« Il a fallu mettre en pratique le mythe Sankara et la jeunesse l’a fait »

Entretien de Claire Diao avec Foum Moboh Yekaty

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Chanteur de reggae et conteur burkinabè, Foum Moboh Yekaty a toujours été du côté des artistes engagés opposés au pouvoir de Blaise Compaoré. Après Prisonnier Volontaire (1999), Sankara avait dit (2001), Gorée et l’Histoire (2008) et Moi aussi (2010), c’est son tube Kalifadjan (Naabacratie) tiré de l’album Assassins Financiers (2013) qui est aujourd’hui chanté comme hymne du soulèvement populaire d’octobre 2014.

Vous êtes actuellement en France mais votre titre Kalifadjan (Naabacratie), créé l’année dernière et dont le refrain n’est autre que  » Président, il faut partir  » résonne aujourd’hui comme un chant prémonitoire, non ?
Naabacratie, c’est le nouveau pouvoir, celui qui veut mourir avec. Pour ne pas indexer une personne nommément, j’ai utilisé le mot  » kalifadjan  » qui désigne celui qui est à la Une pour les mauvaises raisons. Les gens qui avaient peur de diffuser ce morceau à la radio et à la télévision ont commencé à en faire l’hymne de la Révolution. J’ai donc reçu plusieurs appels qui m’invitent à rentrer pour organiser un spectacle en honneur à la révolution de la jeunesse burkinabè le 13 décembre prochain, date qui coïncide avec l’assassinat de Norbert Zongo (journaliste d’investigation, fondateur du journal L’Indépendant, assassiné alors qu’il enquêtait sur la mort suspecte du chauffeur de François Compaoré, frère du président Blaise Compaoré, NDLR).

Votre premier album Prisonnier Volontaire est sorti en 1999, soit un an après le décès de Norbert Zongo. Avez-vous observé une évolution de la place du reggae au sein de la société burkinabè ?
Il n’y a jamais eu d’évolution en termes de diffusion ou de communication. Ce sont des musiques qui ont toujours été censurées. Norbert Zongo était rédacteur en chef d’un organe de presse appelé L’Indépendant et lorsque j’ai sorti mon album Sankara avait dit (Aya Bonna), c’est ce journal qui m’a permis d’avoir de la visibilité. Le régime de Blaise Compaoré était difficile à critiquer car il y avait des censures politiques, notamment les interdictions de diffusion à la radio et à la télévision. Il faut le dire, c’est depuis hier que les gens m’appellent. Kalifadjan est en train de prendre de l’ampleur, mais à l’origine ce n’était pas possible. J’étais dans l’autoproduction et quand je faisais des spectacles, c’était le public qui me rassurait. Il fallait croire à cette musique et insister car on ne pouvait pas compter sur de la promotion. Il y avait beaucoup d’autocensure car ceux qui écoutent avaient peur d’écouter, les radios et télévisions refusaient de diffuser et les promoteurs refusaient de te faire monter sur scène car après les impôts leur tombaient dessus parce qu’ils diffusaient des chansons contestant le régime. Donc personne ne prenait de risque. Quand on m’interviewait, les journalistes me disaient  » Foum, de toute façon, si tu dis des choses bizarres on ne les fera pas passer si tu n’es pas en direct « . Big Ben, un animateur de la RTB (Radio Télévision du Burkina, NDLR) m’a même dit un jour que les câbles de la télévision appartenaient à Blaise (Compaoré, NDLR) donc que mes propos ne passeraient pas. J’ai aussi subi une confiscation de scène dans ma province de Kénédougou où le gérant de la salle de spectacle, Soma Barro, était un député, ministre membre du CDP. Il a annulé mon concert la veille et cela m’a beaucoup blessé. Il a même menacé ma mère en lui disant que si son fils s’attaquait au régime,  » il verrait « . Si ça ce n’est pas de la dictature ! J’avais tout organisé, tout payé, communiqué et je n’ai pas été dédommagé. Le Centre culturel français de Bobo-Dioulasso m’a aussi refusé une scène. J’ai tous les articles qui l’attestent. De même pour tourner le clip Sankara avait dit (Aya Bonna), j’avais fait appel à un réalisateur de la télévision nationale qui m’a remis mon argent en me disant qu’il ne pourrait pas le tourner  » pour raisons personnelles « . C’est finalement un ami à moi qui n’est pas de leur bord politique, qui l’a réalisé.

En 2010, le rappeur franco-burkinabè Smockey reçoit à Ougadougou un Kora Award pour son album Old School. Il dédie son prix à Thomas Sankara (président du Burkina Faso de 1983 à 1987, assassiné lors du coup d’Etat de Blaise Compaoré, NDLR) en regardant l’ex-chef de l’Etat droit dans les yeux. Est-ce que ce genre de  » provocation  » était risqué ?
Pour un artiste engagé, il y a toujours des risques. Smockey est toujours resté engagé donc pour lui ce n’était pas un risque. Dédier son prix à Sankara était dans la lignée de ce qu’il fait. Le problème c’est que  » Maman Chantal  » – comme les mendiants politiques l’appelaient chez nous pour bénéficier de ses bonnes grâces – était la marraine de tous les grands événements culturels au Burkina Faso. En tant qu’artiste engagé, on ne peut pas risquer de ne pas faire ce qu’on a à faire. Il faut prendre des risques.

Le soulèvement populaire des 27, 28, 29 et 30 octobre 2014 qui a mené à la démission de Blaise Compaoré est le résultat d’un travail de fond mené depuis plusieurs années. Quels rôles ont joué les artistes burkinabè dans cette mobilisation ?
La classe des artistes du Burkina était divisée en deux. Les artistes engagés n’avaient pas droit aux grandes scènes, notamment de Ouaga 2000 (quartier huppé de Ouagadougou, NDLR) ni aux grandes scènes populaires mais étaient parfois promus quand les mouvements de l’opposition organisaient des manifestations. C’est ainsi que les Sams’K Le Jah, Smockey et moi-même nous retrouvions sur les mêmes scènes. Mais lors de grands événements comme la Semaine de la Culture ou le Salon international de l’artisanat de Ouagadougou (SIAO), on nous disait  » Non, vous ne vous produirez pas devant des officiels « , donc on nous envoyait dans des trous perdus en nous disant  » Si tu veux tu le fais, si tu veux tu ne le fais pas, de toute façon, ça ne sera ni vu ni entendu « . C’était le prix à payer. L’autre partie, c’était les enfants  » choco » du régime qui mangeaient avec la mouvance présidentielle et étaient sur toutes les grandes manifestations. Leurs productions passaient sur toutes les radios et les chaînes de télévision. Certains chantaient Blaise, Maman Chantal ou même Jamila sa fille (rires) ! Ils avaient du succès.

Leur en voulez-vous ?
Je ne suis pas intéressé par les règlements de compte mais je sais une chose : la nature s’auto-régule.  » Le soleil d’un roi ne fait pas l’éternité« . Je savais que tôt ou tard Blaise s’éteindrait mais je ne savais pas comment. La preuve, en 2013, je chassais le président dans mon clip Kalifadjan.

Comment voyez-vous l’avenir pour les artistes qui ont  » mangé  » dans la main du régime ?
Un homme doit toujours être réfléchi. Quand tu poses ton pied, il faut vérifier que tu ne vas pas tomber, comme le caméléon. Il y a des gens qui ont vu la nourriture et qui ont bondi dessus car c’était le seul pouvoir qui tendait la main, qui donnait le pain. Ils n’ont pas mesuré les contours. Aujourd’hui, l’Histoire est un témoignage, nous verrons comment ils se comporteront. Mais nous les connaissons. Moi je fais ma musique, je dénonce ce qui n’est pas bien pour mon pays, donc si ceux qui prendront le pouvoir font des dérapages, je le dirai. Je suis fidèle à ma musique car elle n’est financée par personne, je suis libre de dire ce que je dis. Et surtout, je dis très haut ce que le peuple dit tout bas. Si on fait appel à moi aujourd’hui, c’est parce que les musiques engagées sont là depuis longtemps.

Qu’est ce qui vous a mené au reggae contestataire ?
Je suis posthume de mon père, c’est à dire que je suis né deux semaines après son décès. Dans mon environnement, j’ai vu et vécu beaucoup d’injustices car j’ai été élevé par ma mère, ce qui n’était pas facile. Les injustices étaient souvent au rendez-vous. Il y a chez nous beaucoup de musiques qui font danser, de gaieté, d’amour, mais le reggae était pour moi la seule façon de critiquer ouvertement. J’ai été inspiré par Alpha Blondy, Tiken Jah Fakoly et au lycée, Bob Marley.

Qu’en est-il des mouvements d’opposition comme Le Balai Citoyen, porté par les chanteurs Sams’K Le Jah et Smockey ?
Le Balai Citoyen est un mouvement parmi d’autres mais effectivement, Sams’K Le Jah et Smockey luttent depuis longtemps. Certains mouvements ont émergé comme celui-ci mais il y a aussi Carton Rouge, Le Soleil de l’Avenir, M21… Tous les mouvements venaient avec leurs partisans. Ils pouvaient être peu nombreux mais tout le monde a compris qu’il y avait un même cri. C’est ce qui a expliqué la sortie des gens dans la rue. Certains ont pris le devant de la scène. Et malheureusement, ces mouvements n’ont pas couvert toutes les couches de la société. Le 15 juin 2014, il y a eu un grand meeting populaire des partis d’opposition au stade Sangoulé Lamizana de Bobo-Dioulasso et c’est là que nous avons compris que Blaise était fini. Ses partisans ont organisé un meeting en parallèle au plateau de Yéguéré et ont distribué gratuitement de l’essence et des T-Shirt aux jeunes. Dans le cortège de l’opposition dans lequel j’étais, nous avons vu, parmi les opposants, des jeunes nettoyer leur mobylette avec leur T-shirt du CDP qu’ils nous montraient, sale, pour nous faire comprendre que c’était enterré. Ils ont pris le carburant mais ont rejoint le cortège des opposants.

La première frange de la population à avoir manifesté, le 27 octobre 2014, ce sont les femmes. Pourquoi ?
Thomas Sankara avait beaucoup promu la femme : le 8 mars, les hommes allaient au marché à leur place… Blaise Compaoré a d’une certaine façon poursuivi cela mais cette mobilisation est un héritage de la Révolution.

De la même manière, beaucoup de manifestants étaient des jeunes nés sous Compaoré qui auraient pu s’habituer à vivre avec le même gouvernement.
Les enfants nés à la fin de la Révolution (à la fin des années 1980, NDLR) ont entendu parler de cette Révolution. Thomas Sankara est devenu un mythe. Ce n’est pas sorti du néant. Il y avait des pistes et une inspiration historique, conduite par des artistes engagés, des syndicats, des partis politiques de l’opposition, des mouvements de défense des droits de l’Homme… A un moment donné, il a fallu mettre en pratique le mythe Sankara et la jeunesse l’a fait à sa façon.

Comment expliquez-vous cette mobilisation massive de la population ?
Les 27 ans de régime n’ont pas été faciles pour les Burkinabè. Si les gens sont sortis dans la rue, c’est qu’ils en avaient ras-le-bol. C’était quasiment une dictature tolérée appelée  » démocratie « , de la tyrannie durant laquelle beaucoup de crimes ont été perpétrés. Mais comme Blaise Compaoré vient de partir, les dossiers vont sortir et cela se saura. Il y aussi les confiscations des biens et des deniers publics. Ce régime se sucrait avec des gens qui étaient de leur bord et les autres faisaient semblant d’être contents. C’est ce qui explique les pillages qui ont eu lieu. Cela faisait 27 ans que les gens les regardaient manger. C’est dommage qu’ils en soient arrivés là mais ils ont subi cela pendant 27 ans.

Pensez-vous justement que le meurtre de Thomas Sankara pourra être jugé ?
Il y en a tellement… Il faut que Blaise Compaoré soit jugé, mais pas que lui. Il a été mal conseillé, mal assisté alors il faut que tous ces gens répondent des crimes perpétrés. Il y a eu Thomas Sankara et ses frères d’armes, Norbert Zongo, David Ouédraogo, Clément Ouédraogo et autres, je me garde de citer tous les noms. La garde présidentielle devra aussi répondre des 35 morts tombés durant ce soulèvement. C’est dommage que cette même garde récupère le pouvoir. Ils ont assez mangé, ils sont rassasiés, il ne faut pas qu’ils vomissent sur nos têtes.

En 2011 déjà, une tentative de coup d’Etat avait-eu lieu contre Blaise Compaoré. Qu’est ce qui a, selon vous, fonctionné cette fois-ci ?
Les coups d’Etat sont tordus mais quand on s’éternise au pouvoir, cela arrive souvent. Personne n’est assez patient pour regarder faire. Les gens n’étaient pas totalement acquis. Quand tout le monde a compris, la tendance a changé. Le Burkina Faso est un pays où la majorité est analphabète donc convaincre les gens prend du temps. Ce ne sont pas les discours politiques et la presse qui font ce travail mais le bouche-à-oreille et peut-être les musiques locales qui parlent la langue des gens. Ce qui a marché cette fois-ci, c’est que la majorité des gens était conquise. Le bétail électoral de Blaise Compaoré était le milieu rural alors que le soulèvement a eu lieu en milieu urbain. Parce que les gens ne comprenaient pas, ils se faisaient manipuler. C’est bien connu : les uns mangent, les autres regardent. Ainsi naissent les révolutions.

Le Burkina Faso est connu pour ses manifestations culturelles comme le Fespaco, le SIAO, la Semaine de la Culture… Pâtiront-ils de l’actualité politique ?
Ces grandes manifestations sont l’héritage de la Révolution. Sankara pensait que le pays était riche culturellement et qu’il fallait le promouvoir. C’est ce qui a inspiré toutes ces grandes organisations culturelles. S’il y a des choses que l’on peut vendre à l’Occident, c’est notre culture, avant notre sous-sol. Tant qu’il y aura la sécurité et des hommes capables, ces événements ne s’éteindront pas. Pourvu qu’il y ait le potentiel humain. Et nous l’avons.

Quel message souhaitez-vous faire passer à nos lecteurs, qu’ils soient du Burkina Faso ou d’ailleurs ?
Il faut trier le haricot et enlever les mauvaises graines. Le Burkina est dans une situation difficile où les militaires ont récupéré le pouvoir et c’est bien que l’Union Africaine (UA) se soit prononcée (1) mais il faut attendre que le pouvoir soit remis aux civils pour passer à autre chose. Ce que j’ai à dire, c’est que j’aimerai que les Burkinabè s’inspirent de la négativité de ce régime qui les a conduits dans la rue et a chassé Blaise Compaoré pour faire quelque chose de bien pour le pays. Ce n’est pas gagné mais si on a envie, on peut y arriver. Je déplore les vengeances et actes de vandalisme qui ont été commis car l’heure n’était pas au règlement de compte. Il faut pardonner et, main dans la main, mettre en avant l’intérêt national pour construire le Burkina Faso.

Propos recueillis par Claire Diao

Site Officiel de Foum Moboh Yekaty, ici
Le prochain album de Foum Moboh Yekaly, Tassouma, bientôt dans les bacs
(1) Voir l’article « Ultimatum contre l’armée au Burkina » de BBC Afrique ///Article N° : 12520

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Les images de l'article
© DR
Manifestation contre Blaise Comaporé, Paris, octobre 2014 © Claire Diao




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