonne. La deuxième raison est un corollaire politique de cette contingence historique. Dans la configuration postcoloniale, le Cameroun continue d’entretenir des liens étroits et ambivalents avec la France aux plans politique, économique et culturel, qui contribuent à modifier ou du moins à influencer les représentations notamment sexuelles. La circulation de l’élite associative camerounaise et la tutelle des associations françaises illustrée par un soutien transnational le montre bien. Tout aussi significative est la mise en procès de la colonisation française lors du procès médiatique de l’homosexualité en 2006 (Awondo, 2012). La teneur des liens historiques qui gardent toute leur actualité est rendue par le courant des études postcoloniales dont l’ambition première reste de débusquer les pesanteurs des interactions coloniales dans les lieux contemporains (Mbembé, 2010). Ce lien postcolonial est exemplifié par les tensions entre les actions des autorités françaises en faveur des personnes aux pratiques homosexuelles (dont l’asile aux homosexuels) et une partie de l’opinion médiatique camerounaise.
Toutes ces raisons nous ont poussés à suivre ceux qui migrent en France. Le contexte de « départ » est celui d’un pays qui a connu une mutation socio-économique importante. Il faut en tenir compte, sans pour autant tomber dans le giron paresseux des liens de cause à effet entre migrations et paupérisation, ni dans le déni un peu court des causes, certes complexes mais réelles, entre les deux phénomènes. La récession économique des années 1990 a plongé les jeunesses et la société camerounaise dans un « désarroi » (Courage, 2000) dont la plus forte manifestation est la rupture des mécanismes de promotion sociale via le système scolaire et l’exacerbation de la politisation des réseaux d’intégration socioprofessionnelle. Pourtant doté d’un fort potentiel économique par les richesses de son sol et de son sous-sol, le pays a fait l’expérience d' »un espoir évanoui » (Aaerts et al. 2000). Dans le même temps, le caractère chaotique des relations sociales s’est accru avec la reformulation des réseaux de sociabilité, marquée par la dissolution partielle des instances de socialisation classique (famille, école, religion, etc.) et la libéralisation des aspirations des sujets (Eboko, 2002). C’est dans ce contexte qu’émerge la question homosexuelle au Cameroun et son inscription dans la très longue filiation des mouvements migratoires entre le Cameroun et la France.
Cette analyse repose sur l’idée que les personnes aux pratiques homosexuelles sont des « sujets », c’est-à-dire, selon la définition de Michel Wieviorka, des personnes qui manifestent le « désir de devenir des acteurs de leur propre vie » (Wieviorka, 1995, Touraine, 1994, Eboko, 2004). En migrant Homosexualités en Afrique pour échapper à l’homophobie et au rejet sous diverses formes, ces sujets manifestent alors une capacité d’agir (agency) afin de reprendre le contrôle de leurs vies et de produire de nouvelles expériences (1).
Vers une typologie des trajectoires homosexuelles pour la France
Pour donner du poids à ces éléments de théorisation que nous venons d’énoncer, il convient de dégager des catégories de trajectoires à partir des récits d’itinéraires de nos informateurs rencontrés entre le Cameroun (Yaoundé et Douala) et la France (Paris). On catégorise en terme d' »idéal-type », de « modèle d’intelligibilité », à partir des observations faites sur le terrain (Weber, 1965).
Trois grands ensembles se dégagent des récits des informateurs : tout d’abord des « aventuriers », ces migrants « classiques » qui se déplacent pour de nombreuses raisons et qui peuvent au cours de cette trajectoire migratoire assumer plus librement une homosexualité qui leur serait difficile autrement. Ensuite, on parlera de « nomadisme sexuel », où l’on rend compte de la mobilité à double sens des sujets dans l’entre-deux du Cameroun et de la France. Ce nomadisme n’est pas seulement géographique, il est aussi « sexuel », dans un entre-deux « hétéro-homo ». Enfin, il y a des « réfugiés sexuels », c’est-à-dire des personnes qui cherchent une terre d' »asile » où ils/elles puissent vivre leur homosexualité en liberté, y compris en se constituant aux yeux des autorités hôtes comme « réfugiés politiques ».
Les aventuriers et le « surgissement » de l’homosexualité
Dans un article publié en 2008, Sylvie Bredeloup définit les « aventuriers » comme une « figure classique » des migrations africaines, caractérisée par une sorte d’indéfinition des motifs du déplacement. En remontant l’époque très ancienne des premiers voyageurs vers l’Europe et notamment vers Marseille, mais aussi en s’intéressant aux trafiquants de diamants et autres pierres précieuses, elle a montré que la quête de soi à travers l’exploration de nouveaux horizons était un élément structurant des migrations africaines depuis une époque très ancienne. De la sorte, elle rejoignait le point de vue d’Éliane de Latour (2003) qui, à travers un article retraçant les trajectoires transnationales d’Ivoiriens de toutes les couches sociales vers l’Europe, illustrait l’irréductibilité de la migration africaine à la question économique. Éliane de Latour avait déjà dans un film ethnographique (Bronx Barbès, 2000) tenté de cerner une migration africaine vers l’Europe (Mbeng) à partir d’autres variables dont le « goût de l’aventure » et l' »épopée » du voyage comme facteur ultime et finalité primordiale.
D’autres auteurs hors des sciences sociales ont également analysé ces situations dans lesquelles des migrants africains aux motivations difficilement « objectivables » viennent complexifier davantage la question migratoire souvent abusivement réduite aux expédients du marché de l’emploi. Dans le tome V de la bande dessinée Aya de Yopougon de Clément Oubrerie et Marguerite Abouet (2009), le personnage d’Innocent est un jeune homme de 30 ans qui débarque dans l’hiver parisien en provenance d’Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Dans son périple à travers la rudesse de l' »intégration » à la vie parisienne, il affronte tour à tour le rejet de ses « frères » qui ne peuvent le supporter très longtemps avant de trouver la chaleur des foyers de travailleurs maliens. Là, il apprécie de passer du temps avec les femmes auxquelles il s’identifie plus qu’aux hommes qui se regroupent à part. Au fil de l’histoire, le personnage se révèle sous les traits d’un « homosexuel » d’abord discret, puis de plus en plus affirmé (voir le tome VI, 2010). La fin de l’histoire confirme cette « tendance homosexuelle » du personnage par la déclaration de ses sentiments à un ami français homosexuel qui l’héberge et qui a du mal à faire accepter son orientation sexuelle à sa famille.
On peut établir des analogies entre ce personnage migrant à Paris avec les histoires d’un certain nombre de nos informateurs rencontrés dans la capitale française. Partis de motivations diffuses, souvent plus difficiles à énoncer pour les sujets eux-mêmes, certains des informateurs et des informatrices finissent par « vivre » une homosexualité qu’ils pressentaient, qu’ils ont expérimentée, ou qu’ils découvrent simplement en migration. Les récits reconstitués au gré des échanges avec certains sujets de cette aventure où peut surgir l’homosexualité conduisent à questionner les catégories de « déterminants de migration » dans leur prétention à définir de manière totalisante et définitive les motifs pour lesquels les personnes se déplacent (Bouly de Lesdain, 1999). Pour illustrer ce cas, partons du récit d’Ayon, jeune homme de trente ans, travaillant comme commercial dans une grande enceinte de distribution, rencontrée au sein d’une association d’Africains homosexuels (Afrique-arc-en-ciel IDF) à Paris.
En 2000, je suis arrivé en France pour la deuxième fois. Ma mère travaillait pour la compagnie aérienne camerounaise. J’avais donc déjà été ici pour les vacances et je suis reparti au pays. Pour mes frères et moi, aller et venir entre la France et le pays ça ne coûtait pas trop cher. Mes amis de lycée à Douala à l’époque sont venus tous ici pour continuer leurs études après le Bac. À un moment, je me sentais seul. J’ai décidé de venir aussi…
Franchement, je ne voulais pas rester seul au pays, même si ma famille était à côté. J’étais déjà
nkoandegué (2), certaines personnes dans la famille savaient que je l’étais et au quartier à la cité des palmiers, tout le monde savait que j’étais comme ça. En fait, ce n’est pas le nkoandengué qui m’a amené ici, je n’ai jamais vraiment eu de problème avec ça au pays. Depuis l’internat (pensionnat), quand j’étais petit, les gens voyaient déjà que j’étais efféminé et ça ne me dérangeait pas. Après le Bac donc, comme je disais, tous mes amis sont partis continuer des études ailleurs. Je m’ennuyais et j’ai décidé de partir aussi. Je ne savais même pas que je n’allais pas vite revenir, je voulais juste partir un peu. Arrivé en France – à l’époque j’étais à Nantes – je me suis inscrit en fac et j’ai commencé à prendre des cours de gestion. Jusque-là, je me disais que j’allais repartir dès que je ne me sentirai plus très bien ici. Puis je suis resté. En 2003, après ma licence de gestion, je suis venu à Paris. En fait, mes oncles de Nantes avaient commencé à parler un peu de ma vie de nkoandengué, de mes sorties et tout et tout. Je suis donc venu à Paris, c’est là où j’ai rencontré en 2005 mon compagnon de maintenant avec qui je vis. Mais franchement, je ne pourrais pas dire que c’est à cause de mon nkoandengué que je suis parti ; ni même pour des problèmes d’argent. Je pense qu’en fait, j’ai plus souffert ici en France qu’au pays. Mais je me suis petit à petit habitué à ma vie d’ici et j’aime bien aller faire des tours au pays.
(Entretien, Paris, septembre 2008).
Cet extrait de nos échanges avec Ayon montre le caractère indéterminé des motifs ayant poussé l’informateur hors de son pays d’origine. Deux éléments semblent ici centraux ; d’une part l’envie de suivre ses anciens camarades partis poursuivre leurs études en France, d’autre part le besoin d’échapper à l’ennui quotidien consécutif au vide laissé par ses amis. Cela incline à penser que notre informateur avait peut-être des liens affectifs, tout aussi refoulés que l’idée selon laquelle l’homosexualité serait la cause de départ. Pour notre interlocuteur, il n’y aurait jamais eu de problème avec sa sexualité au Cameroun, alors que paradoxalement celle-ci semble avoir cristallisé la sortie du cadre familial une fois en France, assortie de l’arrêt des études, d’une inscription plus accrue dans la vie homosexuelle pour enfin former un couple à la fin du récit.
Un premier constat émane alors. À l’exemple de l’étude de Bouly de Lesdain (1999 : 3) sur les migrantes camerounaises en Ile-de-France, on dénombre des figures multiples parmi les aventuriers, dont elle exclut les étudiantes. Nous pensons au contraire que les études participent d’un épisode dans l’aventure ou d’un moyen pour la prolonger. Ensuite, loin d’avoir une trajectoire rectiligne, ces aventures se caractérisent par la gestion de l’inattendu, « car « être en aventure » c’est, (…) savoir saisir les opportunités qui se présentent et s’adapter aux aléas de la migration ». Parti sans projet autre que le départ, Ayon se retrouve donc à gérer le quotidien, dont des études et une famille en situation migratoire qui se montre finalement moins tolérante que ses parents restés au pays.
D’autres situations se présentent dans cette catégorie d' »aventuriers » où surgit l’homosexualité. Elles concernent notamment les changements de trajectoires que l’on peut cerner à travers le concept de « modèles de cheminement » (de Conick et Godard, 1989). « Ces modèles de cheminement tiennent compte de l’effet de la temporalité des événements et incluent l’analyse stratégique, c’est-à-dire l’estimation, par anticipation, des coûts et bénéfices (matériels et symboliques) associés à chaque option possible. L’idée de « cheminement » inclut ainsi des changements de trajectoire qui surviennent au fil des déboires rencontrés ».
C’est le cas d’Yvanna âgée de 42 ans lors de notre première rencontre en 2009 ; elle est arrivée en France au milieu des années 1990. Elle raconte :
Je suis arrivée ici au milieu des années quatre-vingt-dix. À cette époque, j’étais plus jeune ; en fait, les parents avaient des amis ici qui m’avaient accueillie pour que je vienne me chercher comme tout le monde. Arrivée à Paris, j’ai un peu fait des études, j’étais soutenue par les parents qui m’envoyaient des sous. À un moment, c’est devenu impossible ; j’ai dû commencer à bosser. J’ai trouvé des petits trucs à faire puis finalement j’ai arrêté les études, ça devenait trop pesant. Après ça j’ai eu un boulot un peu définitif dans la restauration. Comme il y avait ma famille ici, tout le monde me mettait la pression pour avoir un mec et faire des enfants, mais en réalité, les mecs ça n’a jamais été trop mon truc. Je n’avais pas non plus exprimé ça comme ça, je savais que ça me couperait de toute la famille. Comment faire ? J’avais une ancienne copine, j’ai recommencé à la voir, on a été dans les milieux de lesbiennes, je voulais savoir si je pouvais m’adapter à cette façon de vivre. Puis j’ai rencontré une fille, on s’est mise ensemble. La famille continuait à faire pression et là j’ai décidé de me lâcher, je savais que c’était un risque parce que mon boulot était lié à ma famille et aux gens de chez nous que je connaissais ; en fait je tenais un restau « africain » ; tu imagines si tu déclares que tu es lesbienne, tu perds toute ta clientèle. En même temps, ma copine, une Franco-Anglaise voulait vraiment qu’on vive ensemble. C’était risqué ; bref j’ai fini par fermer le restau, en fait de plus en plus de copines lesbiennes venaient, ça mettait un peu mal à l’aise les gens de chez nous qui savaient que c’était leur coin. Pour arranger ça, ma copine m’a proposé de signer un Pacs, sinon sans boulot dans un premier temps, c’était chaud. Après, on a ouvert une petite boutique pour des accessoires de modes lesbienne. C’est là où j’en suis. Ma famille, elle s’est calmée quand j’ai eu un bébé il y a cinq ans, mais évidemment pas tout le monde.
(Entretien, Paris, janvier 2009).
Yvanna a donc découvert son homosexualité en France où elle est arrivée jeune (environ la vingtaine) pour « se chercher », c’est-à-dire pour continuer ses études (Bouly de Lesdain, 1999). À la différence d’Ayon, elle montre une capacité d’anticipation sur les événements ainsi que des choix précis qui sont fidèles au projet migratoire initial, à savoir « acquérir les moyens du succès » (Bouly de Lesdain, 1999 : 5). Les différentes articulations de son histoire se tissent autour du dilemme entre famille, travail et vie affective. C’est donc une « mise en intrigue » selon la formule de Paul Ricœur (1986), dans laquelle on retrouve la « trame », ici la trilogie énoncée (famille, profession, orientation sexuelle). On peut dire que le récit de la situation de migration de notre informatrice consistera à relier ces différents segments de sa vie. Elle anticipe tantôt les coûts symboliques et réels de son outing et résiste à la vie lesbienne, elle sait aussi prendre la mesure des bénéfices potentiels, ce qui se traduit par l’acceptation d’un Pacs, car il n’est pas envisageable de se retrouver isolée ou sans travail. D’où aussi le réinvestissement dans une boutique d’accessoires pour lesbiennes. Par le fait même, l’informatrice justifie son passage d’une communauté de migrants à une communauté lesbienne. Pour autant, le récit suggère que la réconciliation des deux mondes vécus n’est pas achevée tout comme l’histoire elle-même semble encore en devenir. La formule « c’est là où j’en suis », invite à considérer cette biographie en action, à la tenir dans le surgissement de l’incertain, mais à composer avec cette incertitude que l’expérience homosexuelle rend plus complexe.
Un dernier récit permet de voir ces aventuriers à l’œuvre. Ici, l’aventure de la migration se combine d’entrée de jeu avec un itinéraire homosexuel, sans que pour autant l’expérience migratoire ne soit racontée comme parcours homosexuel. Fernand, aide-soignant âgé de 33 ans, aujourd’hui « pacsé » à un conjoint français, est arrivé en France au début des années 2000 en passant par l’Allemagne.
Quand j’ai eu mon bac, comme tout le monde je me suis inscrit en fac. En ce moment-là, j’avais des amis nkoandengué. Pour te dire vrai, là-bas je ne fréquentais pas les milieux , mais j’avais des amis. Mon père était préfet, mais il était déjà décédé quand je partais, ma mère et mes sœurs vivaient à Douala. Je marchais beaucoup avec des filles, mais à dire vrai même les femmes ça n’a jamais été mon truc. Le nkoandengué me plaisait mais comme il fallait se cacher, je n’ai jamais rien fait là-bas.
Personne ne savait que j’étais comme ça. Quand mes potes ont commencé à quitter le pays, je me suis dit qu’il était temps que je parte aussi, j’ai commencé un dossier pour un visa. Je voulais juste partir… finalement, j’ai eu un visa pour l’Allemagne de dix jours. Je suis arrivé à Francfort, je n’avais pas de bagage, rien qu’une petite mallette, je n’avais pas d’argent ni personne, rien. Quand je suis descendu à l’aéroport, je ne savais pas dire un mot d’allemand. Je me débrouillais un peu en anglais. Une fois à l’aéroport, je me suis dit ici commence l’aventure, tu sais comme l’Aventure ambiguë qu’on lisait au lycée. Je me suis placé à côté de la route et j’ai commencé à regarder passer les gens… le premier qui ressemblait à un
nkoandengué, il était habillé un peu façon, avec des manières et il se dirigeait vers la voiture, je l’ai abordé. Je lui ai dit qu’il était bien habillé et qu’il était beau… je parlais en anglais avec des mots en pidgin. Il s’est arrêté et m’a demandé si je voulais boire un verre, j’ai dit oui et nous sommes partis dans un bar en ville. Il m’a raconté des histoires tout l’après-midi et la nuit nous a trouvés là. Puis on a été dans une boîte nkoandengué, c’était la première fois que j’entrais dans une boîte comme ça. On est resté là assez tard puis le mec a voulu que je rentre avec lui. J’ai refusé parce que je savais ce qu’il avait derrière la tête… on s’est brouillé et il m’a laissé là.
Un homme un peu plus âgé s’est approché et m’a offert à boire. Pour faire court, je suis rentré avec lui et j’ai passé beaucoup de temps avec lui, des mois. C’est comme ça que tout a commencé.

(Entretien, Paris, juillet 2008).
L’extrait d’échange avec Fernand invite à être attentif à l’une des « formes symboliques » du récit déjà évoquée par Ayon ; il s’agit de l’insistance sur l’incertitude et le vide consécutifs au départ de personnes proches parmi les amis. À cela s’additionne la temporalité de l’entrée dans le monde « adulte », l’après baccalauréat, une période qui ouvre sur l’incertitude et qui se caractérise par le manque de « repères symboliques » (Dubar, 2000 : 208). Pour des personnes vivant une période de pluralité chaotique à laquelle s’ajoute le ressenti homosexuel, il y a donc un cumul d’effets négatifs que nous pouvons saisir par la formule de Paul Ricœur (1985 : 422), « l’éloignement des horizons d’attente ». Des attentes qui ne se déclinent pas qu’en termes économiques, mais aussi intimes et « affectifs ». L’autre forme symbolique qui revient ici est la dimension « autonome », non influencée du projet migratoire. Gardons présent à l’esprit que « lorsqu’il est question de formes identitaires, ce n’est en aucun cas pour parler de la « personnalité » des sujets, mais bien pour désigner les formes symboliques dans lesquelles ils racontent, argumentent, expliquent leur parcours pour donner des définitions d’eux-mêmes qui soient à la fois signifiantes pour eux et validées par les institutions qui déterminent leur ancrage dans un « monde social » » (Bertaux, 1997) (cité par Dubar et Gadéa, 1998 : 84). Il s’agit d’une certaine façon de mettre en avant le caractère « intime » du projet migratoire et d’échapper aux catégorisations généralistes, notamment celle des « persécutés » qui, ces dernières années, viennent gonfler les rangs des associations comme demandeurs d’asile.
De ce point de vue, la trame du récit est plus incertaine que celles des précédents informateurs mais pourtant, très marquée du « choix de l’homosexualité ». Il qualifie lui-même sa trajectoire d' »aventure ambiguë », en référence au célèbre roman du Sénégalais Cheick Hamidou Kane (Julliard, 1961). Dans ce roman devenu un « classique africain », Samba Diallo, un jeune musulman peul, vient en France pour continuer ses études. Son cheminement dans la modernité parisienne se confond à un parcours philosophique et un questionnement sur le sens de sa propre vie et sur le choix entre cette modernité occidentale « tournée vers l’action » et la « réserve » ou la « retenue » (selon le mot de Vincent Monteil, rédacteur de la préface de l’œuvre), du monde d’où il vient. Écartelé dans cet entre-deux à l’allure dramatique, le héros reconnaîtra l’ambiguïté de son choix et de son parcours dans un extrait de dialogue avec deux autres personnages, Pierre et le pasteur :
« – (Samba Diallo) je ne sais pas (…) quand je réfléchis maintenant, je ne puis m’empêcher de penser qu’il y a eu aussi un peu de l’attrait morbide du péril. J’ai choisi l’itinéraire le plus susceptible de me perdre. »
« – Pourquoi ? interrogea encore Pierre. Est-ce par défi ? »
Ce fut le Pasteur qui répondit, s’adressant à Samba Diallo.
« – Non, je crois que c’est par honnêteté. N’est-ce pas ? »
(p 124-125 de l’édition 10/18)
On voit que les aventuriers, dont Fernand est un prototype, réconcilient l’épopée en Europe avec leur univers subjectif, notamment la subjectivité sexuelle. Le fait qu’il ait décliné son « expérience homosexuelle » en « aventure ambiguë », montre que même si l’aventure est incertaine, et si le sujet y est bouleversé, bousculé et souvent mis en difficulté, il est toujours dans la dynamique d’une « cohérence » avec lui-même. De ce point de vue, l’intrigue mise en avant dans cet extrait aide à « configurer » (Ricœur, 1986 : 18) une expérience confuse dont le but est de retrouver du sens pour soi. Ces trajectoires tranchent avec le « nomadisme sexuel », cette autre modalité des trajectoires homosexuelles vers la France, qui illustre une forme « circulatoire » de la migration.
Le nomadisme sexuel ou le parcours dans l’entre-deux catégoriel et géographique
La seconde modalité des itinéraires des sujets aux pratiques homosexuelles vers la France est le « nomadisme sexuel », soit le mouvement migratoire à double sens autant que le vécu d’une double sexualité, qui en est parfois le corollaire. Pour mieux saisir cette trajectoire particulière, revenons un instant sur le concept de nomadisme, du moins sur quelques-unes de ses acceptions.
L’usage le plus célèbre de la notion de nomadisme pour cerner des catégories sexuelles vient de l’ouvrage de Rosi Braidotti, The Nomadic Subjects, publié en 1994. Cette spécialiste italienne des études féministes fait l’analyse des imaginaires singuliers des identités sexuelles problématiques. L’auteure pointe la figuration (figuration) comme un diagramme ou une carte politique (map) sur laquelle se déclinent les positions identitaires comme des situations encastrées les unes dans les autres (embedded situations). Elle schématise une disposition par rapport à des normes identitaires (homosexuel, hétérosexuel, bisexuel etc.) devenues hégémoniques. Le nomade selon Braidotti, c’est le sujet qui se positionne différemment par rapport à ces normes et qui les déconstruit.
Pour illustrer cette modalité des trajectoires homosexuelles vers la France, ou plus précisément entre la France et le Cameroun, admettons de façon réflexive la dimension élitaire de ce parcours. D’une part, les personnes concernées ici présentent des caractéristiques économiques spécifiques. Elles ont suffisamment de ressources pour circuler entre les deux espaces et surtout pouvoir obtenir un visa à chaque demande (au moins pour venir en France). D’autre part, elles vivent l’internationalisation de la question homosexuelle. En effet, les mobilisations qui se sont accentuées sur le continent africain en faveur des personnes aux pratiques homosexuelles ont constitué, pour reprendre une expression d’Hanna Arendt, la « brèche dans le temps » qui permet à une partie de ces individus de circuler plus facilement, notamment par l’obtention des visas pour des associatifs homosexuels devenus des sujets migrants.
Deux récits illustrent cette situation. D’une part un homme installé au Cameroun, d’autre part une femme vivant depuis dix ans en France, dans la région d’Aix-en-Provence.
Le premier est un homme d’affaire de 48 ans. Il vit à Douala. Diplômé en tourisme et hôtellerie, il est propriétaire d’un hôtel de haut standing et de quelques autres « affaires » reprises à son père. Marié à une Camerounaise depuis une dizaine d’années et père de quatre enfants, il vit un nomadisme sexuel depuis le milieu des années 2000. Nous l’avons rencontré lors d’un séjour au Cameroun en mars 2009, dans un bar où nous étions conduits par son compagnon rencontré à Paris quelques mois plus tôt. Une deuxième rencontre s’est effectuée en décembre 2010 dans la banlieue de Paris où il séjournait chez son compagnon. Peu disert sur sa vie, c’est après nous avoir longuement interrogés sur nos intentions et sur le sens de notre enquête qu’il a consenti à lever un pan de sa « double vie » entre la France et du Cameroun.
Nous avons commencé le premier échange sur sa situation au Cameroun :
Que veux-tu que je te dise ? Je suis comme beaucoup de gens de chez nous. Comment te dire… je suis marié, j’ai une femme depuis presque dix ans, j’ai aussi des enfants avec cette femme. Ils sont quatre, je les aime beaucoup et j’essaye de faire le maximum pour eux. Tu te demandes sans doute pourquoi je vis cette situation comme ça ? Je me suis souvent posé la question. Mais tu sais comme moi que la réponse est toujours difficile à apporter. Autour de moi, les gens n’envisagent pas cette possibilité que je puisse un jour dire que je vis comme un vrai homosexuel, ou que j’abandonne femme et enfants. Mais la vérité, c’est que je suis dans cette histoire depuis très longtemps, bien avant que je ne me marie. J’ai toujours essayé de faire la part des choses, ça n’a jamais été une option publique.
Tu imagines, ça peut être extrêmement compliqué à gérer. Comme j’ai la chance d’être d’une famille un peu riche, tu sais, peut-être que Ted t’a dit… je gère des trucs, mon père a des hôtels, pas seulement celui dont on a parlé, d’autres affaires aussi… je disais donc que je profite de ça, pour éloigner des soupçons. Quand je vais à Paris pour des affaires, je vois Ted, on est tranquille. Bon, maintenant, buvons, ne parlons pas de ces choses, une autre fois ok ?

(Entretien, Douala février 2009)
Tentons un résumé. La forme symbolique dominante dans la mise en récit ici est le désenclavement de la situation de l’informateur qui tente d’emblée de généraliser son parcours. Il essaye ainsi de se dé-singulariser et de s’inscrire dans la généralité. Pour autant, l’homme d’affaire héritier d’une famille nantie n’a jamais envisagé la possibilité de vivre une homosexualité exclusive, le coût symbolique d’un tel choix lui semble rédhibitoire. Se marier, fonder une famille, bref s’attacher à se conformer au modèle dominant est plus bénéfique. Cela conduit à la séparation des mondes vécus, qui rappelle les parcours de quelques hommes politiques dans l’Europe de l’entre-deux-guerres. D’un côté, la famille et l’hétérosexualité normative, de l’autre, l’espace de l’homosexualité vécue discrètement, dans la « clandestinité » pour reprendre une catégorie de nos informateurs de Douala.
Dans le second entretien, nous avons demandé comment s’est opéré le passage vers la France et à quel moment.
Tu veux décidément toujours savoir des choses… la dernière fois je t’ai expliqué. En fait, après mon mariage, j’étais moins libre de mes mouvements. Les nuits dehors, les amis qui dorment à la maison à tout va… c’était terminé. Tu sais les femmes avec les questions, les soupçons et le cycle infernal. Je ne voulais pas qu’on en arrive là. Je veux éviter les traumatismes à mes enfants et trop d’histoires à la famille. Je connaissais Ted depuis quelque temps. Comme tu vois, c’est une vraie star ; il a plus de mal à vivre discrètement, son look, son côté provocateur. Il voulait partir, il subissait quand même des soupçons dans sa famille, parmi ses potes, enfin le truc habituel. Donc, si tu veux, on a entrepris de l’aider pour partir, j’avais des facilités et puis bon, on l’a fait, et moi quand je peux venir à Paris, je viens. Pour le moment, je viens deux fois l’an. À Paris, eh bien, c’est Paris, on est tous dans l’anonymat. On fait ce qu’on veut, voilà. C’est tout de même plus simple qu’au pays, tu es d’accord avec moi.
(Entretien, Paris, janvier 2010)
Notre informateur est donc de fait dans une situation de nomadisme sexuel ; pour préserver sa réputation et l’équilibre de sa famille, ainsi que la sécurité de son compagnon, il a choisi d’accompagner son projet migratoire. Il vit une situation de nomadisme géographique qui s’accompagne d’un passage d’une sexualité à une autre entre le Cameroun et la France, entre son vécu en couple hétérosexuel et sa vie homosexuelle avec un compagnon « expatrié ».
De même que l’homme d’affaire, Ted, son compagnon, vient au Cameroun dès qu’il le peut ; c’est à l’occasion d’un de ses retours que nous nous sommes rencontrés en mars 2009. À l’inverse de l’autre, Ted se dit exclusivement homosexuel et n’imagine pas vivre la situation de son compagnon même s’il la comprend.
Tu sais, au départ, c’était vraiment compliqué, je me demandais comment on pourrait gérer ça. Mais tout va bien finalement, moi j’arrive à venir ici et lui à Paris comme tu sais. Surtout lui à Paris. Je comprends qu’il vive comme ça, il a trop de responsabilités, le poids de la famille, et puis, je me suis toujours dit que de toutes les façons on ne peut pas tous assumer une vie homosexuelle. Du coup, je m’en accommode, j’accepte en me disant que peut-être les choses changeront. Il y a trop de gens pour qui c’est difficile à gérer. Mais il y a d’autres gens aussi qui vivent comme nous. Je connais un couple comme ça. Le journaliste bosse au pays et l’étudiant vit ici. Ils font pareil, le journaliste vient souvent ici voir son copain. Il a des facilités de visa pour la France avec sa carte de presse. À chaque fois qu’il a suffisamment d’argent, il n’hésite pas. On s’en accommode.
(Entretien, Douala, mars 2009)
Le double ancrage géographique et sexuel des personnes rendu par cet extrait peut répondre à l’hypothèse de recherche de Mathis Stock (2006) sur « l’habiter poly-topique ». Ce géographe suisse s’est en effet illustré par une réflexion qui « articule » le « proche » et le « lointain » en faisant de l’étude des « mobilités », une étude des « pratiques des lieux et des formes de symbolisations » associées à ces lieux.
Les « réfugiés sexuels »
Parmi les trajectoires homosexuelles vers la France figure la quête d’exil. Selon les chiffres de l’office français des réfugiés et apatrides, les demandes d’asile africaines pour orientation sexuelle et/ou identité de genre persécutée se sont multipliées au cours de la dernière décennie. Cette montée des demandes d’asile homosexuel fait suite à la reformulation en 2004 des motifs de demandes d’asile et la reconnaissance des homosexuels comme appartenant à « un groupe social » (3).
Rendons à présent quelques récits de l’exil sexuel tels qu’ils nous ont été confiés ; ou du moins tel que nous avons pu les assembler. Commençons par celui de Didier, âgé à l’époque de notre rencontre de 34 ans, il était arrivé en France en 2005 en provenance de Douala. Outé (dévoilé) après une dispute avec un voisin d’immeuble, il fut dans un premier temps chassé du quartier par la pression du voisinage. Son errance a commencé à cette période-là, c’était en 2004 :
Je bossais au port à Douala et je vivais avec mon ami dans un appartement à « Bali », tu connais ? Je crois. Ma galère a commencé quand j’ai eu des problèmes avec un voisin. Je me plaignais du bruit et des dégâts causés par ses enfants sur mon balcon, ils jetaient des trucs. C’était en 2004 ; le voisin avec qui je me suis disputé m’a outé devant une partie des habitants du coin : « tu crois que j’ignore que ton ami et toi vous êtes des pédés… je vais le dire à tout le monde ici ». Je pensais qu’il blaguait, il a commencé par le dire aux gens dans le quartier, puis tout le monde en parlait. Ma sœur a entendu, elle m’a demandé, je lui ai dit que ce n’était pas son affaire. Comme elle était en colère, elle a répété le truc à ma mère qui en a parlé avec un oncle qui ne vivait pas très loin et voilà tout s’est enchaîné, j’ai voulu nier mais la famille avait contacté mon ami pour en avoir le cœur net. Bref, je me suis retrouvé sans famille et obligé de déménager en catastrophe pour éviter que les choses n’aillent trop loin. Mon ami est allé de son côté pour changer un peu… lui, il était dans le commerce, il est parti quelques mois après vivre à Yaoundé. J’ai squatté chez des potes, puis comme la nouvelle se répandait, même ceux qui avaient la bonne volonté se retrouvaient un peu dans l’embarras. Cette situation a duré pendant plus de six mois. Au boulot, l’affaire était arrivée aussi et les gens en parlaient. Mon boss m’a même fait des petites remarques. Tout ça m’énervait, je ne pouvais pas back (rentrer) au quartier où j’avais grandi. J’avais de plus en plus envie de partir un peu loin, n’importe où, mais j’avais encore besoin de ce travail. Comme je bossais au port, j’ai commencé à garder un peu de do (argent). Vers la fin de l’année 2005, j’ai pu avoir un visa pour la Belgique, des personnes que je connaissais m’avaient aidé, ne me demande pas comment, tu connais les réseaux… la demande de la France n’avait pas abouti. Une fois là-bas, je suis arrivé à Paris. Des anciens nkoandengué qui vivent même en couple ici ; eux, ils sont là depuis, ils me demandaient souvent ce que je faisais au pays ; mais eux, ce sont des fils de boss. Ils avaient quelques relations avec des gens qui connaissaient l’Ardhis. Je ne savais même pas qu’on pouvait demander l’asile pour homosexualité. J’ai toujours pensé que c’était uniquement pour un truc politique, ou pour la guerre… Mes amis m’ont donné des conseils, j’avais le choix entre me pacser et demander l’asile. Je ne me voyais pas vraiment me mettre avec quelqu’un juste parce que je cherche des papiers, ça me rappelait une autre situation compliquée… je voulais vraiment vivre autre chose. Comme j’étais un peu dégoûté de tout ce qui s’est passé au pays, que tout le monde m’énervait, parents amis et tout ça, J’ai préféré demander l’asile. Ça a pris un an et demi. J’ai eu un refus à l’Ofpra. Ils ont dit que mon récit n’avait pas assez d’éléments qui montrent que si je rentre je suis en danger. On a introduit un recours à la CNDA et finalement ça s’est bien passé. Avec du recul, je crois que j’ai bien fait, t’as vu toutes les arrestations qui augmentent là ? Toutes les boîtes ont fermé, y a pas un endroit où on est en sécurité… et la presse ? T’as vu les trucs ? Je crois que vraiment les gens n’ont rien d’autre à faire que de casser du pédé. En tout cas, tout ça ne me motive pas à rentrer. Bon, ici j’ai d’autres combats comme partout, depuis que j’ai le kaolo (papiers réguliers), je me bats comme tout le monde, j’ai repris ma formation d’électricien, j’ajoute des petites formations et je fais des petits trucs. Je pense que je trouverai un CDI bientôt. Je plains beaucoup de gens au pays, mes anciens potes, tu sais comme moi qu’il y a trop de nkoandengué au pays. Comme on commence à les mettre en prison là pour tout et n’importe quoi, je ne sais pas comment ils vont faire… Mbeng (la migration) a ses inconvénients, mais franchement, je préfère être ici en ce moment, ça me gonfle trop comment on nous traite au pays, je ne comprends rien à tout ça.
(Entretien, Paris, septembre 2009)
Le récit de Didier est différent dans son articulation des extraits rendus au chapitre précédent. Au moins deux éléments le distinguent. Tout d’abord, du point de vue de la « mise en intrigue », il énonce des événements précis dont la succession conduira à sa mise en accusation puis à son éviction du quartier et du cercle familial. L’errance, (« squatter chez les potes »), qui s’ensuit se combine à une forme d’isolement progressif. Plus que l' »éloignement des horizons d’attente » formulé par les « aventuriers » et qui constitue une situation commune à l’ensemble de la société, il s’agit ici d’événements liés à un individu avec une incidence sur sa vie et sur son environnement physique immédiat ; on y voit donc d’emblée la place de l’homosexualité dans le récit et l’impact qu’elle aura sur la suite de la trajectoire de Didier.
Les trajectoires migrantes des homosexuel(le)s dessinent des figures d’une modernité conflictuelle qui recomposent des pratiques très anciennes dans des environnements inédits. Entre le durcissement des conditions migratoires, la persistance du désir d’exil, au-delà de simples motifs matériels, l’ethnicisation des rapports sociaux en France, ces desseins enluminés par des choix et orientations qui visent à la promotion de l’intime sont des marqueurs d’un monde en mutation. Sous la « nouveauté » de ces figures transfrontalières, se donne à voir un retour à la valorisation de soi dans des situations qui brisent des miroirs anciens et en fabriquent de nouveaux, entre « aventures » et avènement du pouvoir de l’intime.
Bibliographie
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1 – Cette recherche partage quelques postulats revendiqués par la théorie de « l’autonomie des migrations » (Mezzadra, 2005). Par exemple, l’idée que la migration ne peut être réduite aux lois de l’offre et la demande (théorie néoclassique) ou aux politiques publiques. Les migrations ont toujours une dimension d’autonomie en relation avec la subjectivité des acteurs en construction, ce que Mezzadra appelle le « droit de fuite ». Le sujet homosexuel camerounais se construit dans un contexte de dynamique circulatoire du monde contemporain.
2 – Signifie homosexuel dans les milieux homosexuels camerounais.
3 – Est reconnu réfugié selon l’article 1 A) 2 de la Convention de Genève, toute personne « qui [craint]avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques (…) ». Il y a donc cinq critères ou motifs de persécution selon la Convention : la race, la religion, la nationalité, l’appartenance à un groupe social et les opinions politiques. La jurisprudence française sur ces questions date de 1999 et concernait deux Algériens.
Cet article est issu d’une recherche sur les trajectoires migratoires des homosexuels africains vers la France, soutenue par l’ANRS et Sidaction de 2008 à 2012.///Article N° : 11998

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