« La gratuité dans le domaine culturel dévalue l’œuvre »

Entretien de Pélagie Ng'onana avec Patricia Moune

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Tous les ans, autour du mois de novembre, Yaoundé aura sa semaine du premier film. La toute première édition s’ouvre le 10 novembre prochain. Le public devra prendre rendez-vous avec l’Institut Français, pour regarder des productions qui leur sont difficilement accessibles. L’événement que les organisateurs baptisent Yarha, a pour première marraine la comédienne, Fatou N’Diaye.

On vous a longtemps connu comme directrice du festival Écrans noirs, qu’est-ce qui a justifié votre départ de l’organisation ?
Je suis partie de mon plein gré d’Écrans Noirs. J’en ai discuté avec le promoteur car j’étais arrivée à saturation. Je ne voyais plus les choses avancer et la fermeture des salles me déprimait. Certes nous avions trouvé l’astuce de faire la montée des marches dès 2006 pour redonner une nouvelle dimension au festival mais je commençais à tourner en rond. Alors en 2009, j’ai travaillé à mi-temps et en 2010 j’ai arrêté pour ouvrir ma maison de couture.

Maintenant vous revenez avec un nouveau projet : Yarha. À quoi renvoie ce nom ?
Yarha veut dire premier en Bassa (langue pratiquée dans une partie des régions du littoral et du Centre Cameroun). Donner un nom à un festival, pour moi, c’est mieux que de dire « Festi quelque chose », parce que ça ne reste pas dans les mémoires. Quand vous avez un nom qui marque, ça va au-delà du temps. C’est pour cette raison que nous avons préféré dire Yarha et puis sous-titrer : semaine internationale du premier film.

Pourquoi avoir senti le besoin de mettre sur pied un autre festival de cinéma ?
D’abord parce qu’il y a un grand vide culturel au Cameroun. Il ne faut pas se voiler la face. Il n’y a pas beaucoup d’événements culturels. Parmi ceux qui existent, très peu ont une envergure internationale ; et cela n’est pas une belle vitrine pour le Cameroun. Nous pensons que, sans fausse modestie, avec les connaissances en matière de gestion culturelle que nous avons, en matière de management culturel, ça peut servir à organiser un événement qui, d’ici deux ou trois ans, aura pignon sur rue déjà au niveau du continent africain, et qui sait, pourra s’étendre et devenir internationalement un événement connu. On parle du football aujourd’hui qui fait connaître le Cameroun, mais tout le monde sait que le Burkina est connu grâce au Fespaco. Pourquoi ne pas investir dans la culture pour que, justement, le Cameroun ait une meilleure visibilité. De toutes les façons, plus il y a une diversité d’événements cinématographiques, plus les cinéphiles en profitent.

Pourquoi se limiter aux premières œuvres ?
C’est un choix. Dans la vie, pour mieux faire les choses il faut bien se positionner. Notre positionnement est de faire un festival sur les premiers films. Montrer que le talent n’a pas forcément besoin du nombre d’années. Quand on commence, si on a du talent, si on en veut, on peut faire de bons films. Permettre aussi aux jeunes réalisateurs qui sont sur place, de voir ce que les autres font en premier. Parce que quand vous regardez le dernier Jurassic Park ou le dernier film de Luc Besson, vous vous dites qu’il a déjà roulé sa bosse, c’est pourquoi il fait de bons films. Ça ne vous conforte pas dans l’idée que vous pouvez faire la même chose. Alors, si vous regardez le premier film de Steven Spielberg, de Luc Besson, ou celui de Sembène Ousmane, vous vous dites : si Sembène en 1963 a pu faire un tel film comme premier, moi aussi je peux le faire. Donc, créer cette émulation qui fera que des jeunes réalisateurs pourront se dire : ce n’est pas sorcier, on peut y aller. On a plein de premiers films chez nous, mais qui sont des navets, parce que les gens n’ont pas le sens de la rigueur. Il faut qu’ils sachent que ce n’est pas parce qu’on débute dans quelque chose qu’on a le droit de faire n’importe quoi.

La sélection officielle sera-t-elle récente ?
La sélection des films est divisée en trois branches. Nous avons, déjà, la sélection de cinq films camerounais. Nous essayons d’être rigoureux, mais c’est difficile de trouver cinq premiers bons films au Cameroun. Mais il faudrait déjà montrer ça pour que les gens voient ce qui se fait sur le terrain et pouvoir avoir des éléments comparatifs. Ensuite, nous avons la sélection de cinq films de réalisateurs célèbres. Là, nous allons diffuser le premier film de Sembène Ousmane, La Noire de…, Duel de Steven Spielberg, Mon idole de Guillaume Canet, Toto le héros de Jaco Van Dormael ; Les Vitelloni de Frédérico Fellini qui est un film italien. Nous essayons vraiment de mettre l’accent sur le fait que c’est un festival international ; nous ne nous limitons donc pas au cinéma africain ou européen. C’est difficile mais c’est mieux d’avoir une palette assez large. Et après, nous aurons les films plus récents (deux trois ans) de dix réalisateurs de par le monde. Nous aurons un film allemand, belge, français, ivoirien, américain, roumain, canadien, italien et marocain.

Vous ne parlez pas de compétition, est-ce parce que vous voulez avancer prudemment ?
Organiser un événement compétitif c’est très coûteux. Si on veut faire les choses dans les normes. Parce qu’il y a des gens qui organisent des festivals avec compétitions, et c’est à la veille qu’on essaye de constituer le jury. Je pense que quand on veut vraiment bien faire les choses, le jury est connu d’avance, il ne fait pas partie des invités, il n’a pas de films dans le festival. C’est tout un arsenal de personnes qu’il faut inviter, seulement pour la compétition. Pour un début, nous n’avons pas les moyens d’avoir déjà un grand nombre d’invités au festival, encore moins organiser une compétition. Et nous ne voulons pas rentrer dans le cycle de prendre n’importe qui pour être membre du jury. Pour pouvoir apprécier un film, il ne faut pas se leurrer, il faut avoir des connaissances cinématographiques qui vous permettent d’apprécier le film et le juger, si non ça ne sert à rien d’avoir un jury pour un jury. À terme, c’est sûr, nous allons organiser une compétition, mais pour l’instant nous préférons avancer prudemment en faisant bien les choses.

Faire payer les projections n’est-il pas un risque, sachant que le public n’est pas toujours la chose qu’on rencontre le plus dans les festivals au Cameroun ?
C’est un risque à prendre mais il est bien calculé. Nous avons déjà réussi à vendre plus de 150 cartes d’abonnement à 10 000 FCFA, cela veut dire qu’il y a un vrai intérêt pour le cinéma et que les cinéphiles se sont juste mis de côté, faute de cadre ou d’œuvres à disposition. Le fait d’avoir ouvert les portes des festivals à tout le monde n’a pas permis pour autant de remplir les salles. La gratuité dans le domaine culturel dévalue l’œuvre. En dehors des cartes d’abonnement, nous avons mis la place à 1000 FCFA, ce qui est un bon prix.

En dehors d’une programmation que vous voulez pointue, qu’est-ce qui fait la force de Yarha ?
La force de Yarha c’est un tout. Yarha c’est un festival qui va diffuser des films, mais c’est aussi des ateliers qui seront récurrents. Cette année par exemple nous organisons la première phase d’un atelier de formation des promoteurs culturels. Nous pensons réellement que c’est un grand handicap ; nous avons beaucoup de jeunes qui organisent des événements culturels qui passent inaperçus parce que c’est mal conçu. Et au lieu des les fustiger, il faut les aider. Moi aussi j’ai eu la chance de bénéficier de plusieurs formations pour pouvoir arriver à organiser des événements comme Écrans noirs pendant 15 ans, et maintenant à manager mon propre festival. Je ne suis pas née organisatrice de festivals. On va vraiment commencer par les bases, c’est-à-dire pouvoir remplir un formulaire. Avant d’organiser un événement, il faut pouvoir en deux pages le résumer ; et quand je dis résumer, c’est donner toutes les références. Nous verrons aussi les techniques de communications. Nous avons des organisateurs d’événements qui ne savent pas ce que c’est qu’un dossier de presse, un plan média, faire un bilan. Qui ne peuvent pas faire le budget de leur festival ; à plus forte raison demander de l’aide en sponsoring ou en subvention. Notre souci c’est de leur donner des outils pour qu’ils puissent se débrouiller à terme et, qui sait, si ça peut permettre que les événements de jeunes promoteurs au Cameroun aient une meilleure résonance. Je crois qu’il faut qu’on arrête de penser que les uns sont les concurrents des autres. Car on se heurte au fait que les promoteurs des grands projets ne se prononcent pas pour cette formation. Pourtant, ils pourraient aussi trouver leur compte. Mais comme au Cameroun, en général, on est fier. Ils se disent : celle-là, elle vient de commencer qu’est-ce qu’elle veut nous prouver. Si les promoteurs des événements bien connus n’ont pas du temps, ils doivent envoyer leurs collaborateurs. Certains ont l’impression que s’ils envoient leur jeune protégé ou assistant, il deviendra demain son concurrent. Il faut se l’enlever dans la tête, se dire qu’il faut d’abord former les gens. Nous œuvrons tous pour construire l’édifice de notre culture. Si nous avons un minimum d’expérience pour pouvoir aider les autres, il vaut mieux le faire parce que ça vous grandi. Quand vous êtes grand tout seul, vous ne gagnez rien. Quand vous faites grandir les autres, c’est le meilleur salaire qu’on peut avoir.

Comment avez-vous acquis ces films ?
Ça été un travail de longue haleine. Heureusement, nous avons bénéficié de l’aide du délégué général du festival de Mons, André Ceuterick, qui est vraiment un féru du cinéma et qui a la chance de pouvoir parcourir les festivals dans le monde entier. Il y a des films que nous-mêmes nous réussissons à repérer comme ça, mais le gros des films, c’est le festival de Mons qui nous les proposent. C’est pour ça que la programmation est très éclectique.

Le projet 7 jours pour un film revient avec Yarha…
C’est un concept qui consiste à tourner un film pendant sept jours. Il y aura six jeunes réalisateurs qui vont chacun réussir à sortir un court-métrage (3 min) pendant sept jours. Le thème portera sur les enfants de la rue. C’est qu’en fait, il y a un réalisateur français, Franck Landron qui va faire un documentaire sur les enfants de la rue en Afrique. Le gagnant de 7 jours pour un film va voir ses images êtres incorporées dans son film, et va être considéré comme co-auteur. Il va gagner de l’argent pour cela et c’est un tremplin formidable pour le lauréat, qui peut lui ouvrir des portes. Le réalisateur et le producteur du film vont venir eux-mêmes faire leur sélection parmi ceux qui ont soumissionné à l’appel à candidature qui a été lancée. Ils vont passer faire une sorte de mini-atelier pour discuter avec les concernés et voir à peu près le niveau.

Le public a découvert ce concept pendant le festival Écrans noirs, doit-on comprendre que le promoteur vous fait plus confiance ?
Peut-être. Pascal Judelewicz, le producteur et promoteur du projet, c’est quelqu’un que je connais depuis une dizaine d’années. Parfois, les gens ont du mal à se retrouver quand ils ont l’impression qu’on ne comprend pas ce qu’ils veulent faire. C’est un peu ça, il a travaillé mais après, quand il se rend compte que le relai ne se fait pas comme il faut ; ou alors son idée ne passe pas comme il voudrait que ça passe, il est libre d’estimer qu’il peut changer d’interlocuteur. Quand on a décidé, avec André Ceuterick et les autres, de monter ce festival, il nous a dit pourquoi pas tenir le projet 7 jours pour un film dans votre festival, question qu’il ait une meilleure résonance ? C’est un événement qui se greffe au festival mais qui n’est pas du tout pris en charge par nous.

« Sept jours pour un film » n’a pas prospéré, selon certains témoignages, parce que les termes du contrat étaient flous. Notamment pour le jeune réalisateur qui était lésé au niveau des bénéfices générés par le film ?
Je ne pense pas que ce soit le cas. C’est vrai, je n’ai pas une très grande connaissance du projet. Mais je pense que le problème qu’on a au Cameroun c’est que les gens veulent le beurre et l’argent du beurre. Je suppose que vous parlez du film Les oreilles (de Gilbert Tio Babena Ndlr). Ce jeune homme a fait un film qui est passé sur Canal + et un peu partout, et il a été payé comme réalisateur. Il y a beaucoup de jeunes qui font des films et qui ne sont même pas payés. C’est comme dans la musique, quand vous avez un producteur, c’est lui qui engage, c’est lui qui dépense pour le film, donc c’est lui récupère les bénéfices. Vous, vous êtes payé en tant que réalisateur. Maintenant, si vous êtes futé et si vous êtes déjà connu, vous pouvez demander au producteur d’avoir un intéressement sur les revenus de votre film. Mais ça ! Je vais vous prendre un exemple avec Bassek ba Kobhio. J’en parle parce que je connais, c’est mon ancien patron. Il a fait Le grand blanc de Lambaréné, il a été payé pour le film ; mais tous les droits au niveau de la production reviennent au producteur. Jusqu’aujourd’hui il gagne de l’argent sur un film comme Sango Malo, parce qu’il a les droits d’auteur. Quelque soit l’endroit où on va le diffuser dans le monde, c’est lui qui va bénéficier. Mais pour Le grand blanc de Lambaréné, c’est son film. Il a le mérite de l’avoir réalisé. Il a le mérite de le présenter dans des festivals où il est programmé, mais il ne peut pas dire que si on a donné telle somme pour ce film, il faut qu’on lui reverse sa part. C’est pour cela qu’il faut que les jeunes soient formés. Qu’ils sachent que dans le monde culturel il y a ce qu’on appelle les affaires, c’est une entreprise. Quand vous signez un contrat il faut bien voir ce que vous signez, et ne pas vous plaindre après. Et puis, ça dépend de la position de force. Quand vous êtes jeunes et que vous n’êtes pas connu, vous prenez ce qu’on vous donne. Le génie aurait été de se dire : ok, moi j’ai fait ça, je profite de cette rame de lancement pour tracer ma voie et faire ma carrière. Beaucoup l’ont fait et ils ont réussi. Quand je vois le jeune Thierry Ntamack qui fait aujourd’hui Le Blanc d’Eyenga 2. C’est un jeune homme justement, qui a commencé tout doucement. Je me rappelle quand il venait aux Écrans noirs, il demandait qu’on lui trouve un petit job, n’importe quoi, à faire. Dans la vie il faut être persévérant et futé. Au lieu de se plaindre, il faut s’armer. Ce qui revient à étudier et savoir où on met les pieds. Je pense que le vrai problème de ce concept, c’est que l’association des jeunes qui a été créée pour servir d’interlocuteur avec promoteur, a fini en queue de poisson. Parce qu’une fois qu’il y a de l’argent, chacun pense que c’est moi le président de l’association, c’est moi qui dois gérer l’argent. Je pense qu’il faut être sérieux et organisé pour pouvoir bien faire les choses.

Apparemment Yarha ne sera pas le seul produit de l’association que vous dirigé ?
Yarha est un produit de l’association A’part (Association pour la promotion de l’art). Une association qui ne veut pas se limiter qu’au cinéma ; qui va faire la promotion des programmes culturels, artistiques. Nos moyens sont encore modestes, mais en grandissant, rien n’empêche qu’on ait un festival de mode, un vernissage, des forums d’art dramatique. Ça couvre un large spectre qui nous permettra de pouvoir nous déployer partout où besoin se fera.

Quels sont vos partenaires ?
On a la chance d’avoir déjà pas mal de partenaires médias qui ont accepté de nous suivre. Canal +, Tv5 monde, les quotidiens nationaux les radios et les télévisions aussi. Au niveau des partenaires financiers, ça, c’est le plus dur. Ils sont deux ou trois qui ont accepté nous soutenir, mais c’est la crise partout, tout le monde se plaint. On va dire que nous réussissons quand même à avoir ce qu’il faut pour pouvoir organiser quelque chose de modeste, mais de bien.

///Article N° : 12519

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