Pour une coopération multiculturelle dans un monde globalisé

Entretien de Tanella Boni avec Koulsy Lamko

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En marge d’une réunion de philosophes organisée à l’Université Autonome de Mexico en novembre 2010, j’ai rencontré Koulsy Lamko, artiste polyvalent qui vit et travaille au Mexique depuis 2003. Au Centre historique de Mexico-City, il dirige, depuis septembre 2009, la Casa R. Hankili Africa, résidence d’écrivains et d’artistes mais aussi espace de rencontres pour une meilleure connaissance de l’histoire, des cultures, de la politique et de la philosophie africaine. L’existence de cette Maison montre, à l’évidence, que d’autres types de coopérations culturelles sont possibles, plus ouvertes sur le monde, hors du cercle des anciennes puissances coloniales.

Vous êtes un artiste polyvalent et un homme engagé. Vous avez quitté votre pays il y a près de trente ans. Pourriez-vous rappeler les différentes étapes de votre parcours de poète, dramaturge, conteur, romancier, nouvelliste…

J’ai quitté le Tchad en 1983 pour rejoindre le Burkina Faso (Haute Volta à l’époque) et cela dans le but de reprendre mes études de lettres, interrompues par la guerre civile en 1979 à l’Université du Tchad. Puis j’ai décidé d’y habiter étant donné l’espace de la terreur et de la médiocratie qui se construisait au Tchad. Le Burkina Faso de Thomas Sankara a édifié ma conscience politique et idéologique et m’a offert généreusement les outils de mon errance productive. C’est mon pays d’adoption. Puis j’ai vécu dans bien d’autres pays d’Afrique, la Côte d’Ivoire, le Togo, le Rwanda… en Hollande et un passage en France où j’ai soutenu, à l’Université de Limoges, une thèse de doctorat sur « L’émergence du théâtre de la participation en Afrique noire ». Actuellement, je dirige à Mexico-City la Casa R. Hankili Africa, une résidence d’écrivains et artistes et un centre de diffusion des cultures d’Afrique. Tout en veillant bien sûr à préserver mes champs de création et d’enseignement.
Vous nous parlerez de ce Centre auquel vous consacrez beaucoup d’énergie en ce moment. Mais vous êtes d’abord un artiste. Je pourrais vous poser la question piège que l’on nous pose à tous : pourquoi écrivez-vous ?
Je crois que je suis un grand enfant. Et comme tous les enfants, j’éprouve le besoin de me raconter des histoires folles, naïves et surtout de persuader mon auditoire que ce que je raconte est vrai, beau, juste et bien. Je le faisais déjà à 7 ans quand j’escaladais les collines au Guéra pour aller à l’école à sept kilomètres de la case de mon père. Je continue à le faire à 51 ans. Je crois qu’on naît tous poètes car tous les pays du monde sont suffisamment beaux et cruels à la fois pour nous mettre en extase ou en révolte. Mais si d’aucuns ressentent la nécessité d’organiser leur joie ou leur colère en vers ou en prose, d’autres font les postiers, les vendeuses de piment ou les croque-morts. Cela dit sans préjugés aucun !
J’écris ni pour une quelconque gloriole, ni pour l’anonymat. Je n’ai aucunement besoin d’un électorat… Ce n’est pas mon hobby ; ce n’est pas par besoin de m’enterrer… ce serait du suicide. J’écris. Un point, c’est tout. Parce que si je ne le faisais pas, les personnages qui me trottent dans la tête, avec chacun sa brûlante aventure, me prendraient en otage. Et alors je risquerais d’être un peu fêlé… quoique. Est-on jamais à l’abri de la fêlure, de la folie ? C’est vrai que c’est aussi pour rencontrer un lecteur et pour l’aventure du partage ; mais que mon lecteur soit Japonais ou Papou, ou Maya peu m’importe. L’essentiel c’est la rencontre. Si vous voulez un autoportrait, ce serait celui-ci, publié dans Théâtre vessies pour lanternes (1) :

« Qu’y suis-je ?
Ecrivain ? Non ! Conteur plutôt et rien qu’aux heures de tourmente pour dire la vanité de l’existence, le vide des formes ;
Dramaturge ? Non plutôt imprimeur d’une vie où être écartelé entre plusieurs vérités n’est pas mensonge et fait se souvenir que depuis Tchadantropus, jusqu’à Platon, depuis Cheikh Anta Diop jusqu’à mon fils qui naîtra en l’an 3000, tout le visible est facette d’un double invisible et donc que nul n’est d’un bloc inébranlable ;
Comédien ? Surtout pas ; Puisque ce n’est pas un signe distinctif même pour ceux qui en tirent le couscous ou le smoked meat du soir ; Les politiques s’arrogent toute la comédie… alors à quoi bon ;
Enseignant ? Non quoique cela soit un sacerdoce ! J’ai toujours eu un faible pour ma liberté ; alors j’ai toujours pensé que c’était injuste de vouloir bourrer le crâne d’un gamin qui ne demande qu’à inventer lui-même sa vie ; si j’enseigne la norme c’est pour qu’elle soit violée ;
Entrepreneur culturel ? Pourrait-ce un tel job faire du fric indévaluable ? A-t-on jamais vu vendre la culture ? Les cadavres d’hommes oui… un million d’exemplaires pendant trois mois… au Rwanda, pour honorer la puissance des dieux de la terre ;
Et vous vous voulez croire que vivre c’est sérieux avec tout ce bordel ! Je me demande si mon père et ma mère étaient sérieux au moment de ma conception. Un jour je leur poserai la question. Quand je serais grand.
En attendant, rions un bon coup avec les mots que nous avons à portée de bouche… ou de guitare. Ça fait poète poète ;
Semons pour la joie des autres ; c’est plus facile à porter. »

Le dialogue entre les expressions artistiques vous semble essentiel. Vous êtes aussi chanteur et scénariste. Vous avez joué, par ailleurs, un rôle dans un film de votre compatriote Mahamat-Saleh Haroun.

Haroun Mahamat Saleh est l’un des créateurs africains que je respecte le plus eu égard à sa démarche artistique engagée et à ses qualités humaines. Il veille à écrire en images notre Histoire qu’il serait stupide et irresponsable de laisser écrire par d’autres. Il m’a offert généreusement d’être le père absent dans Abouna. Une petite minute sur un bout de pellicule, mais une immense joie d’avoir participé à cette grande œuvre que je présente toujours avec beaucoup d’orgueil.
Quant à jouer à l’artiste éclaté, j’avoue que cela fait partie de mes convictions profondes, du moment que ce qui me fait courir c’est le parcours en lui-même qui, je crois, a autant d’importance que l’objectif à atteindre. A partir de ce moment-là, faire feu de tout bois n’est plus du domaine des prouesses. Je viens d’ailleurs de réaliser un « Feeding Roots », un film documentaire qui raconte mon expérience artistique au Rwanda.
Il faut avouer que j’étouffe quand on essaie de m’enfermer dans un domaine de définition. J’écris des textes, je chante, je joue au théâtre, je conte, j’anime des ateliers pour les jeunes écrivains, j’anime des réflexions sur la vie quotidienne, j’organise des tournées de spectacles, je fais de la promotion d’artistes, je donne des conférences, je joue au football, je mange, je dors, je suis militant du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, je ne suis ni vendeur de timbres, ni pyromane…
Un personnage de mon livre La Phalène des collines (2) dit ceci :
« Par contre – et c’est là que se plante « la philopoésie de la regardance – A la différence de « il faut » et de « tu dois », « tu peux » est enfoui dans l’illimité, t’invite au miracle. Tu ne te connais pas assez. Personne ne se connaît assez ! Le pire c’est que tu crois en des limites que tu penses objectives ; celles qu’échafaude ta conscience des limites. Mais si tu entreprends d’écarter l’entrave, tu agrandis le cercle des possibles, la superficie du réalisable. Ton carcan, ton moule, ton casier, ton compartiment de toi-même, tu l’as construit toi-même, n’est-ce pas ? Recule-en donc les limites, alors ce faisant tu devances la nécessité… tu la vaincs en échappant à sa loi… tu la gouvernes. Si tu recules les limites de « il faut » et « tu dois », tu trouves dans l’effort de cette conquête la force de l’action. Quand tu auras réussi à échapper au corps carcan alors tu t’inscriras dans le sillon de l’intemporel… Pour y semer une graine. Là se joue la vraie vie. Parce que tu l’inventes en la parant des charmes de ta liberté. Si tu n’es pas capable d’écarter les limites, remballe ta valise et repars d’où tu viens. »
Dans cette œuvre inclassable qu’est La Phalène des collines, les questions d’ordre stylistique vous hantent. Vous aimez bien, de ce point de vue, brouiller les frontières. Celles de la langue d’écriture vous préoccupent également…
Absolument ! Les préoccupations stylistiques dont vous parlez sont une constante. Je n’écris que lorsqu’il y a un projet stylistique en appui au projet idéologique. C’est aussi une recherche personnelle et, pour moi, tout texte reste un prétexte au débat, à la querelle et à la curiosité. Les préoccupations poétiques sont nécessaires à mon expression de poète. Comment donc se traduit, même dans l’extra- texte, la volonté d’association de la poésie et de la réalité magique ou non ? Dans La Phalène des collines, il s’agit de prétendre qu’en réalité, la réponse au désordre de la séparation, c’est la poésie. Ce n’est pas parce qu’on recherche l’utile qu’il faut écarter toute poétique caractérisée par la recherche d’un message connoté. Roland Barthes évoque le style de la reproduction de l’objet, d’un « second sens dont le signifiant est un certain traitement de l’image sous l’action du créateur, et dont le signifié, soit esthétique, soit idéologique, renvoie à une certaine culture de la société qui reçoit le message. » (3) Pour moi, le Rwanda de l’après-génocide immédiat ne se lisait pas, ne se racontait pas linéairement. Je ne pouvais en saisir que des bribes, par images, tantôt kaléidoscopiques, tantôt floues, tantôt évanescentes. Le flot d’images que je déverse dans La Phalène des collineset qui rendent la lecture heurtée, visqueuse et pleine de grumeaux, c’est sans doute ce besoin de dire cette réalité ; autrement dit, je mentirais. Et, qui a vraiment envie de me lire, pourra faire l’effort de chercher entre les lignes les raisons de cette écriture. Il saisira certaines images, d’autres lui échapperont ; peu importe s’il ne saisit quelque chose que par intermittence. L’univers créé restera dans sa mémoire de lecteur curieux.
Par ailleurs, l’une de mes préoccupations actuelles est relative à la question linguistique. Continuerons-nous encore longtemps à écrire dans la langue du colonisateur ? Pour aller vite je citerai simplement Jean Amrouche dans Le Combat algérien (4) :
« (…)Mais on a beau affamer les corps
on peut battre les volontés
mater la fierté la plus dure sur l’enclume du mépris,
on ne peut assécher les sources profondes
où l’âme orpheline par mille radicelles invisibles
suce le lait de la liberté.
(…) On ne nous mentira plus
on ne nous fera pas prendre des vessies peintes
de bleu de blanc de rouge
pour des lanternes de la liberté
nous voulons habiter notre nom
vivre ou mourir sur notre terre mère
nous ne voulons pas d’une patrie marâtre
et des riches reliefs de ses festins
Nous voulons la patrie de nos pères
la langue de nos pères
la mélodie de nos songes et de nos chants
sur nos berceaux et sur nos tombes… »

Quel sens accordez-vous à l’engagement en écriture et dans les autres expressions artistiques ?
Je suis persuadé que les plus grosses plaies dont souffre le cœur de l’Humanité ce sont l’égoïsme et la volonté de puissance. Certains hommes ont dans le ventre l’énorme vers solitaire qui avale tout pour lui tout seul et ne se rassasie de rien. Ils bavent du désir de dominer les autres, d’en faire le marchepied, l’essuie-boue, la serpillière. Le corollaire est facilement identifiable et les combats du peuple sont ceux contre l’ignorance, la maladie, la famine, et les oppressions de tout genre. C’est clair.
L’artiste polyvalent que vous êtes pense-t-il à chaque instant à son peuple vivant dans un pays « en développement » ?
Le développement c’est la dynamique qui conduit l’homme vers la résolution des problèmes qui se posent à lui et cela dans la perspective de satisfaire sa propension au mieux-être collectif. Pour moi, ça ne s’évalue ni en PIB, ni en nombre de gratte-ciel ou de voyages sur Mars ou Neptune.
Je suis un artiste et je dirais, en reprenant un terme que l’on utilise dans ma langue maternelle : je suis un gose ta, c’est-à-dire un homme à l’écoute du pouls profond de sa société et de l’univers qu’il partage avec les autres, et qui essaie de traduire toutes ces vibrations de manière poétique. Pour paraphraser un des personnages de L’Initiation avortée (5), je dirais que je ressens les tribulations de mon peuple au tréfonds de moi, je sanglote avec la veuve de Lounès le Kabyle ou de Ken Saro-Wiwa ; et l’orphelin affamé du Darfour, celui d’Irak et celui de Palestine. Je vibre lorsque de l’innocent on fait une victime consentante. Je saigne avec la femme violée au Rwanda ou au Congo ; j’étouffe quand un tyran bâillonne ses frères ; je meurs chaque jour avec ces milliers de sidéens que l’on enterre avec mépris et impuissance. Je suis en transe devant chaque détail de la vie de mon peuple.
J’aime beaucoup la lettre de Jean Sénac (6) adressée aux écrivains noirs au Congrès de 1956. J’en rappelle un extrait :
« O frères, si notre syntaxe n’est pas un rouage de la liberté
si nos livres doivent encore peser sur l’épaule du docker
si notre voix n’est pas un relais d’étoile pour le cheminot et le berger
si nos poèmes ne sont pas des armes de justice entre les mains de notre peuple ;
Oh, taisons-nous ! »

J’ai la prétention de pénétrer l’univers de mes frères et sœurs, camarades, d’épier leurs rêves, leurs espoirs, leurs luttes, leurs déceptions. Au-delà du quotidien de mon verbe, c’est un regard permanent que je jette sur une société écrasée par les bottes des marchands et autres corsaires du faux développement, le néolibéralisme carnivore, le F.M.I, la Banque mondiale, les lobbies pétroliers, les réseaux colonialistes militaires et autres… Mon cri est toujours un appel à mieux détecter, localiser et circonscrire les origines du malaise profond, de la crise douloureuse que connaît l’Afrique et cela pour refuser de légitimer la vision conventionnelle des rapports mondiaux.
Il y a cinquante ans que bien des pays africains ont acquis leur indépendance…
Peuh ! Ces indépendances formelles ! Où avez-vous enterré la Françafrique et tous les lobbies colonialistes ? Vous remarquerez d’ailleurs que j’ai refusé de participer à tous ces projets racoleurs sur « les cinquante ans d’indépendance de l’Afrique » !
En réalité, disons que malgré nos « soleils des indépendances », nos ersatz d’indépendances (de la plupart de nos pays), les peuples, qu’ils soient du Sud ou du Nord, de l’Est ou de l’Ouest, vivent atrocement dans leur chair les douleurs d’une mal-organisation chronique. Politiciens véreux et analphabètes, guerriers imbus de pouvoirs, intellectuels petits-bourgeois compradores, intellectuels organiques (pour reprendre un terme de Suzanne Kala Lobé) sans dignité et mus par le seul intérêt du ventre, aventuriers et pillards de toutes sortes ont confisqué l’épanouissement d’un peuple courageux et travailleur, l’ont asservi par le crime massif organisé et la terreur, la famine et le racket, l’ont poussé à la désespérance en hypothéquant l’avenir de la jeunesse. Le rendez-vous à l’heure du bilan de la semaine, pour un coiffeur, un honnête homme du peuple, ce rendez-vous là ne peut être que celui de la folie.
Certes se sont levés des leaders visionnaires, nationalistes qui ont essayé d’arracher à l’adversité des printemps fleuris et ont payé de leur vie. Bien d’autres leaders actuels et bien des gens du peuple continuent de lutter, dignes et libres, et je refuse de souscrire à l’afro-pessimisme ! Certes, parfois je crie au miracle de la survie en me disant « chapeau bas quand même, comment arrivons-nous encore à résister après l’esclavage, la colonisation, la néo-colonisation, la mondialisation ! » Mais l’Afrique est aussi un gâchis… par notre faute à nous tous… ! Et quand on pense à toute cette diversité de la nature allant du désert à la forêt tropicale, toutes ces traditions riches de multiples cultures, toutes ces potentialités minières, ces immenses terres fécondes, ces pâturages à perte de vue… pendant que le peuple réduit au silence ou au bavardage stérile et autres simagrées, réduit à la survie, au fatalisme religieux, réduit à une vie sans projet, se tord comme un tas de chenilles dans une calebasse où on aurait jeté de la cendre brûlante… Comment oser être complaisant ? Il y a une indécence à se boucher les oreilles, une honte à se fermer les yeux, un crime à se taire, une trahison à se croiser les bras. L’artiste n’est pas un être en état d’apesanteur.
Certains artistes poursuivent leurs propres rêves, sans se soucier de ce que vivent les peuples…
Je comprends bien ce sophisme qui essaie de légitimer les atermoiements de l’artiste au gant blanc, pur, planant au-dessus de la mêlée sans engagement citoyen pour ne pas dire politique au sens noble du terme. Je ne suis ni dupe, ni aveugle. Il est tout aussi vrai qu’il est nécessaire de se ménager un territoire de lucidité pour apporter un éclairage historique réfléchi. De n’avoir qu’une seule vision des choses réduit les œillères. Néanmoins, de trop s’abstraire des réalités du combat quotidien vous fait planer également dans une phraséologie sans lien avec la vérité des choses. Le combat, aujourd’hui, est celui du terrain qui donne vie aux idées. On nous a trop floués ; on nous a trop vendus d’idées tordues. Il est nécessaire de rejoindre le bon sens des choses simples, d’avancer avec les gens, ni au-dessus d’eux ni au-devant d’eux ; mais avec eux, d’avancer ensemble avec eux, tout en interrogeant l’établi, en questionnant l’acquis, en proposant, au besoin, la subversion comme maïeutique.
Cependant, le continent, vous n’y habitez plus depuis plus de sept ans !
Contrairement à ce qu’on pense, si j’en parle avec tant de violence et de passion, c’est parce que j’aime mon peuple. Le continent, je le porte en moi. Il est intérieur, il habite mes rêves, aiguise mes espoirs, justifie mes actes. Tour à tour, il me ronge l’imaginaire, le nourrit.
En plus, ma conviction profonde c’est que l’Afrique ne s’en sortira qu’unie et forte d’une vision révolutionnaire globale qui privilégie le droit du peuple à inventer son propre développement, à déterminer lui-même les composantes de son bonheur et à s’y atteler… C’est un travail d’éducation et d’organisation de longue haleine, un boulot monstre à abattre sans hâte de voir poindre quoi que ce soit. Mais il faut, comme Sisyphe, rouler sa grosse pierre jusqu’en haut du rocher, la voir s’écrouler et redescendre la pente ; puis revenir la chercher pour la remonter… Depuis que j’ai compris les frontières héritées de la colonisation, je m’en balance et je les passe allègrement. Nul n’est illégal sur la terre !
Vous vous êtes donc installé au Mexique, dans un pays fort éloigné du vôtre et du continent africain. Mais, à partir du Mexique, vous réalisez mille projets qui prennent en compte l’Afrique…
Quoique vivant au Mexique, je participe à de multiples projets de création en Afrique. Tenez, en 2007, c’était l’écriture du libretto et la production déléguée d’une œuvre gigantesque qui a réuni une soixantaine d’artistes du Sahel : Bintou Were, un Opéra du Sahel et qui a été jouée au Festival de Hollande et au Théâtre du Châtelet. Et tous les deux ans j’anime un colloque sur la culture et les arts au Rwanda où je viens de tourner un film documentaire.
Il faut dire que l’idée de la création de la Casa R. Hankili Africa à Mexico-City participe de cette lutte pour continuer à exister dans la conscience des autres comme peuple ayant une histoire, une culture, une pensée philosophique et politique, des utopies et qui refuse catégoriquement de se plier aux préjugés négationnistes et racistes nourris par le regard des autres.
Parlez-nous donc plus amplement de ce Centre des cultures africaines, cette Casa R. Hankili Africa en plein cœur de Mexico-City.
Il s’agit d’un projet vieux de 10 ans. Après mon premier séjour au Rwanda en 1998, j’ai eu cette forte envie de créer un espace de résidence d’écrivains à Bobo-Dioulasso (Burkina-Faso). Puis le contexte ne s’y prêtant pas, j’ai dû ravaler ma lubie. Pour tout résumer, ce qui m’a toujours interpellé dans notre pratique d’écrivain c’est cette situation d’écartèlement du poète par rapport à l’espace et au temps pendant les deux périodes essentielles de son travail. Se vouloir porteur d’une parole qui condense des paroles multiples, oblige à une phase d’engrangement, de quête, d’ouverture nécessaire, d’interrogations de la mémoire, de projection vers le non-réalisé, de rencontres livresques, humaines, émotionnelles, sensorielles, etc. Il est nécessaire de prendre le large pour picorer dans l’euphorie et la multitude. Dans cette phase de gestation à multiples géniteurs, on croise « l’illimité » du temps et de l’espace dont on enjambe allègrement les frontières ! Cependant, le travail du créateur dans l’acte de parturition est toujours un acte solitaire. Quand on se met à écrire, le temps et l’espace, à ce moment-là, se réduisent inexorablement pour susciter l’intense, la dysphorie. Difficile – sinon impudique – de mener un accouchement sur la place publique ! Il faut un enclos. Il est nécessaire de se retrouver dans un espace adéquat pour espérer y abriter les mots. Se replier sur soi, rentrer en soi. A cette étape de son travail, l’auteur créateur est seul face aux mots et à leur tyrannie. Sa solitude devant les mots devrait-elle nécessairement être celle de l’écrivain ?
Les résidences d’écriture, me semble-il, sont une tentative de socialisation de l’auteur des mots. Ceux qui les créent et les animent constituent un relais majeur dans la chaîne de la création littéraire. Ceux qui accordent des bourses d’écriture souhaitent encourager la création littéraire qui souvent ne se fixe pas d’objectif mercantile. Il s’agit pour les uns et les autres de promouvoir la pensée, de susciter et de raffermir une solidarité de condition. Il s’agit aussi de faciliter, par les rencontres et échanges entre auteurs et autres créateurs, une synergie qui féconderait les créativités. J’ai eu la chance de bénéficier de nombreuses résidences d’écriture qui m’ont permis d’asseoir mes œuvres en errance. A cet âge de la transmission, il s’avérait nécessaire, qu’à mon tour, j’essaie d’offrir aux autres un espace de ce genre.
Que signifie l’appellation Casa R. Hankili Africa ? Depuis quand existe-elle ? Et quels sont ses objectifs ?
Entendez « hankili » en bamanakan et qui signifie esprit, pensée. Et R. condense « refuge », « résidence », « résistance ». C’est donc l’espace où souffle l’esprit d’Afrique. Si tant est que l’on puisse traduire le mot « hankili ». Nous existons depuis septembre 2009. Notre première résidente était une danseuse chorégraphe et chanteuse guinéenne N’Nato Camara qui a été maestra de danse africaine pour beaucoup de profs mexicains de danse. Puis la Casa a accueilli Dr. Fodé Sidibé (universitaire, écrivain-philosophe et conférencier) et Abdoulaye Diarra, poète, griot, musicien, tous deux Maliens et issus de la confrérie des donso (chasseurs) ; ceux-là même qui ont offert, au 13e siècle, à Soundjata Keïta, la constitution de l’Empire du Mandé et la Charte qui abolit l’esclavage… bien des siècles avant les agitations fébriles des Européens. Nous attendons une romancière haïtienne, un écrivain rwandais, un sculpteur mexicain afro-descendant.
Il faut dire que les objectifs sont : de servir d’espace de résidence d’auteurs, artistes et créateurs africains en situation de risque ; de servir d’espace d’échange, d’apprentissage et de connaissance mutuelle à travers les manifestations culturelles du Mexique, du continent africain et de la diaspora noire. En outre, il s’agit de diffuser la culture africaine et d’origine africaine, de traduire, promouvoir et publier des produits culturels relatifs à ces cultures ; de créer des ateliers pour les communautés des peuples originaires et afro-descendants, le jeune public universitaire, dans le but de déconstruire les préjugés qui entourent et connotent tout ce qui est africain, lo negro, lo africano et de promouvoir une vision plus objective et juste des réalités africaines.
La ville de Mexico, l’Autorité et le Fideicomiso du Centre Historique tout autant que les institutions culturelles telles que le FONCA, la CONACULTA apportent leur soutien à notre Casa. Un partenariat original est mis en place avec des Universités de la ville (UAM, UACM), des institutions publiques d’enseignement et de culture. Des universitaires africains résidant au Mexique tels que Ery Camara, Mamoudou Si Diop, Fabien Adonon, et d’autres comme Monica Mansour, Philippe Olé Laprune, Boubacar Boris Diop sont membres du Conseil d’administration. La Casa R. Hankili Africa fait partie du réseau des villes-refuge ICORN. Des Fondations telles que DOEN Hollande, Prince Claus Fund apportent également leur contribution.
A son actif de nombreuses réalisations déjà : une collaboration à un programme hebdomadaire dénommé Negro avec la Radio Educación, de nombreuses conférences et concerts dans les universités et au Centre Historique, espace de prédilection de la Casa, une production de film documentaire, des publications, un forum que nous venons d’achever sur le thème du « Dialogue des sujets autour des représentations du nègre et de l’Africain », un festival des musiques populaires des peuples originaires et de la diaspora noire est en projet…
Vous devez donc avoir suffisamment d’espace pour accueillir des spectacles et des conférences et, dans le même temps, des artistes et des auteurs en résidence…
La Casa R. Hankili Africa est un espace qui fait partie d’un condominio culturel où l’on rencontre les bureaux du Festival du Centre Historique de Mexico, DOCDF un festival de ciné, et d’autres institutions culturelles publiques. Elle est dotée de bureaux, de deux appartements pouvant accueillir à la fois deux artistes et un écrivain, une salle de rencontres dénommée « La forge Sankara », un espace d’exposition « Aimé Césaire » et un auditorium « Cheikh Anta Diop ». Située en plein cœur de la ville, au Centre Historique, elle répond à une exigence du nouveau siècle où l’interdépendance des Communautés favorise la connaissance réciproque et la coexistence pacifique dans une nouvelle vision multiculturelle d’un monde globalisé où les mégapoles sont constituées par des micro-mondes culturels à interagir. Elle propose un schéma d’interculturalité, c’est-à-dire de production et réception culturelle et de communication bilatérale, entre des habitants-résidents ou de passage dans la Ville de Mexico, symboliquement épicentre de culture.
Quels sont vos projets littéraires ? Vous ne sacrifiez quand même pas votre métier d’écrivain à celui d’administrateur d’espace culturel…
Bien sûr que non ! Je travaille sur une trilogie romanesque dont l’un des tomes paraîtra bientôt chez Philippe Rey. Je ne suis pas un poète au gant blanc, observateur, témoin passif. Pour moi l’essence du rôle du poète est son rôle citoyen, d’éveil des consciences. Il faut qu’il ait les mains non pas blanches mais pleines : pleines de sa liberté, de ses convictions, de ses certitudes mais aussi de ses peurs, de sa fragilité… Avoir les mains pleines c’est pouvoir disposer de parcelles de liberté à partager ; pour en gagner d’autres pour les autres. C’est cela l’engagement. C’est le refus de considérer l’art comme une réjouissance solitaire comme dirait Camus. Dans ma tradition-mère, le poète ou le gose pa se dresse le soir au milieu du cercle de la foule et, lorsque le silence se fait tout autour pour l’écouter, lorsque les tamtams et les youyous des femmes se taisent, il délivre le premier verset. Dans ce verset chanté, il situe son rôle et demande que ce rôle dévolu par la communauté lui donne le droit de la prise de parole publique, critique, subversive. Une fois cet acte posé, il se laisse traverser par des centaines de versets qui lui viennent de la pensée rêvante : médium, canal disponible, toile qui se laisse traverser par le murmure du peuple, la nature, la vie. L’assistance reprend en chœur les versets qu’il propose, édifie la mémoire historique et poétique de tous.
Le poète à la « pensée rêvante » serait-il donc comparable à la chouette ? Hegel dit que la « chouette de Minerve » ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit…
Hegel ? Encore celui-là que je rechigne de citer ! Je suis très sensible à l’image de la chouette ; c’est un oiseau tantôt adulé tantôt haï pour sa perspicacité. La chouette est nyctalope, ne voit que la nuit. Son œil perce l’invisible. Et quand la lumière du jour révèle le visible au commun des mortels, la chouette devient aveugle. Son hululement perce la nuit, l’opaque, l’épaisseur de l’obscur et dès que les tisserins, les grues couronnées, les coqs annoncent le matin, elle se tait. Il faut avouer qu’elle vous fait dresser les poils quand elle hulule ; le poil des gens bien pensant, bien dormant. Pour moi, le poète ne peut être qu’une chouette.

1. Théâtre vessies pour lanternes, recueil de pièces de théâtre de Koulsy Lamko (1985 à 2000), Mexico, éditions Kuljaama, 2005.
2. La Phalène des collines, Paris, Le Serpent à plumes, 2002.
3. Roland Barthes, L’Obvie et l’obtus, Essais critiques III, Seuil, Coll. Points, 1992.
4. Jean Amrouche, « Le Combat algérien » (1958), repris dans Espoir et Parole, poèmes algériens recueillis par Denise Barrat, Paris, Seghers, 1963.
5. Koulsy Lamko, Ndo Kela ou l’initiation avortée, Carnières/Morlanwelz (Belgique), Lansman, 1993.
6. Jean Sénac, Lettre-poème, « Salut aux écrivains et artistes noirs » envoyée à l’occasion du Congrès de Paris, le 22 septembre 1956.
Mexico, novembre 2010///Article N° : 9873

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