“Le mariage de l’Afrique avec Molière a été un échec total”

Entretien avec Boubacar Boris Diop

Alors que s’ouvrira dans quelques semaines le sommet de l’Organisation internationale de la Francophonie à Dakar, Boubacar Boris Diop pose la question de la survie de la langue française dans les pays francophones d’Afrique, notamment le Sénégal. C’est l’un des multiples sujets évoqués avec l’écrivain sénégalais lors d’un échange avec Séverine Bates, Isaac Joslin, et Mamadou Samb en marge d’un colloque sur l’oralité au XXIe siècle qui s’est tenu à Vancouver au Canada il y a plusieurs mois. Une discussion au long cours sur la politique, la littérature, la linguistique et l’éducation avec l’auteur de Murambi, le livre des ossements, ou encore du Cavalier et son ombre, et tout dernièrement de La Gloire des imposteurs : Lettres sur le Mali et l’Afrique avec Aminata Dramane Traoré.

Quelle place pour l’oralité au XXIe siècle selon vous, notamment dans le conflit aujourd’hui très fort dans l’édition entre le livre imprimé et le livre numérique ?
En avril 2011, l’UNESCO a organisé à Monza, près de Milan, un Forum sur l’avenir du livre écrit face à la menace du numérique. Deux cents spécialistes du monde entier y ont pris part. Les positions étaient très tranchées, mais je me suis personnellement aperçu qu’en fin de compte la meilleure façon de réconcilier les positions, c’est le livre audio, donc l’oralité. Pour le continent africain, en tout cas, de formidables possibilités existent. Vous prenez l’exemple d’un village du sud du Sénégal où tout le monde comprend le Diola, aussi bien les enfants que les vieillards. N’importe quelle œuvre de fiction dans cette langue partagée peut être écoutée collectivement et il n’est pas, à mon avis, de meilleurs moyens de démocratiser les émotions littéraires. De même, il existe une version en wolof de Une si longue lettre de Mariama Bâ [voir ICI]et une traduction en pulaar de L’aventure ambiguë de Cheikh Amidou Kane [toutes éditées par le cinéaste Joseph Gaï Ramaka, grâce à ebook Africa (Gorée) qui lance un appel à financement sur Kisskissbankbank, pour sensibiliser les enfants à l’environnement, ndlr]. Ces romans, jusqu’ici réservés à une petite élite francisée, pourraient par ce biais devenir enfin accessibles à la majorité de la population sénégalaise (1). Oui, dans le conflit entre livre imprimé et livre numérique, l’oralité peut être le troisième larron de la fable, précisément grâce aux technologies de diffusion du savoir les plus modernes. Quant aux réseaux sociaux, ils ne jouent un rôle réellement important que là où Internet, même sous contrôle politique, a connu un certain essor. Ce n’est pas le cas du Sénégal. On a beaucoup utilisé le téléphone portable, certes, mais pour l’essentiel ce sont les médias classiques qui ont fait le travail de mobilisation, en particulier les radios privées.

Le wolof est très populaire au Sénégal. Étant donné le pouvoir démocratique du Sénégal, voyez-vous le Wolof devenir une langue régionale pour l’Afrique de l’Ouest d’une manière similaire au ki-swahili en Afrique de l’Est ? À défaut du wolof, quelle langue peut assumer ce statut de langue régionale pour l’Afrique de l’Ouest ?
Je crois qu’en Afrique de l’Ouest, le pulaar traverse bien mieux les frontières que le wolof.

Et le cinéma, peut-il devenir un moyen de communication populaire à but éducatif grâce notamment aux nouvelles technologies portables et numériques ?
Ça nous ramène à Sembène Ousmane. Ce grand auteur entre en littérature en dédiant son premier roman à sa mère, avec une poignante dédicace ainsi libellée, si ma mémoire est bonne : “Je sais bien qu’elle ne pourra pas lire ce livre, mais de savoir qu’elle promènera ses mains sur les pages de ce livre suffit à mon bonheur”. Au fond, c’est une alerte, car au bout de quelques œuvres, Sembène s’aperçoit qu’il prêche dans le désert et décide de passer au cinéma, qui est dit-il “l’école du soir du peuple”. Cela semble irréfutable, mais peut-être s’agit-il là, typiquement, d’une fausse évidence. En effet, même si les films de Sembène ont encore un certain impact, il est certain que ses livres lui valent une influence posthume bien plus considérable. Cela veut dire qu’il faut se méfier de l’idée que l’artiste est un maître d’école formant des jeunes dans le temps de leur scolarité et utilisant pour ce faire des moyens supposes simples et efficaces. C’est une grave erreur, à mon sens. L’écrivain est en rapport avec les générations présentes, mais peut-être surtout, avec les générations à venir. Le cinéma est un médium puissant, mais éphémère alors que la littérature agit plus lentement – sur la durée, donc – et en profondeur. L’observation vaut pour les films et les romans inspirés par le génocide des Tutsi du Rwanda.

Pour ce qui est de l’éducation, serait-il possible de prévoir un programme d’éducation bilingue pour les jeunes enfants sur le plan national ?
[En 2012] le Gabon envisageait sérieusement de remplacer le français par l’anglais, en s’inspirant du modèle rwandais. La nouvelle a causé un certain émoi et, en effet, elle est stupéfiante, compte tenu du fait que les dirigeants gabonais ont toujours été de dociles marionnettes de la France. Mais cet aspect émotionnel mis de côté, une telle velléité de rébellion linguistique est la preuve que le mariage de l’Afrique avec Molière a été un échec total et qu’on est aujourd’hui dans l’impasse ! Alors je me demande, en toute franchise, si ce n’est pas trop tard pour un bilinguisme qui chercherait surtout à accorder un sursis au français. Pour nous, cela reviendrait à boitiller du pied gauche puis du pied droit, en alternance. Autant dire que nous allons perdre sur les deux tableaux. Dans le cas du Sénégal, les spécialistes parlent de semi-linguisme, ce qui est une façon élégante de mettre en évidence notre double incompétence, en français et dans nos langues nationales. Au Sénégal, un consensus est en train de se dessiner en faveur de la promotion du wolof comme langue nationale et de langues régionales. On ne peut pas avoir un modèle unique pour les anciennes colonies françaises et encore moins pour l’ensemble du continent africain, mais il est certain que le français, langue de plus en plus mal parlée au Sénégal, a très peu de chances d’y survivre.

“Xaalis bu dul jeex.” ou “Barça walla Barsàq”, ces expressions sont-elles indicatives selon vous d’une certaine fascination capitaliste qui devient de plus en plus exclusivement le seul mode de vie imaginable, non seulement en Afrique, mais aussi dans le monde entier ?
J’adore l’expression “xaalis bu dul jeex” [littéralement “de l’argent qui ne s’épuise jamais”, ou plus prosaïquement “beaucoup d’argent”, ndlr], elle est drôle et même étrange. Je me demande si elle existe dans une autre langue que le wolof ! Ça doit être rare, en tout cas, cette idée d’une somme d’argent littéralement inépuisable, qui se multiplie d’elle-même au fur et à mesure que vous la dépensez ! Quoi de plus fascinant dans une société où tout le monde est si fauché ? Je crois toutefois que c’est plus vieux que l’économie de marché. Cela dit, nous sommes assurément à l’heure du capitalisme triomphant à l’échelle planétaire. Les anciens pays communistes se sont ralliés à ce modèle et on a parfois l’impression que pour les plus importants d’entre eux – Chine, Russie – le communisme avait été un moyen de consolider l’État-nation, dans la douleur, avant de se lancer dans l’aventure capitaliste.
Quant au fameux “Barça ou Barsàq” – littéralement : Barcelone ou l’au-delà [“Barsàq” est le royaume des morts dans la culture musulmane, ndlr]-, il témoigne surtout de la détermination des jeunes Tunisiens, Sénégalais, Irakiens ou Somaliens et Nigerians à franchir les frontières du supposé eldorado européen. Mais les temps changent si vite ! C’est ironique de constater que des pays comme la Grèce, l’Espagne, l’Italie et le Portugal faisaient partie il y a seulement cinq ans des destinations privilégiées de ces jeunes desperados, mais en sept ans la crise a rendu le Paradis méconnaissable. Il n’en reste pas moins qu’il est difficile de comprendre pourquoi des jeunes dans la force de l’âge sont prêts à mourir – et beaucoup meurent effectivement – pour entrer en Europe au lieu de mettre cette énergie et cette détermination dans la lutte pour le changement dans leur propre pays…

Et Boris est-il un écrivain engagé ? Votre œuvre constitue-t-elle un “acte de résistance” intrinsèque à l’art comme dirait Gilles Deleuze ?
Vous n’entendrez jamais un auteur dire : “Je suis un écrivain engagé”. Ce sont les autres qui le présentent ainsi et il en éprouve souvent du malaise et de la perplexité. J’en suis au même point. J’aime ce que l’engagement littéraire implique comme don de soi et tout, mais je me méfie de ce qu’il peut avoir de réducteur. Qui peut bien rêver d’une littérature de slogans, plate et simpliste ? On ne peut accepter cet appauvrissement du réel humain au nom de la justesse des idées, c’est aussi dangereux que l’art pour l’art. Face à ce dilemme, chaque créateur imagine ses propres solutions. Je préfère ne pas faire de concession artistique et multiplier au besoin les interventions publiques. Il s’agit, en somme, de préserver l’œuvre littéraire du contexte politique immédiat. Mais il est hors de question de s’enfermer dans sa tour d’ivoire, en tant que citoyen – et citoyen ayant la chance d’être écouté – je prends des positions publiques. L’exercice n’est pas simple tant il est vrai que l’on ne peut totalement séparer l’artiste de l’individu social. La tension entre ces deux composantes de l’être humain est en fait au cœur de la pratique littéraire.

Au-delà du “devoir de mémoire” pour reprendre votre expression, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire une œuvre comme Murambi ? En quoi esthétiquement et thématiquement, “le livre des ossements” traduit-il l’indicible et l’innommable et comment surmonte-t-il l’écueil du mensonge et de la vérité du drame rwandais ?
Cette question est intéressante, elle est justement en rapport avec ce que je viens de dire. Le Rwanda, ça a été très particulier dans mon parcours. Le génocide des Tutsi m’a incité à remettre en cause toutes mes certitudes, il m’a encore plus éloigné de la tentation de l’esthétisme. Je peux dire que j’ai émergé de l’expérience avec un plus grand désir de clarté, car le devoir de mémoire ça consiste aussi à appeler les montres par leur nom.

Qu’avez-vous pensé du débat sur l’émergence d’une “littérature-monde” en français initié par Alain Mabanckou ?
Le sujet ne m’est pas familier et je n’en pense rien. J’ai juste souri la première fois où j’en ai eu vent, en me disant, encore des intellectuels complexés qui reprennent a leur façon l’antique : “Ne faites pas attention a la couleur de ma peau, c’est le soleil qui m’a brûlé !”

En 2012 un changement de régime est intervenu au Sénégal, avec l’élection de Macky Sall comme président. Pensez-vous qu’il est en mesure de changer la face politique du Sénégal dans ce qu’il faut considérer comme ses travers tels que la corruption, l’enrichissement illicite ou encore la réduction du train de vie de l’État ?
Le style de gouvernement a complètement changé et en mieux. Le principal message de Macky Sall, est : je ne suis pas comme Wade, je suis discret, réservé, et constamment à l’écoute. Mais on est dans un pays pauvre et les gens qui l’ont aidé à devenir président veulent être récompensés. Depuis qu’il est au pouvoir, il distribue des postes, car il ne peut pas faire autrement. D’un autre côté, s’il ne procède pas ainsi, on lui créera très vite toutes sortes de problèmes. Pour ce qui est de la lutte contre la corruption, j’ai de sérieux doutes, car la société sénégalaise est foncièrement corrompue. La bonne approche n’est pas de nous faire croire que Wade et ses hommes étaient une exception, mais d’admettre que le ver a toujours été dans le fruit et se donner les moyens juridiques et politiques de l’en extirper. Macky Sall lui-même est un pur produit de ce consensus sénégalais autour de la corruption et ce n’est par hasard s’il a occupé dans le régime de Wade des fonctions si importantes.

Quant aux relations France et Afrique, pensez-vous qu’un possible contre-discours de François Hollande à celui de Nicolas Sarkozy en 2007 changerait la donne en ce qui concerne les rapports de la Françafrique ?
Le discours de Sarkozy était à la fois erroné, grossier et mesquin. Il faut bien se rendre compte que, parlant depuis l’université Cheikh Anta Diop, Sarkozy s’est obstinément refusé à prononcer le nom du parrain pour le punir de n’avoir pas été un de ces intellectuels africains modelés par la France à son image. Je crois que c’était là le plus bel hommage à l’historien et homme de science sénégalais. Cela dit, il y a eu le contre-discours de Dakar de Ségolène Royal, en 2007. Hillary Clinton est venue dans la même université faire a sa manière un second contre-discours de Dakar en 2012 et, dès son élection à la Maison Blanche, Obama s’est précipité au Ghana pour un discours d’Accra adressé, dans ce cas aussi, au continent africain. Ne trouvez-vous pas bizarre que tous ces gens se montrent si paternalistes à notre égard ? Avec plus ou moins de courtoisie, chacun d’eux nous donne des leçons en prenant la posture de l’ami qui va, lui, oser enfin nous dire les vérités désagréables qui vont nous libérer de nos pesanteurs. C’est très infantilisant et de ce point de vue, les démarches de Sarkozy – personnage vulgaire et intellectuellement limité – et de Barack Obama – si subtil et élégant – sont foncièrement les mêmes. Alors, allons-nous nous taper un énième discours de Dakar par François Hollande ? Non, merci ! Vous savez, chaque fois qu’un président français prend fonction, il annonce les funérailles de la Françafrique. On peut même dire que cette posture fait désormais partie de la définition de la Françafrique : système de domination politique si difficile à assumer que tout nouveau locataire de l’Élysée jure la main sur le cœur d’y mettre fin ! C’est du cinéma, mais c’est aussi un aveu : en s’exprimant ainsi, ces politiciens français reconnaissent implicitement l’immoralité foncière de la Françafrique. Mais cela montre surtout que de manière étrange nous les Africains, nous attendons que la France se débarrasse, par grandeur d’âme, d’un système de domination injuste et oppressif dont elle tire le plus grand profit ! Vous n’entendrez jamais un chef d’État africain fraîchement élu déclarer : la Françafrique, c’est fini. C’est très révélateur.

(1) Doomi Golo (Le petit de la guenon), livre de Boubacar Boris Diop en wolof est ainsi disponible en audio-numérique édité par eBook Africa, avec le soutien d’Enda Graf Sahel et en association avec plusieurs radios au Sénégal.
Ainsi, du 4 août au 15 décembre 2014, Ndef-Leng-FM (93.4), Oxy-Jeunes (103.4), Afia-FM (93.0), Jokkoo-FM (87.7) et Rail-bi-FM (101.3), diffuseront, tous les lundis à 21 heures, Doomi Golo.
///Article N° : 12521

Partager :

Laisser un commentaire