Tout bas… si bas

De Koulsy Lamko

Mise en scène : Paul Golub
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Accroupis, levez-vous !
Elle a treize ans et porte seule l’avenir d’une Afrique moderne et meurtrie, entre, d’une part, un père démissionnaire dont l’autorité transcendante est vidée de sa substance et qui du haut de son arbre refuse de descendre dans l’arène du réel, et, d’autre part, une vieille folle échevelée, le regard tourné vers le passé, tapie dans l’obscurité de sa baraque de bidonville, incapable d’entrevoir la lumière. Cet avenir prend la forme d’un enfant miraculeux dont la fillette invente la naissance, un bébé qu’a engendré la vieille et dont le bras porte des inscriptions magiques.
Puisqu’il n’y a pas d’horizon, puisque les habitants du bidonville restent accroupis dans l’arbre, comme dans leur baraque, cet avenir il faut l’inventer pour qu’enfin les gens se lèvent, se redressent et affrontent la vie. Il faut un mensonge, il faut les échafaudages vertigineux d’un journaliste pour que le fantasme prenne forme et se dresse comme un fantôme mystique. Il faut rêver la démocratie pour forcer sa naissance.
Seulement, la mise en scène de Paul Golub reste une lecture sans relief du texte de Koulsy Lamko, une mise en trois dimensions naturaliste, avec petit bidonville minutieusement reconstitué, pauvreté africaine grandeur nature, mais sans dépassement symbolique, sans quête ontologique, alors même que la pièce fonctionne comme une allégorie et a tous les attributs d’un mystère médiéval où le mensonge tient lieu de messie. L’Afrique a besoin de se mentir à elle-même pour s’extirper du trou, pour remonter de  » tout bas… si bas « , pour s’arracher à la désillusion. Il n’y a pas d’espoir sans affabulation, et l’affabulation c’est la création de l’artiste. La pièce est l’aventure d’une métamorphose de la parole, celle d’une parole  » affabulatoire  » de reporter, parole profane et circonstancielle qui devient parole prophétique, parole de l’art, seule capable de donner foi en l’avenir. Or, le naturalisme de la mise en scène ramène à l’Afrique de la misère, tandis que le thème de la pièce est celui de la création et de sa nécessité.
Néanmoins Paul Golub, qui a travaillé avec le Théâtre du Volcan bleu, a su réunir une équipe internationale de qualité venue des quatre coins de l’Afrique : Bénin, Togo, Tunisie, Congo, Cameroun, Sénégal… On doit en effet rendre hommage aux acteurs, notamment le Congolais Pascal N’Zonzi qui joue le reporter et le Tunisien Mahmoud Saïd qui incarne  » le père perché « . Leur force d’interprétation parvient à donner de la densité et du mystère aux situations, même si les partis pris esthétiques les désinvestissent de toute spiritualité, de tout symbolisme.
Un spectacle qui projette avec simplicité l’évidence et l’authenticité, alors même que la quête d’identité de l’Afrique moderne est au contraire dans les profondeurs obscures du gouffre de  » tout bas… si bas « , où s’articule une petite voix inaudible et fantasmatique, qui rampe le long des parois, se glisse dans l’oreille et bondit en pleine lumière en un cri d’espoir, un cri de résistance, celle de l’art.

par le Théâtre du Volcan bleu
avec Urbain Adjadi (Bénin), K. Beno Sanvee (Togo), Lydia Ewandé (cameroun), Diarietou Keita (Sénégal), Pascal N’Zonzi (Congo), Lionel Parlier (France), Mahmoud Saïd (Tunisie), Clémentine Yelnik (France) ///Article N° : 546

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Les images de l'article
Tout bas, si bas © Alain Chambaretaud




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