Ida de Guy Régis Jr

"Mon écriture part de l'insupportable"

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Il vient de publier Ida chez Vents d’ailleurs et prépare actuellement la sortie de la traduction de Proust en créole. Guy Régis Jr était de passage à Paris avant de faire sa rentrée en tant qu’enseignant à Port-au-Prince. Rencontre avec un homme de théâtre, un poète, un activiste multiforme.

M’attendant avec sous le coude le livre de Proust de la NRF, Guy Régis est de passage à Paris, où il a vécu cinq ans. « J’ai plus à faire là-bas désormais« . « Là-bas » en Haïti. Sa terre natale. Celle où il a écrit Ida en 1999, qui vient d’être réédité chez Vents d’ailleurs, après avoir été publié une première fois en 2006 dans une édition new-yorkaise. « J’étais jeune, en colère », se rappelle-t-il en parlant d’Ida. Pourtant ce Port au Prince qu’il décrit à 23 ans, violent, insalubre où les gens meurent de faim et ne pensent plus à rêver, serait toujours le Port-au-Prince d’aujourd’hui aux yeux de cet artiste polymorphe de 39 ans. Dans Ida, crié davantage que réfléchi, il dépeint, dans un style incisif, concis, violent, le destin d’un homme dont l’amour pour une femme, Ida, l’emplit d’espoir dans un pays auquel il ne croit plus.
On est à Port-au-Prince. Ville obscure. Il reste sur ta langue, Ida, le mot d’espoir qui viendra rallumer le jour dans ma vie. […] (p. 38).
« Mon écriture part de l’insupportable », explique-t-il en se posant en rupture par rapport aux écrivains des générations précédentes. « Quelqu’un comme Syto Cavé n’a pas la même écriture que moi. Quand il écrit sur la violence, ça arrive avec une douceur, que moi je ne peux pas. Je n’ai pas les codes pour ça. C’est un pays en chambardement. Il y a eu 30 ans de dictatures où la violence est si pernicieuse, que tu penses qu’elle est éternelle. C’est très pervers. Mais moi j’ai vécu dans la totale transition, dans la folie complète post-dictoriale, complètement délirante ».
En filigrane de Ida tout y passe : la politique, la misère sociale, la fuite des jeunes à l’étranger, etc. La condition humaine en exergue. L’étranger de Camus se reflète dans les mots du Guy Régis Junior en rage. Un ouvrage qu’il a d’ailleurs traduit en créole. Dans Ida, sur fond d’un décor désespérant, se joue la scène de l’amour vaincu. Désespérant. Désenchanté ? S’il se décrit naturellement comme jovial, s’il dégage une sociabilité naturelle, il avoue avoir commencé à écrire par colère et mise en doute des certitudes de son enfance, reposant notamment sur la religion. Plus de 90 % de la population haïtienne serait croyante. « Si mon frère n’était pas mort, peut être que je ne serais pas devenu artiste », lâche-t-il. Guy Régis n’avait pas 20 ans à l’époque. Son frère non plus. « Àpartir de là je n’ai plus cru en Dieu. Et le premier texte que j’ai écrit était un poème sur ce qu’aurait pu devenir mon frère s’il n’était pas mort » Dans ce texte, Le temps des carnassiers, émerge déjà des passages de Ida :
Ô pays qui m’a vu naître. offre-moi des nuits de cœur léger. oublie-moi ces rues désertes, ces peurs entassées, cet amour de la malchance, ce charme de la désolation
L’écriture comme médication de la tristesse de la perte. « Et puis cela devient notre propre musique. Indispensable. Écrire crée des fluides en moi, qui font que je me sens bien ». C’est d’un « choix de vie » qu’il parle. La poésie d’abord. Puis très vite le théâtre.
Homme de théâtre
« En découvrant le théâtre j’ai compris qu’on pouvait interpeller les gens comme dans la vie » ; C’est ce qu’il fait et défend en Haïti : le théâtre partout. Aussitôt écrit, aussitôt joué. « C’est important d’être publié ou joué tout de suite parce que justement ça naît d’une certaine urgence de dire. Shakespeare écrivait pour être joué tout de suite je pense. » Il monte plusieurs compagnies et collectifs, écrit et met en scène des dizaines de pièces. Très vite il se décrit comme « comédien citoyen », en écrivant alors en 2006 sur Africultures [article n° 4441]
Un théâtre d’homme qui dénonce son mal-être, de l’homme qui exige de mieux exister. Un théâtre qui s’en fout de passer par les bancs d’essai tout en restant persuadé que l’art devra surgir des sueurs, mais qui s’implique, qui s’engage de fait dans la société, dans la ville, dans la cité, dans tout le pays.
Sept ans plus tard, il met en perspective cet engagement avec son « non-sens » en France. « En France ce terme ne veut rien dire : il y a des institutions existantes, il y a une tradition littéraire et théâtrale. Quand tu fais un spectacle, il s’additionne aux autres. Ton livre sortira à la rentrée littéraire avec 700 autres bouquins. L’art devient complètement institutionnalisé. C’est différent d’un pays où il y a la nécessité de l’art, une urgence de créer ».
D’où l’engagement urgent de l’artiste à créer et transmettre en Haïti. Il dirige désormais la section théâtre de l’école nationale des arts et pressenti pour diriger un festival l’année prochaine. « Je ne me suis jamais senti aussi concerné que quand on m’a proposé de diriger cette section théâtre. L’avenir de pleins d’étudiants, leur pensée à former sur le théâtre dépend de toi. Tout autant que pour moi un festival en Haïti doit avoir un rayonnement régional. Dans la Caraïbe on a un retard sur tout ce que le XXe siècle a apporté dans l’art comme bouleversements, comme propositions, dans les formes, dans le fond. Nous sommes encore en marge. Avec mes étudiants en ce moment, je me demande si on a vécu un mai 1968 ; c’est-à-dire des jeunes qui disent « il est interdit d’interdire ». Bien sûr il y a des questionnements aujourd’hui mais les jeunes sont encore prisonniers de la morale, de l’argent, de la famille. »
Contrairement à ce qu’il dit, cet « anarchiste non-prosélyte » n’a rien perdu du ton rebelle et révolutionnaire de l’écrivain de Ida. « Je ne m’adoucis pas, mais j’arrête d’avoir des sautes d’humeur. Je crie moins », précise-t-il le sourire en coin.
Lire et écrire en créole
Si la pédagogie l’occupe, c’est aussi par la traduction d’œuvre du français au créole qu’il vit. Par engagement ? « L’engagement est venu après », explique-t-il. Une vraie passion pour des auteurs, puis pour une langue. « Il s’agit de mettre au défi le créole, pour qu’il fasse un bond » ; Le mettre au défi des auteurs comme Camus, ou Proust. « On ne traduit pas sans trahir, sans transgresser. On décide de traduire un auteur parce qu’on l’aime. Alors j’écoute Proust, pour ne pas le folkloriser mais faire en sorte que si quelqu’un voulait traduire ensuite du créole au français, cela collerait à la version initiale ». Et puis un engagement aussi pour « le renforcement des deux langues : le français et le créole. Et non la domination de l’une sur l’autre comme c’est toujours le cas aujourd’hui », raconte ce créolophone qui a dû apprendre le français à l’école puis pour communiquer avec l’administration et tous les services publics. « Les deux langues sont aujourd’hui complètement imbriquées. Le bilinguisme est accidentogène ». De la traduction de littérature classique, il passe actuellement à l’écriture de scénario en langue créole, « une série qui devrait sortir à la fin de l’année 2013 ». Il avoue en filigrane, que ce travail sur le créole, commencé alors qu’il vivait en France avec une Française, il le fait aussi pour ses enfants ; qu’ils aient une possibilité de lire du créole, même en dehors d’Haïti.
Son prochain livre, un roman, parlera d’ailleurs de la France. Plus précisément des humanitaires Français débarquant en Haïti depuis le séisme. « Je les rencontre en Haïti. Ils ont 25 ans, ils sont responsables de projets à trois millions d’euros. J’écris sur eux. Cette urgence bouille dans ta tête, cette urgence de dire le monde. À partir de cette histoire, on peut parler du monde ». Et reprenant les paroles du film de Raoul Peck : « L’échec de la reconstruction d’Haïti sera un échec de l’humanité »…

Guy Régis Jr. Ida, Vents d’ailleurs, mai 2013.
L’ouvrage a été publié dans une édition new yorkaise Rivarticollection en 2006.
///Article N° : 11751

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© Vents d'ailleurs




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