Qui vive, de Mariane Tardieu

Immuable banlieue

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Qui vive , sélectionné par ACID (association du cinéma indépendant pour sa diffusion) au festival de Cannes 2014, est un film honnête, sincère et émouvant, qui baigne dans une musique lyrique, généreuse et organique. La mise en scène y est épurée, mettant en valeur les personnages, à commencer par Chérif (interprété dans une grande finesse par Reda Kateb, acteur de plus en plus apprécié pour sa délicatesse, visible cette année dans deux autres films au festival de Cannes,* bien loin du rôle sombre d’Un prophète de Jacques Audiard qui l’avait révélé en 2009) mais aussi Jenny (lumineuse Adèle Exarchopoulos, qui a tenu le rôle avant les projecteurs de La Vie d’Adèle). Chérif essaye de réussir le concours d’infirmiers mais est vigile (« agent de sécurité ») dans un grand magasin de banlieue pour gagner sa vie, position particulièrement inconfortable puisque méprisé par les jeunes de la Cité qui le considèrent comme un traître et le harcèlent sans arrêt. La situation va s’aiguiser jusqu’à faire capoter sa relation avec Jenny. Cette histoire d’homme pris en étau, en implosion potentielle permanente, contraint de ne pas faire les bons choix alors qu’il cherche sa place dans le monde, joue la double carte du réalisme et de la psychologie pour se détacher des codes d’approche habituels de la banlieue et échapper à la caricature.
Mariane Tardieu habite Aubervilliers : elle sait de quoi elle parle. Elle s’est occupée du cadre dans Rue des Cités de Carine May et Hakim Zouhani (cf. [critique n°10173], et Qui vive marque effectivement par la qualité du cadre qui ne retient du décor que ce qui guide l’action, à l’encontre là aussi des clichés. Elle y ajoute une façon très délicate de filmer les regards, les écarts, les hésitations, de leur laisser le temps qui emporte l’adhésion dans toute la première partie du film. C’est lorsque l’action se met en place qu’il bascule, et que, malgré toute la sincérité mise en œuvre, il paraît cousu de fil blanc. Ecrit après les émeutes de 2005 dans les banlieues, le film a nécessité cinq ans de développement pour voir le jour. Est-ce dans cette application à construire le récit que se perd la spontanéité et que le film peine à convaincre ? Ou bien dans la difficile articulation entre réalisme social et problématique morale d’un héros qui tente de s’acheter sa tranquillité au détriment des autres ? Mais plus encore, ce sont les assignations de chacun qui gênent dans le récit. Finalement pris dans un drame suivant les codes du polar, Chérif est victime d’un engrenage où chacun tient son rôle mais où les places sont immuables, si bien que l’enjeu d’une évolution, et partant d’une déconstruction de l’image de la banlieue et de ses ressortissants, ne pèse que sur les épaules de son personnage. Et que certainement sensible à la dimension humaine de Chérif, le spectateur risque d’en faire une exception dans un océan de préjugés.

* Hippocrate, de Thomas Lilti (Semaine de la Critique) et Lost River, de Ryan Gosling (Un Certain Regard).///Article N° : 12515

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© Rezo Films
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