Engagement d’écriture

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Comment, pourquoi aborder l’indicible ? Paroles d’écrivains africains.
Il faut bien oser le mot :  » engagement « . Même si, associé à ceux d' » écrivain africain « , il pourrait aussitôt donner envie de tourner la page, tant l’antienne sur  » l’engagement de l’écrivain africain « , entendue depuis des lustres, charrie de grandiloquences académiques et de positionnements manichéens… Et pourtant, c’est bien d’engagement des écrivains africains qu’il s’est agi au Rwanda, du 27 mai au 5 juin dernier, lors de la manifestation  » Rwanda : écrire par devoir de mémoire « . A l’appel des organisateurs de Fest’Africa, le festival de littérature africaine basé à Lille, en France, près de quatre-vingts écrivains, intellectuels et artistes du continent avaient fait le déplacement pour saluer une initiative sans précédent : la publication des premières œuvres des dix écrivains africains engagés depuis 1998 dans une démarche commune de lutte contre la banalisation et l’oubli du génocide des Rwandais tutsi et, concomitamment, du massacre des Rwandais hutu opposés à cette extermination programmée par les leurs. Mais, plus que la consécration d’un événement, les quatre-vingts étaient aussi venus réfléchir sur l’une des plus grandes tragédies de l’humanité et tenter de comprendre pourquoi en, cette année 1994, ce que l’on croyait ne plus jamais voir après la Deuxième Guerre mondiale s’était produit sur la terre africaine.
A vrai dire, l’opération  » Ecrire par devoir de mémoire  » n’avait pas, à ses débuts, vocation particulière à faire date. Tout juste s’était-elle voulu un cri, une poussée de colère face à l’indifférence assassine, au silence coupable qui entouraient, en Afrique, le crime des crimes : pourquoi, alors que les Occidentaux publiaient moult écrits sur un génocide perpétré sous les yeux de la planète entière, les Africains restaient-ils distants, comme à peine concernés par cette inimaginable tentative de négation humaine – près de 75 % des Rwandais tutsi, soit environ un million d’individus, supprimés en quelque cent jours ? En 1996, Théogène Karabayinga, de RFI, Nocky Djedanoum et Maïmouna Coulibaly, de Fest’Africa, sonnent le tocsin auprès des écrivains africains, qu’ils connaissent bien. Pour une idée simple : partager le deuil du peuple rwandais et lui faire savoir qu’eux, citoyens et écrivains africains, s’engageaient, avec la seule arme qu’ils sachent manier : la plume, à tout faire pour que le génocide ne passe pas dans les oubliettes de l’Histoire.
Dix d’entre eux (*), soit déjà ébranlés par le drame, soit le découvrant dans son aveuglante inhumanité, acceptent en 1998 et 1999 de rester un mois ou deux au Rwanda pour tenter de restituer dans des écrits la dimension effroyable du génocide. Ils rencontrent des Rwandais et, en eux, la barbarie et le meilleur qu’ils entrevoient aussi – horreur ! – en eux. L’Afrique n’est-elle pas en maints endroits secouée par des violences extrêmes, qui charrient des idéologies génocidaires ?
Les dix écrivains se prennent corps et tripes à leur cause. Et, au-delà des seuls écrits et du nombre de personnalités invités, c’est cet engagement-là qui a donné force à la manifestation. N’a-t-on pas vu un Boubacar Boris Diop toujours bouleversé par la visite du site de Murambi ? Là, dans des bâtiments jamais finis qui auraient dû être une école polytechnique, gisent, dans une odeur insoutenable, des milliers de cadavres extraits des fosses communes environnantes : bébés aux crânes défoncés, femmes aux membres mutilés, hommes aux os troués de balles… Recouverts d’une chaux qui n’empêche pas leur lente putréfaction, les uns conservent un reste d’apparence d’humaine, de rares touffes de cheveux et des lambeaux de vêtements, quand d’autres ne sont plus que squelettes.  » La première fois que je suis venu ici, je n’y croyais pas, se souvient l’écrivain sénégalais, dont le livre s’intitule précisément Murambi, le livres des ossements (*). Lorsque j’ai regagné la ville, j’ai dû passer une trentaine de coups de fil à des amis pour les convaincre – mais en réalité pour me convaincre – que tout cela était bien réel.  »
Depuis, Boubacar Boris Diop s’est fait prosélyte. On le voit dans les écoles de Dakar, de Kigali et d’ailleurs dénoncer le silence et défendre la mémoire de ce peuple meurtri ; on écoute sa saine colère sur les radios internationales. L’engagement,  » un terme que tous les écrivains détestent, mais que tous respectent « , il le revendique à 100 %. Pas seulement comme position purement individuelle, mais en tant que vraie perspective politique :  » Comme beaucoup de mes pairs, j’ai longtemps écrit sur les dictatures tropicales. Jusqu’au jour où je me suis rendu compte que le jeu était pervers : tout cela était permis et même bien vu. Ça ne faisait en fin de compte pas de mal. En revanche, dès que nous disions que Mitterrand était l’ami des dictateurs africains, on vous faisait savoir que ce n’était plus le jeu, que ça, ce n’était pas bien. Je n’ai plus marché, j’ai repensé mon engagement.  » Le Rwanda des génocidaires, soutenu jusqu’au bout par le président français, révolte l’écrivain et le positionne clairement :  » Mitterrand a été en dessous de tout ce qu’on peut imaginer. Ne pas le dire, c’est une façon de se dérober à ses propres responsabilités d’intellectuels.  » Engagé sur le terrain du quotidien et dans les idées, Boubacar Boris Diop.
Tout comme le Tchadien Koulsy Lamko qui, lui aussi, a mis beaucoup de temps avant de se remettre de sa confrontation avec l’horreur faite aux Rwandais tutsi et à leurs défenseurs. A l’instar de son collègue sénégalais, il sait que, dans l’opération à laquelle il a accepté de participer,  » le roman s’inscrit contre le projet de non-inscription de l’Histoire « . Pourtant, en cours de route, Koulsy Lamko se sent craquer : la tête hantée par le génocide, il ne trouve pas les mots pour l’écrire, et l’impunité des bourreaux le rend malade. C’est Boubacar Boris Diop qui lui viendra en aide.  » Quand je lui ai fait part de mes problèmes, il m’a répondu :  » Il ne faudrait pas que les bêtises des vivants nous fassent oublier nos morts.  » Koulsy Lamko a écrit son livre pour se délivrer de démons qu’il sait être ceux des milliers de rescapés. Il n’a pas voulu le retravailler :  » C’est un acte politique, pas un exercice de style, je l’assume.  » Pour celui qui a aussi monté un spectacle théâtral et chorégraphique ayant marqué les spectateurs (Corps et voix, paroles et rhizomes, monté, joué, chanté et dansé par une trentaine d’artistes venus de toute l’Afrique et de France),  » les mots ne sont que des béquilles : il faut aller plus loin. Parler et continuer à taper sur les gouvernements sans mettre la main à la pâte est limité. Mon engagement est individuel, mais l’action toute seule n’est pas suffisante. L’engagement seul ne sert à rien si on ne partage pas un rêve, un idéal.  »
Fidèle à sa parole, Koulsy Lamko a choisi de rester au Rwanda l’an dernier pour créer et organiser le Centre universitaire des arts, à l’université de Butare. Un choix pas toujours évident dans cette toute petite ville de province (la troisième du pays, néanmoins) pour ce tout récent père, mais dont l’enjeu est important : par la créativité et l’ouverture aux arts du monde – jusqu’alors inexistants dans ce pays –, les Rwandais trouveront peut-être des pistes pour sortir de la dualité hutu/tutsi, imposée par la colonisation mais qu’ils ont fini par faire leur, et qui les déchire depuis si longtemps.
Certains n’ont pas manqué de s’insurger contre ce mélange des genres : l’engagement des citoyens Boris et autres Koulsy est certes louable, mais n’a rien à voir avec l’engagement littéraire des écrivains Diop et Lamko, qui par leur position d’artistes, se devraient de viser à la seule esthétique – pas seulement en terme de  » beau « , mais en terme de création de style et d’images portant au plus haut l’émotion et les sentiments. Vieux et inévitable débat qu’on a retrouvé dans les positions des uns et des autres : si Boubacar Boris Diop et Koulsy Lamko ont clairement reconnu qu’ils avaient écrit en état d’urgence, sans vouloir laisser la priorité au style et à l’esthétisme, le Guinéen Tierno Monemembo (absent de Fest’Africa 2000) a tout aussi clairement revendiqué le primat au travail d’écriture :  » le réflexe de l’écrivain doit prévaloir, pas le regard du témoin qui doit s’estomper derrière l’esthétique « , nous confiait-il l’an passé.
De leur côté, la Burkinabè Monique Ilboudo et l’Ivoirienne Véronique Tadjo expriment une position intermédiaire : l’écrivain n’échappe pas au style puisque c’est sa fonction, mais lorsqu’il traite un thème extrême comme le génocide, son travail solitaire a peu de chance d’être entendu. D’où l’intérêt, voire la nécessité d’un projet comme  » Rwanda, écrire par devoir de mémoire « , qui agrège les voix individuelles et amplifie leur portée.  » Mon objet, en tant qu’écrivain, est de susciter de l’émotion à travers une histoire. Mais je n’étais qu’une voix isolée au Burkina. Dans une structure comme Fest’Africa, on m’entend. Ça sert toujours de pouvoir faire entendre sa voix, de dénoncer « , explique Monique Ilboudo. Véronique Tadjo, elle, imprégnée du Rwanda depuis le génocide, évoque un style qui s’est simplifié au fur et à mesure qu’elle a écrit. Mais reconnaît que le  » travail en vase clos  » et solitaire de l’écrivain ne lui a pas suffi :  » Venir à Fest’Africa a été très important. Nous avons posé une première pierre pour que tous continuent de composer un ensemble du devoir de mémoire.  »
Pourtant, beaucoup se méfient du groupe et tout ce qu’il peut supposer d’entraves à la chère liberté individuelle, voire individualiste de l’écrivain :  » On demande toujours trop à l’écrivain africain : de porter un combat, de représenter la société, de faire le premier pas, de s’engager collectivement alors qu’en Europe, la dernière fois que les écrivains l’ont fait, c’était à l’époque du surréalisme ! « , s’indigne l’écrivain malgache Jean-Luc Raharimanana, invité à Fest’Africa. Qui revendique néanmoins le rôle majeur de l’écrivain – dans a fortiori une opération comme  » Rwanda : écrire par devoir de mémoire  » :  » Le travail d’écriture est fondamental ; c’est un catalyseur d’intentions, aux politiques de prendre leurs responsabilités « , explique-t-il, lui qui ne rechigne jamais aux travaux d’ateliers d’écriture dans les écoles et lycées. Un engagement bien réel qui refuse pourtant de s’avouer comme tel, et que tous les écrivains présents au Rwanda pratiquent volontiers tout au long de l’année. Ce qui est loin d’être le cas de nombre de leurs pairs…
L’on a pu reprocher à Fest’Africa 2000 de s’être dénaturé en élargissant la manifestation à des écrivains, intellectuels, journalistes, responsables d’associations civiles qui étaient venus au Rwanda comme s’ils allaient assister à n’importe quel colloque international. Et c’est vrai que certains propos – révisionnistes, disons-le tout net, même s’ils ne se sont pas voulu comme tels – de gens habitués à réfléchir étaient une insulte à la mémoire des morts :  » Qui nous dit que ce sont bien des Tutsi génocidés qu’on a retirés des fosses communes ? « , entendit-on même à Murambi… Mais, malgré ces petites phrases confondantes, la plupart n’ont pas résisté au choc des témoignages des rescapés, ni à la terrible visite des sites d’extermination et à l’inévitable questionnement qu’ils supposent. Alors, loin de n’être qu’un cas d’école, l’engagement devient une vraie interrogation. 

(*) Les dix écrivains africains qui ont participé à  » Rwanda : écrire par devoir de mémoire  » depuis 1998, et leurs écrits :
– Koulsy Lamko, Tchad. La Phalène des collines, roman (Kuljaama, Kigali 2000)
– Boubacar Boris Diop, Sénégal. Murambi, le livre des ossements, roman (Stock, 2000).
– Tierno Monenembo, Guinée. L’Aîné des orphelins, roman (Seuil, 2000).
– Meja Mwangi, Kenya. Great Sadness ( » La Grande Tristesse « , à paraître).
– Monique Ilboudo, Burkina Faso. Murekatete, roman (Le Figuier et Fest’Africa Editions, 2000).
– Vénuste Kayimahé, Rwanda. France-Rwanda, les coulisses du génocide (à paraître en octobre).
– Véronique Tadjo, Côte d’Ivoire. L’Ombre d’Imana. Voyage jusqu’au bout du Rwanda, chronique, nouvelles (Actes Sud, septembre 2000).
– Jean-Marie Vianney Rurangwa, Rwanda. Le Génocide des Tutsi expliqué à un étranger, essai (Le Figuier et Fest’Africa Editions, 2000).
– Abdourahman Ali Waberi, Djibouti. Terminus. Textes pour le Rwanda, nouvelles (Le Serpent à plumes, octobre 2000).
– Nocky Djedanoum, Tchad. Nyamirambo !, poésies (Le Figuier et Fest’Africa Editions, 2000).
///Article N° : 1464

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